Plaidoyer pour un monde meilleur

L’Afrique s’invitait ce jour-là au Musée-château d’Annecy

Duncan Wylie, « Afterparty », 2006. (Image extraite du catalogue de l’exposition au Musée de Grenoble, été 2009)

Duncan Wylie, « Afterparty », 2006. (Image extraite du catalogue de l’exposition au Musée de Grenoble, été 2009)

L’exposition qui s’est tenue à Annecy durant ll’automne 2009 ey l’hiver 2010 (sous le titre de La Poétique du Chantier) semblait n’avoir retenu du travail de Duncan Wylie que la gestuelle du pinceau et l’énergie du trait, au détriment des sources tragiques de son inspiration. La représentation picturale du chaos qui menace en permanence l’ordre apparent des choses.
Duncan Wylie est le peintre d’un monde en suspens = arrêté momentanément. Sa manière impressionnante de représenter l’effondrement au premier plan et en arrière ce qui tient encore debout. Pour combien de temps encore ?


Le plus beau pays du monde

Duncan Wylie, « Paris, Sofia (Harare), 2006 (Image extraite du catalogue de l’exposition au Musée de Grenoble, été 2009)

Duncan Wylie, « Paris, Sofia (Harare), 2006 (Image extraite du catalogue de l’exposition au Musée de Grenoble, été 2009)

Ce tableau renvoie à ce qui s’est passé au Zimbabwe au moment où le président Mugabe a ordonné à son armée de détruire à coups de bulldozers les bicoques construites à la périphérie de la capitale par les paysans réfugiés à la suite de la réforme agraire qui a chassé les fermiers blancs et eux avec.
« La ruine, on peut dire que ça me touche personnellement parce que je vois mon pays natal [le Zimbabwe, ndvp.} en ruines, le parc national, le système de santé, la société, l’espérance de vie des femmes qui est aujourd’hui de 34-35 ans, et tout cela dans un des plus beaux pays du monde » (extrait du catalogue de l’exposition « Open House » / Musée de Grenoble, été 2009.

Duncan Wylie, « Sans titre », 2008 (image ext. du catalogue de l’exposition au Musée de Grenoble, été 2009)

Duncan Wylie, « Sans titre », 2008 (image ext. du catalogue de l’exposition au Musée de Grenoble, été 2009)

Duncan Wylie est né en 1975 à Harare, cinq ans avant l’indépendance de la Rhodésie du Nord rebaptisée le Zimbabwe. Il a 12 ans lorsque Mugabe devient président. Plus tard, il quitte son pays et vient étudier les Beaux-Arts en France. Le Musée de Grenoble lui a consacré une belle exposition durant l’été dernier. Ses œuvres de grand format suspendues dans les fameux cubes blancs du musée provoquaient sur les visiteurs un tel choc visuel que beaucoup étaient ébranlés, ne sachant trop si les catastrophes immobilisées sur la toile n’étaient pas la conséquence directe des dérèglements humains plutôt que des catastrophes naturelles dont la télévision se plaît à nous conter l’interminable épopée comme autrefois les chansons de geste.

Le charme enjôleur des ruines

Pouzzoles, le « temple de Sérapis », en fait un marché public de la fin du 1er siècle après J.-C. Anonyme, vers 1865 (Photo extraite de « Ruines Italiennes ». Ed. Gallimard, 2006)

Pouzzoles, le « temple de Sérapis », en fait un marché public de la fin du 1er siècle après J.-C. Anonyme, vers 1865 (Photo extraite de « Ruines Italiennes ». Ed. Gallimard, 2006)

Les ruines sont propices à la réflexion sur le temps qui passe, le souvenir des êtres disparus et l’approche inéluctable de sa propre mort. Ainsi l’exposition donne-t-elle à voir des sanguines de Hubert Robert et de Fragonard. Sur le même thème mais dans un registre plus contemporain elle présente dans la première salle deux œuvres, l’une romantique bien qu’artificielle « Les Fouilles » de Marcel Broodthaers et l’autre plus angoissante « The North Tower / Ground Zero »de Joel Meyerowitz. Angoissante à cause de la menace qu’elle fait planer sur nos têtes, mais aussi de l’inévitable réaction en chaîne qu’elle sous-entend, porteuse de revanche, de châtiment et de guerre.

