Pour la liberté de pensée

Au risque de choquer les tenants d’un ordre établi

Jean-Xavier Renaud « Sans titre », 2010. Sourcing image : exposition DYNASTY côté MAM de Paris, été 2010 (photo Vert et Plume)

Nounours.

Plutôt que de savoir si les habitants d’un pays sont bien ou mal dans leur peau, c’est le conformisme de la pensée qui est frappant. Les soi-disant spécialistes de chaque sujet susceptible d’occuper l’esprit ont confisqué la réflexion qu’ils restituent dans la presse et sur les antennes radio et tv dans une forme convenue et consensuelle de manière à imposer leur point de vue au plus grand nombre.

Il faudrait désormais que tous les enfants soient bichonnés jusqu’à leur adolescence, que les adolescents soient accompagnés jusqu’à l’âge adulte, que les adultes soient aidés jusqu’à la vieillesse et qu’enfin les vieux soient assistés jusqu’à leur mort ! Que ces citoyens assagis, obéissants, travailleurs et pour finir dociles n’expriment plus d’opinion contraire, s’en remettent à une minorité intelligente pour tout ce qui touche aux choses du corps et de l’esprit ! A eux de se demander ce qui leur reste, qu’ils pourraient mettre en sécurité dans un tiroir fermé à clé et marqué Liberté.

Depuis la seconde moitié du 19è siècle et jusqu’à la fin des années 50, il revenait à l’église catholique mandatée par la bourgeoisie d’encadrer les esprits, dispensant par exemple dans les collèges de garçons un enseignement oppressif qui faisait croire à l’orgueil de la chair pour brider l’énergie des adolescents et leur sexualité.

Louise Bourgeois « L’arbre en fleur », 1988. Aquarelle et gouache sur papier coupé. Sourcing image : FIAC – côté Grand Palais – Galerie Karsten Greve, Paris 2009 (photo Vert et Plume, oct.2009)

Renaissance.

A partir des années 80, d’autres moyens plus puissants et d’un meilleur rapport financier ont été progressivement mis en place pour pallier à la désaffection des nouvelles générations pour les institutions religieuses, ces dernières étant elles-mêmes privées des prêtres et autres catéchistes sur lesquels elle s’était appuyée..

Dans ce contexte proprement tyrannique de la pensée convenue, manufacturée et diffusée à travers le monde entier dans le but d’uniformiser les comportements autour d’un projet unique dont on ne connaît ni l’origine du financement ni l’objectif ultime, j’ai recherché quel esprit moderne symbolisait le mieux la rupture avec son temps,  l’indépendance de la pensée et l’incessante quête de la vérité (cette dernière ne faisant qu’un avec la beauté). Chemin faisant, j’ai trouvé Arthur Rimbaud.

Débarrassons le monde des Calotins et des Politicards

Plutôt que de m’interroger sur les raisons qui avaient allumé dans l’esprit d’Arthur Rimbaud (1854-1891) le feu qui continue d’éclairer son regard sur les rares photographies qu’on a de lui, m’émouvoir de l’absence du père qui avait quitté le domicile conjugal pour n’y jamais reparaître quand Arthur avait 6 ans et me dire qu’il n’avait pas pu le prendre pour modèle comme le font aujourd’hui 83% des jeunes « qui se sentent bien » (Le Monde, avr.2012), je préfère lire les textes qu’il a écrits et et me laisser entraîner par leur puissance d’évocation, l’impérieuse nécessité de la révolte contre l’ordre établi et le conformisme. Certes plus radical et pesant encore en 1871 qu’en 2012, parce que la Commune venait d’être écrasée et ceux de ses partisans qui n’avaient pas été arrêtés poursuivis jusqu’à Londres et Bruxelles par la police française.

Arthur Rimbaud (assis) et son frère Frédéric (debout), Pâques 1866. Tirage albuminé d’après un négatif sur verre au collodion (21.5 x 14.5 cm). Sourcing image : Face à Rimbaud de Jean-Jacques Lefrère (éditions Phébus, 2006). Bibliothèque Vert et Plume

Premières Communions,
un long poème daté de 1871 (envoyé à Verlaine avant l’arrivée d’Arthur à Paris – il avait 17 ans.)

EXTRAITS. Vraiment, c’est bête, ces églises des villages / Où quinze laids marmots encrassant les piliers / Ếcoutent, grasseyant les divins babillages / Un noir grotesque dont fermentent les souliers : /

La pierre sent toujours la terre maternelle / Vous verrez des monceaux de ces cailloux terreux / Dans la campagne en rut qui frémit solenelle /

Près de la Notre Dame ou du saint empaillé / Des mouches sentent bon l’auberge et les étables / Se gordent de cire au plancher ensoleillé. /

L’enfant se doit surtout à la maison famille / Des soins naïfs, des bons travaux abrutissants; /

Les filles vont toujours à l’église, contentes / De s’entendre appeler garces par les garçons / Qui font du genre après messe ou vêpres chantantes, / Eux qui sont destinés au chic des garnisons / Blousés neuf, et gueulant d’effroyables chansons.

