Premières images, Togo 1/2

Vue d’avion, Lomé avait des airs de Miami Beaach

Les contrôles de police semblaient bon enfant. Mais lorsqu’il mit la main sur les pages de notes que j’avais prises dans l’avion qui m’amenait de Pointe Noire, l’un des policiers en faction voulut savoir de quoi il retournait. Étais-je un journaliste venu au Togo pour effectuer une enquête sur le régime du général-président ? Un espion ? Il fallut le rassurer. Les objectifs de mon voyage étaient d’ordre purement commercial. L’homme se laissa convaincre, mais ne comprenait pas pourquoi j’avais besoin d’écrire sur un cahier ce qui me passait par la tête. Toute forme de curiosité était décidemment malsaine dans ces pays soumis à un pouvoir politique autoritaire qui redoutait la liberté d’expression. Pas plus que l’appareil photo au Cameroun et au Gabon, la plume était-elle la bienvenue au Togo.
Pour calmer mon agacement, je me remémorai l’aventure survenue à l’Américain Stanley dans les années 1876-1877, sommé par les chefs d’une tribu de brûler son journal qu’ils avaient assimilé à un objet magique. Au lieu de quoi l’explorateur avait jeté dans les flammes son livre de Shakespeare dont la couverture pouvait être confondue avec celle de son carnet !

 

La traditionnelle traversée de la ville

 

 

Roy Bret Koch « Résidence de Zébé », 1949. Sourcing image : dessin publié dans la revue Plaisir de France » pour illustrer un article de Christine Garnier « Togo », novembre 1949 (bibliothèque The Plumebook Café)

Roy Bret Koch « Résidence de Zébé », 1949. Sourcing image : dessin publié dans la revue Plaisir de France » pour illustrer un article de Christine Garnier « Togo », novembre 1949 (bibliothèque The Plumebook Café)

 

Une vaste véranda, ornée de tissus très colorés, de « sekos » bleu vif et de meubles de rotin, courait autour de la maison coloniale où les Européens se retrouvaient le soir à l’heure du cocktail,

raconte Christine Garnier.

 

A bord du minibus que l’hôtel Sarakawa avait envoyé pour transporter ses clients.
Des enfants allaient à l’école en portant leur cartable sur la tête pour se protéger du soleil. J’aimais entendre les bruits de la rue, mais la fumée des feux où grillaient des sardines empestait l’air et me dissuada de conserver ma vitre ouverte plus longtemps. Sur un muret, deux gamines étaient assises dos à dos de la même manière que nous le faisions pour discuter dans la cour du collège où il n’y avait comme ici aucun banc à notre disposition.
Le minibus s’engagea sur le boulevard du bord de mer. Au carrefour, un adolescent dégingandé était accroupi, le derrière posé sur une pierre. Ses longues jambes repliées devant lui faisaient penser à des échasses.
Une haie de cocotiers séparait la chaussée de la plage. Cet endroit était superbe, propice à faire rêver tout Européen débarquant au Togo. Mais c’était une image de carte postale. J’avais lu dans mon guide qu’aucun Blanc ne devait jamais s’aventurer seul sur la plage où rôdaient surtout des voleurs. A cause des vagues, la baignade dans l’océan était dangereuse. Ceux qui aimaient l’eau, j’étais de ceux-là, allaient nager dans les piscines des hôtels.

Le portier du Sarakawa avait une veste à queue de pie dont les pointes balayèrent la poussière quand il se baissa pour attraper ma valise. Il n’y avait personne dans l’immense hall de l’hôtel sauf un fonctionnaire togolais qui discutait avec le concierge:
Je les écoutai en remplissant ma fiche.
– Ils croient que leurs réformes sont originales, parce qu’ils en font beaucoup.
– Tu sais, les commerçants s’en tireront toujours, tandis que les fonctionnaires sont pénalisés.
Soudain un défilé de femmes blanches vêtues de robes africaines, qu’elles avaient dû acheter au marché, me tira de mes rêveries. Un peu d’animation faisait du bien..
Je n’en revenais pas de voir des touristes après tout le temps que je venais de passer au Congo où il n’y en avait aucun. Les Européens (Français, Scandinaves et surtout Allemands, le Togo leur avait appartenu avant 1918) venaient encore passer des vacances en pays de savane tandis qu’ils tournaient le dos aux pays de la forêt équatoriale devenue trop dangereux depuis les indépendances. Cantonnés dans les villes du littoral ouest-africain, ils pouvaient en toute quiétude imaginer la vie à l’intérieur du pays, à Dapaon ou à Natikindi-Laré.

