Poupées, trolls et totems

Sur les pas de Matthew Desrousses

PORTRAIT
Pour connaître Mattthew, lire : Avant-gardes du XXIè siècle
Au début de l’été 2010, Matthew a visité à deux reprises l’exposition DYNASTY organisée à la fois au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris et au Palais de Tokyo. The Plumebook Café lui a confié la rédaction de cet article qui commence dans l’appartement d’une copine chez qui il a passé la nuit.

Paris – intérieur – matin tôt

Patrick Ibanez « Hommage to Lovesexy », photographie (2006). Art direction and design: Gérard Saint et Mat Maitland. Photomontage: Mat Maitland. Boy and girl modelled by Wade Crescent et Margot Stilley. Sourcing image: “Head, Heart and Hips”, Big Active Ltd Studio, 2005 (Bibliothèque Vert et Plume)

Patrick Ibanez « Hommage to Lovesexy », photographie (2006). Art direction and design: Gérard Saint et Mat Maitland. Photomontage: Mat Maitland. Boy and girl modelled by Wade Crescent et Margot Stilley. Sourcing image: “Head, Heart and Hips”, Big Active Ltd Studio, 2005 (Bibliothèque Vert et Plume)

Je lui demande où sont ses parents.
Elle : « A New-York. Ils doivent rentrer ce matin. »

Moi : « Marrant, mon père aussi est à New-York. »
Elle sourit.
Nous nous embrassons sur le pas de la porte.
Une dernière fois : « Tu viens voir l’expo DYNASTY avec moi ? »
Elle : « Qu’est-ce que c’est ? »
Je lui en ai parlé hier soir quand on buvait un verre ensemble. Après on a dansé. Je prends un ton très détaché pour répondre :
« Des jeunes artistes d’art contemporain, »
Mais elle refuse : « L’art c’est pas mon truc. En fait j’attends une copine. On va se balader. J’ai pas envie d’être là quand mes parents vont rentrer. »
J’ai pas insisté. J’ai pris le métro pour regagner l’hôtel. J’ai payé une nuit pour rien mais j’avais pas envie de me retrouver dans la rue si ça n’avait pas marché avec cette fille. Le hall est désert, un étudiant s’occupe de la réception. Il est au téléphone me regarde sans me voir. Je descends dans la salle à manger. Posters glamour sur les murs, éclairages blancs indirects. La plage a pris la place d’une ancienne cave. Oublier que l’on est enfermé. Tout est faux même la nourriture, surtout la nourriture. Sachets de tout répartis par famille. Le café aussi, qui coule d’une machine automatique. Pas envie de traîner. Je prends l’ascenseur pour monter dans ma chambre. Vide, triste. Une douche, enfile des vêtements propres. De nouveau seul pour revoir l’expo DYNASTY. Ça m’est égal d’être seul dans un musée, j’y suis trop bien.
Dans la rue, je jette un coup d’œil à ma montre. Je suis resté moins d’une heure dans l’hôtel. Je ne connais pas très bien Paris, j’y vais au feeling. J’hésite, je pars dans une mauvaise direction, je fais demi-tour. Peu à peu je trouve des points de repère. Je devrais venir plus souvent. Quand j’aurai fini mes études. Je ne retournerai pas vivre à Longchaumois. J’aime le Jura, j’y ai passé toute mon enfance, ça suffit. Nyon c’est pas pareil, Genève est à côté et puis il y a le lac. Je pourrais aussi venir à Paris, pourquoi pas ?

Interdit aux adultes

Les monstres de Théo Mercier, mis en musique par Jérôme Lambert

Théo Mercier « L’arbre de la connaissance », sculpture (2010). Résine, bois, silicone, socle en bois, peinture granite (22x76x40 cm). Palais de Tokyo - photo Vert et Plume, juin 2010

Théo Mercier « L’arbre de la connaissance », sculpture (2010). Résine, bois, silicone, socle en bois, peinture granite (22x76x40 cm). Palais de Tokyo - photo Vert et Plume, juin 2010

J’avais promis à mon Amour que nous resterions enfermés quand dehors tout serait blanc de neige et froid comme au premier jour du monde.
Texte de Jérôme Lambert

On vous avait prévenus

Théo Mercier « Le poil de la bête », sculpture (2010). Cheveux, résine, os, socle en bois, peinture granite (223x68x40cm). Palais de Tokyo - photo Vert et Plume, juin 2010

Théo Mercier « Le poil de la bête », sculpture (2010). Cheveux, résine, os, socle en bois, peinture granite (223x68x40cm). Palais de Tokyo - photo Vert et Plume, juin 2010

J’avais promis à mon Amour des baignades dans l’eau claire et limpide, constellée de saumons remontant son cours.
Texte de Jérôme Lambert

Tous des bêtes !