Cependant le Curé choisit pour les enfances / Des dessins; dans son clos, les vêpres dites, quand / L’air s’emplit du lointain nasillement des danses / Il se sent, en dépit des célestes défenses, / Les doigts de pied ravis et le mollet marquant. /

– La Nuit vient, noir pirate aux cieux d’or débarquant. /

De la nuit, Vierge-Mère impalpable, qui baigne / Tous les jeunes émois de ses silences gris; /

Qui dira ses langueurs et ses pitiés immondes / Et ce qu’il lui viendra de haine, ô sales fous, / Dont le travail divin déforme encor les mondes, / Quand la lèpre à la fin mangera ce corps doux ? /

J’étais bien jeune, et Christ a souillé mes haleines / Il me bonda jusqu’à la gorge de dégoûts ! / Tu baisais mes cheveux profonds comme les laines / Et je me laissais faire… Ah ! va, c’est bon pour vous, /

Car ma communion première est bien passée / Tes baisers, je ne puis jamais les avoir sus : / Et mon cœur et ma chair par ta chair embrassée / Fourmille du baiser putride de Jésus ! /

Christ ! ô Christ éternel voleur des énergies /

En classe de seconde, il avait raflé tous les premiers prix

Une église fidèle au maréchal Pétain, France (années 1940-1944). Sourcing image : Résistances / Histoires de familles de D. Missika & D. Veillon (éditions Armand Colin2009). Bibliothèque Vert et Plume, déc.2009

« Un noir grotesque dont fermentent les souliers .. » (Arthur Rimbaud)
Aucun évêque ne peut vraiment être considéré comme résistant. Dans son ensemble le clergé a suivi les directives de Vichy (source citée dans la légende).

Arthur avait en classe de seconde raflé tous les premiers prix, de la version latine à la version grecque, de la poésie française à l’instruction religieuse. Il avait été lauréat au concours académique de vers latins ! L’année précédant sa venue à Paris, il a refusé de passer son bachot, il a fait grève pour ne pas se rendre complice de l’école des bourgeois et des curés. (Bernard Teyssèdre, ouvrage cité plus bas)

SOUVENIR DES  CÉRÉMONIES RELIGIEUSES. Le noir des soutanes que portaient les prêtres disparaissait sous le blanc des chasubles, le vêtement le plus incongru à mes yeux adolescents qui ne voyaient que les dentelles autour des hanches de ces hommes déguisés en femmes. Un raffinement qui me faisait songer aux rideaux bonne femme accrochés aux portes et aux fenêtres  des bistrots.

Le rouge était la couleur de l’aube des enfants de chœur, par-dessus laquelle ils portaient eux aussi une chasuble à dentelles. Quand ils étaient très jeunes avec un beau visage et des traits fins, ils ressemblaient à des filles. Toute l’assistance les regardait avec curiosité marcher lentement dans l’allée centrale de l’église, suivis par le prêtre en habit de messe qui semblait glisser sur les dalles de pierre lisse comme s’il avait été soulevé du sol par une force surnaturelle. On se doutait à cet instant que les anges avaient un sexe.
Je me souvenait du vert des étoles au moment de la Pentecôte. Le violet et le rose appartenaient aux évêques qui incarnaient pour moi les accommodements ordinaires avec le pouvoir en place, les faux-fuyants, et pourquoi pas la corruption. Tout ce qui me hérissait.

ÉLÉMENTS D’UNE GARDE-ROBE. – la chasuble : vêtement sacerdotal en forme de manteau à deux pans que le prêtre revêtait par-dessus l’aube et l’étole pour célébrer la messe (chasuble brodée, de damas, de soie ou de drap d’or). – l’étole croisée sur la poitrine. – le cordon,  serrant en mille plis la taille de l’aube blanche du célébrant. (est. d’un livre sur la Savoie et St. François de Sales dont j’ai oublié le titre).

LECTURES  INTERDITES. Georges Fourest (poète français, 1867 – 1945) : « … et dans les noirs couvents où dorment les vieux ifs,  /  les Vierges à genoux dans le froid des cellules  /  mouillent les crucifix de longs baisers lascifs. » (Jardin d’automne).

Flash infos artistes & sources

Louise Bourgeois. 1911-2010.
Lire : http://mediation.centrepompidou.fr/education/ressources/ENS-bourgeois/ENS-bourgeois.html

J.X. Renaud. Voir article précédent.

Autour d’Arthur Rimbaud, pour cet article : Face à Rimbaud de Jean-Jacques Lefrère (éditions Phébus, 2000) – A.Rimbaud et le foutoir zutique de Bernard Teyssèdre (éditions Léon Scheer, 2011) – A.Rimbaud ŒUVRE-VIE par Alain Borer (éditions Arléa, 1991) – artpress2 n°24, mars-avr.2012.
Bibliothèque Vert et Plume.

2 commentaires

  1. Martine

    Votre lien sur Louise Bourgeois semble avoir été actualisé et ne mène pas à elle. Mais l’article est excellent!

  2. Plumebook Café

    Je vous remercie de me l’avoir signalé.
    J’ai restauré un lien fonctionnel.
    Il m’arrive aussi de modifier le titre d’un article dont je ne suis pas satisfait, sans faire la manœuvre qui permet de conserver la même adresse http
    de sorte que je suis obligé aujourd’hui de repointer toutes mes adresses d’article. Cela prend du temps…
    Je m’aperçois en tous cas que vous êtes devenue accro au blog.
    C’est formidable !

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