 

Le pays faisait encore rêver le voyageur en quête de beauté

 

 

 

Roy Bret Koch « Jeune fille assise », 1949. Sourcing image : dessin publié dans la revue Plaisir de France » pour illustrer un article de Christine Garnier « Togo », novembre 1949 (bibliothèque The Plumebook Café)

Roy Bret Koch « Jeune fille assise », 1949. Sourcing image : dessin publié dans la revue Plaisir de France » pour illustrer un article de Christine Garnier « Togo », novembre 1949 (bibliothèque The Plumebook Café)

 

 

L’Afrique moderne n’avait en réalité pas grand-chose à voir avec celle décrite par les voyageurs du 19e siècle et ceux de la 1ère moitié du 20e dont j’aimais lire les livres que j’achetais chez les bouquinistes des quais de Seine, à la hauteur de la rue Bonaparte. Des récits où les lions s’éveillaient en rugissant et s’en allaient à la chasse. Leurs jeunes proies frémissaient en sentant leur approche et tentaient de rejoindre leur troupeau pour se mettre à l’abri de ces prédateurs assoiffés de sang. Les chasseurs d’images se faufilaient dans les herbes jaunies par le soleil. Dès qu’ils parvenaient près d’un arbre, ils grimpaient aux branches pour photographier le roi des animaux dévorant à leurs pieds un jeune zèbre ou une petite antilope qui tardait à perdre connaissance.
Je n’avais jamais rencontré d’animal sauvage depuis mon arrivée en Afrique.
Je m’amusais parfois à penser que les Anglais avaient fait le bon choix en s’emparant de la partie orientale de l’Afrique qui ressemble avec tous ces animaux au jardin d’Éden. Les Français au contraire, à moins d’aimer la chasse aux papillons, en étaient réduits dans leurs colonies de l’ouest à n’être que d’éternels Tartarin !

*Quel mal de hyène j’eu à m’endormir. J étais si fatigué que je ne parvenais pas à détendre mes muscles. J’avais bu trop de café et surtout de Coca, la potion magique contre les maux de ventre. Ou bien était-ce à cause du matelas trop mou ? J’aimais les couches dures comme celles des soldats romains en campagne. Dormir sur une table en bois dans un refuge de montagne ne me répugnait pas. Lorsque je couchais chez mes beaux-parents, j’enlevais le matelas du sommier et le déposait sur le plancher pour dormir. Plus de ressorts qui grincent au premier mouvement, au millième baiser. Je me souvenais d’une nuit passée avec Cha à Tolède peu avant notre mariage. Tous les hôtels étaient complets. Nous avions dû nous rabattre sur une pension de famille tenue par une femme qui reposait ses formes généreuses sur une chaise épuisée à l’entrée de la casa. Elle examina nos passeports, vit que nous n’étions pas mariés, fronça les sourcils… avant d’accepter de nous loger dans une chambre qui ouvrait sur la cour intérieure. Quand nous fûmes au lit, l’Espagnole s’assit devant la porte avec une voisine. Elles discutèrent jusqu’à une heure avancée, tandis que de l’autre côté je m’efforçai de faire le moins de bruit possible en étreignant Cha, si jeune et si menue, entre mes bras et mes jambes musclées.

Allongé sur le dos, je jetai un coup d’œil à mon réveil posé sur la table de chevet. Minuit. Je ne dormais toujours pas. Je sentis mon sexe grossir et se mouvoir sous le drap blanc que je rejetai d’un coup de pied. J’étreignis mis mangues sous mes cuisses pour les pétrir. J’empoignai la verge qui battait l’air, faisait penser au mât d’un bateau en détresse, plongeant dans le creux d’une vague géante quand je comprimais mon ventre. Une vague de plaisir acheva de me submerger. Comme un guerrier se frotte la poitrine avec le sang qui jaillit de la dépouille de son ennemi, j’enduisis la mienne avec le sperme qui s’y était attaché après que la mer se fût retirée.
Je m’endormis enfin comme un bienheureux.

 

Extrait d’un récit de mes voyages en Afrique de l’ouest, sous le titre de PREMIÈRES IMAGES
[Écrit entre la fin des années 80 et le début des années 90, avant la crise économique et monétaire de 1994]

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