Les lendemains qui chantent

Sergio Aquindo dessinateur et caricaturiste. « Mugabe, Zimbabwe » (Image disponible sur le site de l’artiste, 2008)

Sergio Aquindo dessinateur et caricaturiste. « Mugabe, Zimbabwe » (Image disponible sur le site de l’artiste, 2008)

Depuis leurs indépendances, les pays africains attendent le jour où arrivera chez eux cette prospérité dont ils voient les images sur les chaînes de télévision étrangères, une prospérité alimentée en partie par les richesses minières et pétrolières mais aussi agricoles que les grands pays industrialisés viennent puiser chez eux. A la manière des Européens vaincus qui regardaient en silence les convois de déportés traverser leur pays pendant la guerre pour rejoindre l’Allemagne, les Africains silencieux voient partir vers la Chine et l’Europe les bateaux chargés de leurs productions, les minerais ne crient pas comme autrefois les esclaves.

Rues – centre-ville d’Annecy – matin

Le centre historique d’Annecy vu depuis la grande salle du château (Photo V&P)

Le centre historique d’Annecy vu depuis la grande salle du château. Photo Vert et Plume, nov.2009

Le cœur de la ville avec les vieux quartiers au premier plan, la cathédrale, et en arrière le clocher restauré de l’église Notre-Dame. Dans le lointain on aperçoit de la neige sur les montagnes. Vue depuis la grande salle du château, à travers les vitres salies par la pluie.

RÉCIT D’UNE EXPOSITION. Il est 10 heures du matin. Il pleuvine, on dirait qu’il va neiger mais il ne fait pas assez froid. Les rues sont presque désertes. Il n’y a pas non plus beaucoup de circulation. Devant les caisses automatiques d’un parking, un exilé bosniaque est assis sur un muret et dit bonjour aux gens qui passent dans l’espoir de recevoir une pièce.
Guillaume et Charlotte sont descendus à Annecy pour visiter la nouvelle exposition du Château comme on dit ici. « C’est où ? Au Château. »

Les fouilles sur l’esplanade du château d’Annecy. Que cherchent-uls, un trésor ? Chic, les impôts locaux vont baisser ! (photo V&P)

Les fouilles sur l’esplanade du château d’Annecy. Que cherchent-uls derrière ce grillage, un trésor ? Chic, les impôts locaux vont baisser ! Photo Vert et Plume, nov.2009

Ils ont laissé leur voiture dans une rue calme. Guillaume marche d’un bon pas et Charlotte le suit en disant qu’il n’a pas pris le bon chemin, qu’il aurait mieux valu traverser les pelouses du Pâquier. Mais Guillaume ne veut rien savoir. Comme il commence à pleuvoir et qu’il n’a pas voulu prendre son parapluie, il suit un itinéraire qui emprunte toutes les arcades de la ville. Dix minutes plus tard, après une traboule et un escalier aussi raide qu’une échelle ils parviennent sur l’esplanade en chantier du château.
De jolies petites pelleteuses, des tuyaux en plastique de toutes les couleurs, des ouvriers avec des vêtements fluo.
« Tu crois que ce sont des vrais ? » demande Guillaume.
Charlotte ne répond pas, elle avance en baissant la tête comme elle fait pour gravir les pentes de la Tournette.
« Nous sommes arrivés ! » s’écrit Guillaume qui ce matin a des ailes.
« Qu’est-ce qu’ils font ? »
« On dirait des fouilles, peut-être une ancienne villa romaine comme à Martigny ? »
« Je dirais plutôt des fortifications. Voilà qui va retarder leur chantier. »
Ils pénètrent dans la cour du château, passent devant une porte vitrée d’où l’on s’attend à voir surgir un vieil employé à la Courteline avec ses manchettes de lustrine. La porte s’entrouvre, une voix féminine les interpelle. C’est là qu’il faut acheter les billets d’entrée.

