Premières années

Jean-Paul Sartre était venu à New-York

Alfred Steiglitz « From the Shelton, looking West », 1931. Sourcing image : « New-York et l’art moderne, Alfred Steiglitz et son cercle (1905-1930). Catalogue de l’exposition au musée d’Orsay (automne 2004). Bibliothèque Vert et Plume

« Les premiers jours j’étais perdu et je n’avais pas l’œil fait aux gratte-ciel », écrivait Sartre. « Ils m’apparaissaient comme des parties mortes du paysage urbain,
rochers, collines qu’on rencontre dans les villes bâties sur un sol tourmenté et que l’on contourne sans même y prêter attention. »

Jean-Paul Sartre, article paru dans « Le Figaro », 1945 (archives Vert et Plume)

New-York, 1933-1945.

RÉCIT. Douze années déjà que Jean Galley vivait aux Etats-Unis avec ses parents et sa sœur aînée. Il avait quatre ans quand son père avait décidé de quitter la France. L’annonce de l’accession de Hitler au poste de chancelier allemand l’avait convaincu que c’était le moment de partir. Un bon prétexte pour découvrir les Etats-Unis d’où sa femme, qu’il avait rencontrée à Paris, était originaire. Au mois de septembre 1933 la famille Galley avait débarqué à New-York.

Charles Demuth « Business », 1921. Sourcing image : « New-York et l’art moderne, Alfred Steiglitz et son cercle (1905-1930). Catalogue de l’exposition au musée d’Orsay (automne 2004). Bibliothèque Vert et Plume

« Mes yeux cherchaient perpétuellement quelque chose qui les retint un instant et que je ne trouvais jamais : un détail une place peut-être ou un monument. Je ne savais pas encore qu’ils faut regarder les maisons et les rues d’ici par masses. »
Jean-Paul Sartre « Le Figaro », 1945 (archives Vert et Plume)

Le père de Jean avait été enthousiasmé par la ville, sa modernité, l’incroyable animation des rues, le bruit de la circulation, les milliers de piétons sur les trottoirs de Manhattan à la sortie des bureaux et les gratte-ciel qui l’incitait à garder la tête levée vers le ciel en marchant au risque de trébucher. C’était la fin de la période de prohibition de l’alcool. Roosevelt avait été élu président. Tandis que l’Europe s’enfonçait dans la crise économique, les Etats-Unis en sortaient. Son père s’était félicité de sa décision et aussitôt lancé dans les affaires. Au dîner il avait dit à propos de Jean : « Notre fils est né au moment de la grande dépression économique et voilà qu’il met les pieds sur le sol américain quand tout repart. C’est de bon augure ! ». Les Galley habitaient un appartement pas très éloigné de Central Park où sa mère emmenait Jean et sa sœur jouer chaque après-midi en attendant qu’ils soient tous les deux admis dans une école bilingue.

Une enfance américaine

Don Todin « Buy him a hamburger now », 1949. Sourcing image : Collier’s magazine “Bitter Honey” by Sheila Spencer, July 1949. Collection Vert et Plume

« On another hand, if you buy him a hamburger now you won’t have to take him swimming again for two hours. »
« D’un autre côté, si tu lui achètes un hamburger maintenant, pendant deux heures tu n’auras plus à l’emmener se baigner. »

Jean avait eu une enfance américaine. Il avait aimé vivre à New-York. La langue n’avait pas du tout été un obstacle. Après tout c’était celle de sa mère. Il n’avait pour ainsi dire pas connu la France et se sentait ici chez lui à l’inverse de sa sœur qui regrettait ses amies parisiennes à qui elle écrivait régulièrement pour avoir de leurs nouvelles. Sarah disait à Jean qu’elle retournerait vivre en France dès que la guerre avec l’Allemagne aurait pris fin. Le désastre de juin 1940 l’avait bouleversée. Elle avait réalisé à quel point son père avait été clairvoyant. Elle n’avait plus parlé de retourner en Europe. La rapidité de la défaite française avait aussi consterné leurs parents qui n’avaient fait aucun commentaire devant eux. La vie quotidienne à New-York prenait rapidement le dessus d’autant que les affaires étaient florissantes. Ils ne pouvaient passer leur temps à s’appesantir sur les évènements qui déchiraient l’Europe. N’avait-elle pas ce qu’elle méritait ? Pourtant les nouvelles à propos de la persécution des juifs et la passivité des autorités françaises les avaient révoltés. Ils n’en appréciaient que plus le dynamisme et la liberté d’entreprendre qui prévalaient de ce côté de l’Atlantique.

