Porte-drapeau des libertés

 Pour cheque décennie qu’ils traversent, les Français recherchent des correspondances dans leur histoire, à l’aide desquelles il vont essayer de prédire l’avenir. Comme si l’histoire n’était rien d’autre qu’un éternel recommencement. Un peu sur le mode des religions qui ressassent inlassablement des affirmations énoncées il y a plusieurs millénaires. L’Histoire majuscule écrite une fois pour toutes.
Journalistes et intellectuels d’aujourd’hui se plaisent à comparer la décennie des années 2010 à celle des années 1930 où ils trouvent matière à prédire le pire.
Les mêmes, à la fin des années 80, recherchaient des échos dans les années 50. 
Le parfait contraire des années 30 : le renouveau succédant au déclin et à la guerre. 
À l’automne 1988, le Centre Pompidou à Paris présentait au public une exposition sur l’art contemporain des années 1950. 
Les œuvres présentes dans cet article en faisaient partie. 
Que symbolisaient-elles ?

La paix retrouvée

Jean Hélion “Grande journalerie”, 1950 (Huile sur toile, 130 x 195 cm). Sourcing image : revue « L’ŒIL, l’art sous toutes ses formes », n° daté oct.1988 (collection The Plumebook Café)

Jean Hélion “Grande journalerie”, 1950 (Huile sur toile, 130 x 195 cm). Sourcing image : revue « L’ŒIL, l’art sous toutes ses formes », n° daté oct.1988 (collection The Plumebook Café)

 
Il faut en avoir été privé durant les 4 années de l’Occupation allemande pour comprendre à quel point la liberté de la presse est importante, et nourrit celle de l’esprit en général. 
Le journal avait une autre fonction : il était l’éventail des hommes, derrière lequel ils pouvaient se cacher pour observer une jolie file à la dérobée, ou épier la femme adultère qu’ils avaient prise en filature…
 
Les années 1950 se passent entre le béton de la reconstruction d’un pays bombardé et incendié [intéressant n’est-ce pas…], et la découverte par les jeunes Français du rock-n-roll, succédané du jazz et de son corollaire le swing qui avaient séduit les générations d’avant-guerre et de l’Occupation [parmi eux, les zazous].
De nouvelles réalités, de nouvelles modes succédaient aux anciennes. Quoi de plus naturel…
Ce qui l’était moins, au regard des pessimistes d’aujourd’hui, c’était l’enthousiasme [généré par la fin de la guerre] et l’appétit de vivre.
Des mots dont l’usage s’est perdu..

Un vocabulaire oublié

Gaston Chaissac « La Cène », vers 1956-57 (Ripolin sur bois, 140 x 101 cm). Sourcing image : revue « L’ŒIL, l’art sous toutes ses formes », n° daté oct.1988 (collection The Plumebook Café)

Gaston Chaissac « La Cène », vers 1956-57 (Ripolin sur bois, 140 x 101 cm). Sourcing image : revue « L’ŒIL, l’art sous toutes ses formes », n° daté oct.1988 (collection The Plumebook Café)

Gaston Chaissac et son ami Jean Dubuffet étaient les représentants d’un art brut auquel les Français ont tourné le dos.
Il faut aller à Chicago pour admirer au centre-ville une sculpture géante de Dubuffet, et à Lausanne pour découvrir sa collection.
 
Voici une liste [non exhaustive] des mots utilisés en 1988 pour caractériser l’esprit français des années 50 :Rupture
Contraste
Soulagement d’être encore là
S’en être tiré
Curiosité
Exploration
Grand brassage d’idées
Liberté d’expression
Effervescence
Liberté de création
Urgence
Conquête de nouveaux espaces

Adieu, esprit pionnier

Alberto Giacometti « Le Chariot », 1950 (Bronze, 167 x 62 cm). Sourcing image : revue « L’ŒIL, l’art sous toutes ses formes », n° daté oct.1988 (collection The Plumebook Café)

Alberto Giacometti « Le Chariot », 1950 (Bronze, 167 x 62 cm). Sourcing image : revue « L’ŒIL, l’art sous toutes ses formes », n° daté oct.1988 (collection The Plumebook Café)

 
Dans la liste précédente, certains mots sont devenus démodés, un peu naïfs à nos yeux modernes. D’autres carrément tabous, comme « exploration », « nouveaux espaces », « conquête ». On vit désormais confiné, en tête-à-tête avec sa console, son portable,.
De nouveaux mots sont d’un usage courant ::
Droit à ceci, droit à cela
Protection
Allocation
Inquiétude
Menace
Frontière
Identité
Doute
Insécurité
Préservation
Acquis

Anachronismes de la littérature

Jackson Pollock « Number 32 », 1950 (Email sur toile, 259 x 457 cm). Sourcing image : revue « L’ŒIL, l’art sous toutes ses formes », n° daté oct.1988 (collection The Plumebook Café)

Jackson Pollock « Number 32 », 1950 (Email sur toile, 259 x 457 cm). Sourcing image : revue « L’ŒIL, l’art sous toutes ses formes », n° daté oct.1988 (collection The Plumebook Café)

Pollock est l’artiste emblématique de l’après-guerre. Son tableau peut figurer l’éclatement d’un monde ancien qui a conduit les hommes jusqu’au bord de l’abîme. 
Une vision qui a donné le vertige aux pères fondateurs du plan Marshall, de l’O.N.U., de lla première communauté européenne, la CECA se jurant qu’on ne recommencerait plus.
 