Les Ducs de Savoie n’habitent plus au Château

Excavations sur l’esplanade du château avec une mise en scène des sculptures de l’artiste alsacien Egon Gutmann (1894-1955). L’ouvrier au marteau-piqueur, sculpté dans le bois figure dans l’exposition (Photos V&P)

Excavations sur l’esplanade du château avec une mise en scène des sculptures de l’artiste alsacien Egon Gutmann (1894-1955). L’ouvrier au marteau-piqueur, sculpté dans le bois figure dans l’exposition. Photos Vert et Plume, nov.2009

L’outil de travail que l’ouvrier de Gutmann tient fermement entre les cuisses n’est pas sans rappeler les attributs virils démesurés dont le fameux Priape découvert sur une fresque de Pompéi est occupé à mesurer le poids. La représentation de la virilité était un sujet de prédilection des artistes germaniques de l’époque comme le montre la statue du Discobole réalisée par le même artiste.

Les Fouilles, chantier de fouilles annéciennes

D’anciennes fortifications avancées du château ont été mises à jour au moment de transformer l’esplanade. Des squelettes ont aussi été exhumés. Peut-être ceux des prisonniers que l’on précipitait jadis dans les oubliettes de ce château pas romantique du tout. C’est une forteresse qui servait de résidence d’été aux Ducs de Savoie.
Elle abrite aujourd’hui le musée d’Annecy,  autrefois installé dans le bâtiment de la mairie actuelle. Annecy n’est pas une ville de musées, et pourtant le château présente depuis fin novembre une exposition d’art contemporain qui rassemble 50 artistes et 80 œuvres (art pictural, plastique, photographique, sculptures, vidéos et installations) sous le thème de « la poétique des chantiers ».

Alain Bublex « UMH, unité mobile d’Habitation », 2000. Installation dans la cour du château (Photo V&P)

Alain Bublex « UMH, unité mobile d’Habitation », 2000. Installation dans la cour du château. Photo Vert et Plume, nov.2009

Le faux bureau d’un chantier fictif, mise en scène d’Alain Bublex. Le bureau est éclairé, les plans de l’architecte sont punaisés au mur. Comme d’ordinaire celui-ci est absent.

Intérieur – accueil – architecture de pierre – spots

Dessin illustrant le plan d’installation des artistes à l’intérieur des différents corps de bâtiment (ext. petit guide de l’exposition)

Dessin illustrant le plan d’installation des artistes à l’intérieur des différents corps de bâtiment (ext. petit guide de l’exposition)

Des portes en verre au premier plan qu’il faut pousser. Un comptoir entouré de présentoirs où sont nichés des cartes et des catalogues. Derrière le comptoir, une dame avec des lunettes lit un livre sur l’histoire de l’art dans le bassin annécien. Une jeune femme est assise sur un siège visiteur sur le côté gauche. Gros plan sur elle.

« Eugénie, dit Charlotte en marchant à la rencontre de la jeune femme, tu nous attend depuis longtemps ? »
« Non, j’avais froid dehors, je suis rentrée. »
« Nous avions dit 10 heures et quart c’est bon », remarque Guillaume en embrassant sa fille dont le téléphone sonne à ce moment-là.
Comme il n’y a pas d’autres visiteurs qu’eux, elle répond.
« C’est Irwing. »
Guillaume : « Dis-lui qu’ils nous manque. »
Eugénie : « Tu nous manques, de la part de papa. »
« Je sais qu’il n’est pas d’accord, commente Guillaume, il a toujours dit qu’Irwing-enfant c’est du passé, maintenant c’est Irwing-père-de-famille-à-son-tour. Je dois discuter d’égal à égal avec lui. »
« Nous ne sommes pas venus ici pour parler de ton fils, intervient Charlotte, mais pour voir une exposition. »
« Bon, je coupe, dit Eugénie à son frère, maman s’impatiente, je te rappellerai en sortant. »

Escaliers – cellules – salles – fenêtres à petits carreaux

« Opening spiral », 1982. Installation de l’artiste anglais Tony Cragg, né à Liverpool en 1949. Prêt du Centre Pompidou.

« Opening spiral », 1982. Installation de l’artiste anglais Tony Cragg, né à Liverpool en 1949. Prêt du Centre Pompidou. Photo Vert et Plume, nov.2009

Le coup de cœur de Vert et Plume !
L’œuvre est réalisée à partir de matériaux divers récupérés par l’artiste sur les chantiers. Des formes et des symboles qu’il appartient au visiteur d’interpréter.