Ils avaient pris le bateau pour rentrer en France

Pierre Joubert, illustration au trait de « Fort Carillon », 1944. Sourcing image : Georges Ferney « Fort Carillon », éditions Alsatia (1945). Bibliothèque Vert et Plume

Franz expliquant à Jean la nouvelle géopolitique.

Cela paraissait incroyable de mener une vie aussi confortable dans un monde moderne comme les Etats-Unis quand l’Europe était privée de tout, vivant dans la guerre et la peur. Pourtant ce fut le père de Jean qui le premier avait évoqué l’éventualité d’un retour à Paris. Quand il était devenu évident que l’Allemagne était défaite. Pas question pour autant d’abandonner New-York. Il avait décidé que la famille aurait désormais un pied dans les deux métropoles. Il était rentré le premier avec Sarah tandis que Jean allait rester encore une année aux Etats-Unis avec sa mère.
Il était rentré l’été suivant sur un magnifique paquebot. Durant la traversée il avait fait la connaissance d’un garçon à peine plus âgé que lui, un jeune Allemand dont les parents avaient fait le même choix que les siens à peu près à la même époque. Ils avaient passé des heures ensemble à discuter en américain. Franz, dont le père était professeur d’histoire à l’université d’Heidelberg s’intéressait surtout à la politique à laquelle Jean ne connaissait rien. Franz disait que les Français n’avaient pas dû être surpris par le comportement des troupes allemandes. « Tout le monde sait dans ton pays que les Allemands et les Russes, il les mettait dans le même sac, sont des barbares. Ils étaient déjà à Paris en 1870. Ils aiment la guerre, les uniformes, la discipline, ils obéissent aux ordres. Tout l’inverse des Français qui sont râleurs et indisciplinés. » Jean n’avait encore jamais entendu parler ainsi des Français. Lui qui se sentait tellement américain avait à ce moment éprouvé l’envie de découvrir le pays de son père qui était aussi le sien bien qu’il jouissait de la double nationalité.

L’aigle, la faucille et le marteau

Al Tarter « « The Foster Dulles Line », 1954. Sourcing imagee: Collier’s magazine “New Frontier for Freedom”, June 1954. Collection Vert et Plume

La Turquie et le Pakistan étaient les deux pays d’ancrage de la « Ligne Dulles ». Foster Dulles qui allait devenir le nouveau secrétaire d’État américain, déclarait alors: « Nous armons aussi l’Iran et l’Irak. »
La parole était donnée aux experts pour conforter les décisions prises par l’administration  auprès de l’opinion publique.

Son nouvel ami avait expliqué à Jean qu’une rivalité pour l’hégémonie opposerait désormais l’Union Soviétique aux Etats-Unis. Les anciens alliés allaient s’affronter dans une succession de conflits régionaux en apportant leur soutien à ceux qui voudraient s’entretuer à leur place. Jean avait refusé de croire à un scénario aussi cynique. Il voulait au contraire la paix. Il était convaincu que la nouvelle organisation des Nations Unies parviendrait à l’instaurer partout où les gens se battraient. Franz avait éclaté de rire. Il s’était moqué de sa candeur, avait insisté. Le monde allait se partager entre capitalisme et communisme, les deux nouvelles religions. Chaque pays devrait choisir son camp. Des millions d’êtres humains seraient exécutés, déportés, torturés. On verrait que les Allemands n’avaient pas été si différents des autres. « As-tu lu dans le New-York Times les articles à propos des troubles survenus l’an dernier en Algérie ? » avait-il demandé à Jean qui ne savait même pas où se trouvait ce pays. « Mais c’est ton pays ! Ton armée qui a sauvagement réprimé les manifestations des habitants arabes pour protéger les colons. Ils ont dissimulé la vérité parce que la répression a causé la mort de milliers de personnes, des indigènes comme vous dites, massacrés par des tirailleurs sénégalais ! Tu crois encore au rôle des Nations-Unis ? ». Cette fois Jean avait refusé de poursuivre la conversation. Il avait tourné le dos à Franz, songeant que si l’Europe ressemblait réellement à cela il choisirait après ses études de s’installer aux Etats-Unis.

La bibliothèque de ses parents

Pierre Joubert, illustration au trait de « Fort Carillon », 1944. Sourcing image : Georges Ferney « Fort Carillon », éditions Alsatia (1945). Bibliothèque Vert et Plume

A Paris, le théâtre avait repris.