Théo Mercier « Le silencieux », sculpture (2010). Plâtre, mousse,sole en bois, peinture granite (1+2x90x40 cm). Palais de Tokyo - photo Vert et Plume,

Théo Mercier « Le silencieux », sculpture (2010). Plâtre, mousse,sole en bois, peinture granite (1+2x90x40 cm). Palais de Tokyo - photo Vert et Plume

J’avais promis à mon Amour un bouquet de chèvrefeuille à son réveil et une peau de bête pour nous aimer.
Texte de Jérôme Lambert

A quoi vous font penser ces bestioles ?

Poupées kachina d’Arizona et du Nouveau-Mexique, dates de création et de collecte n.c. - États-Unis. Musée du Quai Branly. Sourcing image : « Le Monde » / Philippe Dagen, entretien avec l’anthropologue Philippe Descola, juill.2010. (Archives Vert et Plume)

Poupées kachina d’Arizona et du Nouveau-Mexique, dates de création et de collecte n.c. - États-Unis. Musée du Quai Branly. Sourcing image : « Le Monde » / Philippe Dagen, entretien avec l’anthropologue Philippe Descola, juill.2010 (Archives Vert et Plume)

A des poupées, des totems ou des trolls ?
La classification et le commentaire, écrit le journaliste du Monde, sont imposés aux objets et les réduit à l’état d’indices.

UN BRIN D’ANTHROPOLOGIE.
Selon les lieux et les époques, l’humanité aurait connu 4 modes différents de rapport au monde qui se distinguent par le degré et le mode de proximité entre l’homme et la nature (= animaux, végétaux, rochers ou eaux) :

  • l’animisme, suppose que les éléments naturels peuvent avoir des esprits semblables à ceux des humains, et communiquant avec les leurs (masques d’Alaska et parures amazoniennes)
  • le naturalisme se veut au contraire une connaissance raisonnée dont seul l’homme est capable (peintures européennes de la Renaissance au 19è)
  • le totémisme croit que des hommes peuvent partager des qualités physiques avec des éléments non humains (peintures aborigènes d’Australie, anciennes ou récentes)
  • l’analogisme enfin qui cherche des rapports de correspondance entre tout ce qui est (poupées kachina, une massue des îles Marquises, un plateau de divination d’Afrique de l’ouest et 2 enluminures du Beatus de Saint-Sever du 11è)

Ces 4 modes de rapport se reconnaîtraient dans les objets qu’ils ont suscités et déterminés.

DÉFINITIONS
Poupées. Figurines humaines servant de jouet d’enfant. Par ext. Figurines humaines servant d’ornement. Le dictionnaire ignore qu’elles peuvent aussi être portées en amulettes ou être l’objet de rituels.
Totems. Se dit d’une figure emblématique autour de laquelle on s’agrège (par « on » n’entendez pas seulement des sauvages tout nus dans une forêt amazonienne mais aussi des Français habillés autour d’un chef).
Trolls. Dans « Le Seigneur des Anneaux » de Tolkien, les Trolls étaient des créatures obtuses et lourdaudes, qui n’avaient guère plus de capacités à s’exprimer que des bêtes brutes. Les Hobbits disaient d’eux qu’ils étaient des « choses affreuses » (tome 1er)

Vous étiez au courant, non ?

Théo Mercier dit de ses sculptures sur piédestal qu’elles sont des « monstruosités écologiques, des créatures torturés, tripotées, pesticidées, pestiférées ».

Théo Mercier « Le silencieux » (vu de dos), sculpture - 2010. Plâtre, mousse,sole en bois, peinture granite (1+2x90x40 cm). Palais de Tokyo - photo Vert et Plume

Théo Mercier dit de ses sculptures sur piédestal qu’elles sont des « monstruosités écologiques, des créatures torturés, tripotées, pesticidées, pestiférées ».

MATTHEW DESRIVIERES. « Dans une interview en ligne, Théo Mercier parle aussi d’une « galerie de petites horreurs » et d’une « petite famille ». J’ai regardé en rentrant la totalité de son press-book, surtout ce qu’il a fait depuis 2009. L’artiste évoque sa fascination et sa terreur quand il était gamin face aux catastrophes naturelles, il dit pour tout ce qui tourne autour de la représentation de la bouffe. Il a aussi recours à des images de magazines pornos gay pour des collages trash, le p’tit côté voyou d’un enfant gâté.
« De tout ce que j’ai lu au sujet de Théo Mercier je retiens et j’apprécie qu’il radicalise le rapport entre la nature et l’artifice, entre l’humain et l’animal. Ses dégoûts sont violents, justifiés et esthétiquement surmontés.  Non seulement il dénonce la destruction de la nature et de l’humain (ce qui n’est déjà pas mal) mais il va plus loin encore en  assimilant notre passivité face à la destruction de la nature humaine et de son environnement à celle de nos grands-parents qui ont assisté sans broncher à l’élimination des juifs à travers toute l’Europe (pas seulement en Allemagne,rappelons-le) sous prétexte « qu’on ne savait pas ».
« Désormais l’information est partagée par toute la planète (encore qu’elle soit fortement contestée dans les pays du Moyen-Orient). Malgré cela, il ne se passe pas grand-chose, nous poursuivons connement dans la même voie jusqu’à nous écraser contre le mur ou basculer dans le vide (au choix). NATURE MORTE signe Théo Mercier dans un PDF dont le catalogue du Palais de Tokyo publie des extraits. »