Les Ducamp sont à peu près les seuls visiteurs de ce château où les pièces communiquent entre elles par des escaliers en colimaçon, de courtes volées de marches hautes, des passages bas de plafond qui débouchent dans des cellules transformées en salles de projection pour vidéos ou d’antiques latrines. Ils avancent à la queue-leu-leu comme des gardiens sur un chemin de ronde, croisent des employés affairés, des messieurs sérieux qui ouvrent les portes en bois de leur bureau avec de grosses clés, et parfois un couple de touristes effarés de voir autant de représentations de l’art moderne dans ces lieux où résonne encore le rire claire des duchesses de Savoie venues du Piémont voisin pour passer l’été dans la fraîcheur de ces murs si épais qu’on se demande ce quelle mouche a piqué les maçons pour les bâtir ainsi.

Charlotte et Eugénie sont contentes d’être ensemble. Comme à son habitude, Charlotte repère dans le guide de l’exposition le commentaire de l’œuvre devant laquelle ils se trouvent et le lit à haute voix.
« Tu es notre médiatrice », déclare Guillaume bien content de ne pas avoir à déchiffrer les étiquettes fixées si bas sur les murs qu’il ne peut pas les lire ou dans l’encoignure d’un chambranle d’où la porte a été retirée pour faciliter le passage.
« C’est nécessaire si l’on veut comprendre les œuvres », fait remarquer Eugénie qui apprécie tout autant que Guillaume le rôle joué par Charlotte qui a d’ailleurs une belle élocution.
« Je suis d’accord avec vous dit Guillaume, mais on ne sait plus parfois si c’est l’œuvre qui produit le texte ou l’inverse, et cela me gêne. »
« Quand on voit la vitesse à laquelle les rares personnes que nous rencontrons vont et reviennent, fait observer Eugénie, on se demande si elles se sont même arrêtées devant une œuvre. »
« Peut-être, risque Guillaume, ne savaient-elles pas en entrant qu’il y avait une exposition d’art moderne actuel dans un château. »
« Tu as sans doute raison. »
« Avec ton expression art moderne actuel, que veux-tu dire ? » interroge Charlotte légèrement agacé par leur bavardage.
« C’est simple, l’art moderne date du début du siècle dernier et nous y sommes encore, alors il y a l’ancien et l’actuel. »
« Quand commence l’actuel ? »« Au début des années 70’. »
« Le tout est de le savoir. »

Définitions

Juan Mirỏ que l’on voit sur la droite de la photo contrôle la construction de son « arc de triomphe » dans le jardin de la Fondation Maeght à Saint-Paul de Vence, 1963

Juan Mirỏ que l’on voit sur la droite de la photo contrôle la construction de son « arc de triomphe » dans le jardin de la Fondation Maeght à Saint-Paul de Vence, 1963

Le 5 septembre 1960, le premier coup de pioche était donné pour la construction de ce qui allait devenir 4 ans plus tard la Fondation Maeght. Les artistes furent omniprésents durant la construction. Ils pique-niquaient sur le chantier.
L’arc de Mirỏ est en réalité une représentation du Minotaure, première statue sculptée en béton en taille directe (image est extraite de « Maeght, l’aventure de l’art vivant », Ed. de La Martinière,2006).

Chantier : n.m. (fin XIIè) 1°. Support, pièce sur laquelle on pose des tonneaux. « Mettre du vin sur le chantier ». 2°. (fig.) Mettre un travail en chantier. 3°. Entassement de matériaux. 4°. Lieu où sont entassés des matériaux.  5°. Fam. « Quel chantier ! »
Les deux derniers sens du mot peuvent s’appliquer à l’exposition selon qu’on y trouve un intérêt ou que l’on se moque de son contenu. Il faut prendre le mot dans son acceptation la plus large, quelque chose que l’on entreprend, qui se construit, sans vraiment savoir si cela se finira un jour, la vie étant vue dans ce cas comme un continuel chantier.