Les parents de Jean sortaient souvent. Des amis venaient les chercher. Une étudiante américaine venait à la maison et passait la soirée avec eux. La mère de Jean lisait Simone de Beauvoir mais ignorait Sartre et sa conférence sur « L’existentialisme est un humanisme ». Son père n’avait pas apprécié les articles de Sartre parus dans « Le Figaro » à propos de New-York et des Etats-Unis. Par contre il avait acheté le roman de Roger Vailland qui avait été mis à l’index par le clergé catholique. Des avis affichés dans le hall de l’église où Jean allait à la messe avec sa mère indiquaient aux paroissiens quels livres ils pouvaient lire sans craindre d’aller en enfer et ceux qui étaient à proscrire. Roger Vailland avait la réputation d’être un communiste. Eluard et René Char avaient publié de nouveaux poèmes. Ses parents n’avaient acheté aucun recueil d’eux, ils n’étaient pas portés vers la poésie. « Drôle de jeu » de Roger Vailland avait obtenu fin 1945 le prix Interallié. Tandis que Matisse exposait chez Maeght, le prix Goncourt avait été décerné à Jean-Louis Bory pour « Mon village à l’heure allemande ». Jacques Prévert avait publie « Paroles » que son père avait lu et lui avait recommandé d’en faire autant. Jean avait été surpris. Ses parents étaient-ils en train de changer ? Ils semblaient en effet plus attirés par la peinture et la musique qu’auparavant. L’influence de Paris sans doute. Sa mère avait acheté la revue « Arts » qui avait reproduit des compositions de Picasso avec un texte de Paul Eluard.

Des lendemains qui chantent

Archives municipales d’Ivry-sur-Seine « « L’enfant notre plus doux espoir », 15 août 1946. Sourcing image : Laura Lee Downs « Histoire des colonies de vacances de 1880 à nos jours », éditions Perrin (2009). Bibliothèque Vert et Plume

« Catholiques et communistes cherchent à orienter l’activité spontanée des enfants… Ils essayent de faire de leurs colonies des sociétés alternatives, réalisant l’utopie de l’avenir, société socialiste ou cité de Dieu.
Les catholiques pratiquent une séparation stricte des sexes tandis que les communistes défendent la mixité pour réaliser une intégration plus complète et égalitaire des filles… »
Laura Lee Downs (ouvrage cité dans la légende au-dessus).

Les parents de Jean ne lisaient pas les mêmes livres. Il entendait parfois sa mère reprocher à son père de ne pas ouvrir les livres qu’elle choisissait. il se référait souvent au catalogue des personnages de « La Comédie Humaine ». Il disait volontiers qu’il avait lu toute l’œuvre de Balzac. Sa mère était plus romantique. Jean lui ressemblait. Elle avait rapporté de New-York ses livres de jeune fille, « Les Hauts de Hurlevent » d’Emilie Brontëe, « Autant en emporte le vent » de Scarlet O’Hara. Elle avait lu en français « Les Sept Couleurs » de Brasillach, un écrivain qui à Paris sentait le souffre.
Le 2 septembre 1945, un mouvement révolutionnaire dont le nom ne disait encore rien aux Français, le Vietminh, avait proclamé l’indépendance de l’Indochine. Jean pensait à Franz en lisant dans le journal de son père les nouvelles du corps expéditionnaire envoyé à Saïgon pour combattre les communistes. A Paris, on avait publié le récit de Madame Lewinska sur Auschwitz que Roger Martin du Gard avait recommandé à Gide de lire pour ne jamais oublier. Les témoignages sur la vie dans les camps de concentration allaient se multiplier. Mais personne ou presque n’imaginait encore ce qui est réellement arrivé aux Juifs.

A l’origine de cet article

Puzzle des images contenues dans cet article, mai 2011 (lire les égendes sous les images - photothèque Vert et Plume)

Point de départ de cet article: un livre paru chez Honoré Champion en 2004, « L’année 1945 » qui reprend les actes d’un colloque de Paris IV – Sorbonne de janv.2002.
Une image également (installée au centre du « puzzle » ci-dessus.

2 commentaires

  1. Clemjou

    Bravo pour ce très beau site (et original!), découvert par hasard.

  2. Plumebook Café

    Je suis heureux de savoir que vous avez pris plaisir à vous promener sur le blog de Vert et Plume et vous remercie de votre compliment. En moyenne 7 articles sont publiés chaque mois, ce qui vous donne la possibilité de revenir à intervalles réguliers. A bientôt !

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