Il est mort, le poète…

Théo Mercier « Le suicide » ; 2009. « Vous avez 83 appels en absence ». Sourcing image : site de l’artiste

Théo Mercier « Le suicide » ; 2009. « Vous avez 83 appels en absence ». Sourcing image : site de l’artiste

J’avais promis à mon Amour de ne pas manger nos petits.
Texte de Jérôme Lambert

MATTHEW DESRIVIERES. « Pour le reste, je ne suis pas d’accord que le style de Théo Mercier dérange ou perturbe sauf les esprits compassés, les sexuellement bloqués et les irréductibles de l’impressionnisme pour qui l’art s’est arrêté à Giverny ».
« Théo Mercier n’est pas l’artiste autodidacte qu’on prétend, c’est un héritier. Il  reprend le style de dessin et les couleurs de la période hippie et psychédélique, ses décors paraissent tout droit sortis d’Hollywood, ses mythes sont les nôtres, ses créatures hybrides empruntent à la tradition européenne et au cinéma américain. Ses monstres jouaient auparavant dans des vidéos japonaises.
La question que je me pose est toujours la même : quelle influence ont les artistes sur notre vie ? Pour qui sont créés tous ces dessins, vidéos, peintures, sculptures, installations et photographies, sinon les musées, les fondations, les galeries et les collectionneurs par définition fortunés ? Un très faible pourcentage de la population est concerné. Autrefois les objets d’art avaient une fonction, ils étaient utilisés au quotidien. Dans un monde moderne, l’art symbolise l’inutile, le superflu. C’est cool dans la mesure où il devrait nous aider à sortir la tête du quotidien, penser à rien c’est-à-dire à tout ce qui n’est pas le travail. Mais cette fonction est détournée par le marché de l’art qui au final transforme les objets d’art en marchandises. Pour faire parler de lui l’artiste est tenté de recourir à des modes d’expression qui ne sont pas toujours les plus flatteurs, on dit parfois qu’ils sont en phase avec la culture populaire. »

Théo Mercier, installation au Palais de Tokyo (été 2010). De gauche à droite : 1. / « Le Mauvais Œil » (son œil ne se voit pas ici, il est sur le côté gauche). 2. / Le poil de la bête. 3. / Le silencieux. 4. / L’arbre de la connaissance. 5. / Vert colère. - Palais de Tokyo, photo Vert et Plume, juin 2010

Théo Mercier, installation au Palais de Tokyo (été 2010). De gauche à droite : 1. / « Le Mauvais Œil » (son œil ne se voit pas ici, il est sur le côté gauche). 2. / Le poil de la bête. 3. / Le silencieux. 4. / L’arbre de la connaissance. 5. / Vert colère. - Palais de Tokyo, photo Vert et Plume, juin 2010

Matthew ; « Je me suis bien amusé. »

MATTHEW DESRIVIERES. « Théo Mercier utilise l’humour et ça marche. Les enfants étaient nombreux autour de ses affreuses créatures. Ils n’avaient pas peur. Les monstres ils ne voient plus que ça dans les films.
Moi aussi je me suis bien amusé. Je suis resté longtemps à tourner autour mais je me demande si ce n’était pas autant pour observer les enfants sagement assis par terre, en demi-cercle comme des Indiens s’apprêtant à fumer le calumet au pied de leur totem, que pour photographier les monstres. Au fond qui sont les plus drôles, les artistes ou les enfants ? »

… et la Reine du Bal s’est crevé les yeux

Théo Mercier, « La petite famille », 2009. Sourcing image : site de l’artiste

Théo Mercier, « La petite famille », 2009. Sourcing image : site de l’artiste

« Nous rêvons toutes d’être REINE DU BAL »
témoigne Sarah V., mais…


« … nous savons aussi que ce grand honneur a un prix.
L’année
dernière, LA REINE DU BAL s’est crevé les yeux avec des hameçons de pêche de son père. Si vous aviez vu ça ! C’était vraiment horrible, on aurait dit qu’elle… beurk ! Et en plus, on a retrouvé sa souris blanche albinos dans son… enfin dans sa… vous voyez quoi. Elle avait tout bouffé de l’intérieur.»
Texte de Jérôme Lambert

Flash infos artistes

Théo Mercier. Né à Paris en 1984. Il se destinait à l’esthétique industrielle. Venu à l’art avec la photographie. Considéré comme un artiste autodidacte, ses formes d’expression sont extrêmement libres. Il utilise toutes sortes de support. Bizarrerie et humour le caractérisent.
Jérôme Lambert. A publié 2 romans aux Editions de l’Olivier. Ecrit également pour la jeunesse et traduit de l’anglais. Les textes cités dans l’article sont extraits de LE MAL DU CHIEN, illustré par Théo Mercier. Projet d’édition. Paris, 2010

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