Le grand arc fut achevé en 1963 et le Labyrinthe en 1975. Mirỏ a de manière exceptionnelle accompagné la création du site

Le grand arc fut achevé en 1963 et le Labyrinthe en 1975. Mirỏ a de manière exceptionnelle accompagné la création du site

Comme dans la légende grecque, le Minotaure est enfermé dans le labyrinthe imaginé par Mir pour les jardins de la Fondation. Le Minotaure est un personnage à corps d’homme et à tête de taureau que Thésée finira par tuer, réussissant à ressortir du labyrinthe grâce au fil d’Ariane.

Poétique : n.f. (1637) 1°. Relatif à la poésie. Par ext. Théorie générale de la nature et du destin de la poésie. 2°. (Vieilli) la poétique des Beaux-Arts, l’esthétique des différents arts. Ce serait dans ce sens-là que le mot est utilisé pour cette exposition.

Reflets et regards

Marguerite Duras, scénario du film « Le Camion », 1977

Marguerite Duras, scénario du film « Le Camion », 1977

Au terme de « Cinéma d’avant-garde », Marguerite Duras préférait celui de « Cinéma différent ».

Il y a des découvertes et des retrouvailles agréables ou seulement sympathiques dans cette exposition qui rassemble sous un thème commun, qui échappe aux artistes, des œuvres disparates. Ainsi en va-t-il du travail de Duncan Wylie qui est comme il le dit lui-même « instinctif » mais aussi le résultat d’un long apprentissage de l’expression picturale ; celui littéraire en construction tout le long de la vie de Marguerite Duras ; l’installation de Tony Cragg faite de matériaux de construction soigneusement nettoyés et agencés pour ressembler à un petit Manhattan qui se moquerait de la modernité ; le manuel de bricolage d’Annette Messager dont Charlotte a lu presque toutes les pages à haute voix ; l’étonnant livre de la construction de la tour de Babel qui appartient à la Bibliothèque municipale de Lyon ; l’échafaudage aperçu au bord d’une route par Fernand Léger et dessiné plus tard dans son atelier ; les superpositions de Stéphane Couturier ; les mises en scène photographiques d’Alain Bublex ; le livre « Barricades » de Claire Fontaine à peine visible dans une vitrine de la salle de garde ; le nouveau pittoresque de Cyprien Gaillard , un émule de Gerhard Richter ; l’icône gay taillée dans le bois d’Egon Gutmann ; et pour finir, l’extraordinaire installation filmée présentée sur un écran vidéo des deux artistes suisses Peter Fischli et David Weiss intitulée « Le cours [sans fin, ndVp] des choses » qui quelque part rejoint l’illustration de la théorie des catastrophes par Duncan Wylie, les causes, les effets et le résultat.

La réalité masquée

Alain Bublex. « Plug-in city, station en construction », 2000 (image extraite du guide Résonances de la Xè Biennale de Lyon)

Alain Bublex. « Plug-in city, station en construction », 2000 (image extraite du guide "Résonance" de la Xè Biennale de Lyon)

Alain Bublex, né à Lyon en 1961. Designer industriel de formation, il met en scène des villes composées d’unités d’habitation interchangeables. Ext. du guide : « Un chantier est un révélateur de présent, un signe que les choses changent, que rien ne sera plus jamais comme avant. »

C’est la réalité d’un monde froid et souvent absurde qui est dénoncée dans cette exposition par les artistes, un monde qui va droit dans le mur, ce mur que la main armée d’un marteau de l’artiste Monica Bonvicini s’efforce de percer pour pénétrer dans un au-delà qu’on imagine désert et désespérant. Faux çi, faux ça, il y a bien longtemps que le sens a disparu, dans les dessins de Fabrice Hybert on fait semblant de vivre, semblant de faire l’amour, semblant de nager dans le lac, des personnages qui évoquent les moulages des corps carbonisés de Pompéi, on regarde des magasins aux vitrines badigeonnées de blanc pour ne pas en apercevoir l’intérieur ou l’on se penche par des fenêtres qui ouvrent encore une fois sur un néant travesti, c’est le monde de la duplicité, de la publicité a-t-on envie de dire, les petites maquettes de pelleteuses enfermées dans une vitrine de la salle de garde ont perdu depuis longtemps le caractère ludique et facétieux des jouets de Calder, toute trace de vie ou presque a disparu.