À l’inverse de la peinture et de la sculpture qui puisent leur inspiration dans le monde qui les entoure, la littérature paraît avoir la tête tournée vers le passé. Il faudra encore attendre…
Quelques livres parus en 1950 :
Roger Nimier « Le Hussard bleu »
Jean Cocteau « Orphée »
Boris Vian « L’Herbe rouge
Georges Bataille « L’abbé C. »
Albert Camus « L’été ». 
Ce dernier livre contient un petit guide pour « des villes sans passé ». « La douceur d’Alger est plutôt italienne [… ], Oran a quelque chose d’espagnol […], Constantine fait penser à Tolède […], des villes sans passé. Aux heures d’ennui que sont celles de la sieste, la tristesse y est implacable et sans mélancolie. […] aller sur les plages qui entourent les villes […] de jeunes personnes plus éclatantes parce que moins vêtues…. Alger a un long collier des boulevards, Oran a peu d’arbres pour se protéger du soleil, Constantine a un pont sur lequel on se fait photographier…… »
Pour le coup, Camus fait preuve, avec le recul qui est le nôtre, d’une incroyable naïveté. Et, bien qu’il mentionne les Arabes parmi les jeunes dont il admire la beauté sur les plages, son propos est clairement celui d’un Européen qui voit le monde avec les lunettes déformantes d’un Européen. Ses remarques à propos des corps à demi-dénudés sur les plages d’Alger font aujourd’hui sourire… ou pleurer..
Au cinéma on projette le nouveau film de Luis Buñuel « Los Olvidados » qui devient rapidement un classique du cinéma d’art et d’essai..

Les émotions plastiques

Bram Van Velde « Sans titre », 1954 (Gouache, 187 x 149 cm). Sourcing image : revue « L’ŒIL, l’art sous toutes ses formes », n° daté oct.1988 (collection The Plumebook Café)

Bram Van Velde « Sans titre », 1954 (Gouache, 187 x 149 cm). Sourcing image : revue « L’ŒIL, l’art sous toutes ses formes », n° daté oct.1988 (collection The Plumebook Café)

 
La société préfère les repères plutôt que les interrogations. 
Le déchaînement des formes et la superposition des couleurs, dont la transparence est rendue possible grâce à l’usage de la gouache, peut expliquer l’échec commercial de, Bram Van Velde [1895-1981]. Son talent fut reconnu par les musées français et suisses, et honoré par les institutions culturelles de ces deux pays comme par celles de la Hollande, son pays d’origine.
La connaissance des arts t plastiques ne fait plus partie des canons de la culture adolescente.
L’écrivain Patrick Drevet, dans son livre « Le Miroir aux papillons », raconte que dans les années 50, la fréquentation assidue des églises où il était obligatoire d’aller au moins une fois par semaine  constituait l’unique occasion de découvrir des œuvres d’art. « Ce fut là, pendant des siècles, la mission de l’église, écrit-il « à en juger par la situation culturelle d’une ville provinciale dans les années 50. »
À qui cette mission a-t-elle été transférée…
Quel nouveau genre d’émotions plastiques éprouvent les petits et arrière-petits-enfants des papy-boomers…. 

Les bienfaits de la géométrie

Auguste Herbin « Vendredi, 1 », 1951 (Huile sur toile, 96 x 129 cm). Sourcing image : revue « L’ŒIL, l’art sous toutes ses formes », n° daté oct.1988 (collection The Pluebook Café)

Auguste Herbin « Vendredi, 1 », 1951 (Huile sur toile, 96 x 129 cm). Sourcing image : reue « L’ŒIL, l’art sous toutes ses formes », n° daté oct.1988 (collection The Pluebook

Les formes géométriques apaisées d’Auguste Herbin [1882-1960] symbolisent le classicisme paradoxal de l’art abstrait dont l’artiste avait codifié les correspondances entre lettres, couleurs et formes dans son « alphabet plastique » paru en 1949.
 
Quelle que soit la décennie prise en compte, un espace-temps arbitraire qui ne correspond à rien dans la vie des artistes, n’est autre chose qu’une commodité médiatique, l’art est par essence en décalage avec la société qu’il n’a pas pour mission de représenter, dont au contraire il conteste le plus souvent les convictions. .
L’artiste-monde actuel va encore plus loin que ses prédécesseurs.
Porte-drapeau des libertés, il s’engage politiquement,. met en péril sa propre existence et sa capacité à créer, pour défendre la liberté d’expression, elle-même dépendant de la liberté politique.
Ce faisant, il endosse les habits autrefois portés par les philosophes et les écrivains. Pensons à Voltaire, à Zola, à Walter Benjamin.
Il faut être animé de mauvaises intentions pour prétendre que l’histoire n’est rien d’autre qu’un éternel recommencement.L’artiste contemporain démontre le contraire.
 

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