Plaidoyer pour un monde meilleur

Les pierres d’un mur appartenant à l’ancien château d’Oppède-le-Vieux dont il ne reste que des ruines, dans le petit Lubéron. (Photo V&P) Sur le mode des photographies montées en diaporama sur DVD de Morgane Tschiember (Collection d’art contemporain du Château d’Annecy)

Les pierres d’un mur appartenant à l’ancien château d’Oppède-le-Vieux dont il ne reste que des ruines, dans le petit Lubéron, sur le mode des photographies montées en diaporama sur DVD de Morgane Tschiember. Photo Vert et Plume, juin 2008

Une histoire très ancienne et très actuelle qui mérite d’être racontée.
Le baron d’Oppède, Jean Meynier, premier président du Parlement de Provence, chargé d’exécuter des hérétiques condamnés à mort, conduisit une persécution sanglante contre les Vaudois en avril 1545. Les Vaudois étaient appelés ainsi parce que disciples de Vaudès ou Valdès, un riche marchand lyonnais qui décida en 1170 de se faire pauvre et de prêcher l’Evangile traduit en langage populaire en l’appliquant à la lettre. Les Vaudois furent déclarés schismatiques et hérétiques en 1214. Pourchassés en France, ils se fixèrent dans le Dauphiné et le Lubéron. Ralliés à la Réforme en 1532. Ils étaient de rudes travailleurs et firent renaître l’agriculture dans de nombreux villages sur les hautes terres du Lubéron.
Le baron d’Oppède et ses hommes incendièrent 9 villages, pillèrent 18 localités, firent 3000 morts et plus de 660 hommes furent envoyés aux galères. Le procès de cette expédition s’ouvrit en 1551. Malgré un réquisitoire fourni de l’avocat du roi, aucun des accusés ne fut condamné.

LUI : « Qu’est-ce que tu appelles un plaidoyer ? »
ELLE : d’un ton léger et vague à la fois. « Douter de la morale des autres. » (1.)

Comment ne pas voir ce qui se cache derrière cette glorification en trompe-l’œil du chantier ? Quel artiste croit encore dans la transformation d’un mondé prétendu immobile pour préparer l’avènement d’un lendemain rempli de promesses ? Au moment même où ce monde est ébranlé par les conséquences de la spéculation immobilière et boursière, au moment où des milliers de personnes sont expulsées de leur maison aux Etats-Unis et en Afrique du sud parce qu’elles ne peuvent plus rembourser leur banque, où moment où des millions d’ouvriers à travers le monde ont perdu leur emploi, au moment où un milliard en devenir d’Africains n’entrevoient toujours pas l’éventualité d’une croissance économique, au moment où les descendants des peuples colonisés par l’Europe se trouvent rejetés par les sociétés qui les ont employés et enfermés dans des ghettos ?

Le chantier ne contient plus seulement la promesse d’un monde meilleur, il est aussi devenu porteur de pollution, de dégradation de notre environnement, de transformations inutiles et coûteuses, d’enrichissement d’une minorité, de paravent à l’impuissance créatrice du pouvoir politique.
Comme ces questions occupent désormais notre esprit à tous, nous  ressortons de ce château avec la conviction que le monde immobile et en voie de disparition n’est pas celui de l’art mais celui de la prétendue raison qui nous attend à l’extérieur. Soudain nous voudrions retourner à l’abri de ces murs si épais que rien ne saurait nous en déloger. Nous haletons dans la nuit qui est tombée, trébuchons sur les marches conduisant au château et manquons en approchant de tomber dans une excavation du chantier. Il est trop tard, les lourdes portes du parvis sont fermées, laissant les artistes seuls avec leurs œuvres ainsi qu’ils le sont la plupart du temps.

NOTE DANS L’ARTICLE
(1.) L’échange entre ELLE et LUI reproduit plus haut est extrait du script de Marguerite Duras pour le film d’Alain Resnais: ‘Hiroshima mon amour.

2 commentaires

  1. charlotte

    j’ai tout lu !…. et je me suis reconnue dans l’expo du chantier….!

  2. charlotte

    cela donne une bonne idée de l’expo et je pense que les lecteurs vont s’y précipiter…

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