Père et fils

Article mis à jour : le 29.02.12

« C’était le plus beau bleu de ma vie : sec, dur et pur à couper le souffle. Des anges de l’air immenses en sortaient lentement. / Soudain je vis le clou : rouillé, planté en biais dans le ciel. / Je tentais de l’oublier. En vain, je me heurtais toujours au clou du coin de l’œil. / Et que reste-t-il de mon ciel ? Du bleu meurtri. »
Zbiniew Herbert « L’Ordre de Lumière » (œuvres poétiques complètes), éditions Le Bruit du temps », 2011 (bibliothèque Vert et Plume)

Par Matthew Desrivières

Sous la neige

Léon Commere « Chauffeuse au volant de sa voiture sous la neige », vers 1900. Huile sur toile. Sourcing image : catalogue de vente « Automobilia », Poulain Le Fur / Sotheby’s (avril 2000). Bibliothèque Vert Plume

La semaine dernière, mon père m’appelle et me raconte qu’il a trouvé des photographies de l’hiver 1922 dans un numéro de «L’Illustration » acheté chez un bouquiniste de Genève. C’est de là qu’il prend l’avion pour voyager. Au retour, il aime flâner dans la ville. Certaines fois ma mère le rejoint au lieu de l’attendre seule à la maison.

Les photos dont mon père est si fier ont toutes été prises en Haute-Savoie dans la région de Megève.

Mais j’ai du mal à me représenter une période aussi ancienne. Elles datent d’il y a près d’un siècle! Autant dire une éternité.

Après une trop longue guerre

J. Clair-Guyot « Les gorges de l’Arly, près du village de Flumet, » 1922. Sourcing image : « L’Illustration », 25 fév.1922 (collection Vert et Plume)

Je me repère avec l’histoire apprise en fouillant dans la bibliothèque de mon père justement. Il prétend souvent que j’ignore tout du passé. C’est pour me faire réagir, provoquer une discussion entre nous.

1922, c’est entre la fin de la 1ère guerre mondiale et la grande dépression économique de 1929 ! Un peu comme s’il m’avait parlé de la préhistoire.

Il m’a envoyé les images par mail.

C’était ce que je pensais. A se demander si les gens avaient l’électricité à cette époque. Quand j’ai dit ça à mon père, il a rigolé et m’a envoyé un de ces longs mails dont il a le secret. J’ai beau lui dire que ça n’intéresse plus personne, il s’en fiche.

Je ne comprends pas que quelqu’un comme lui, qui passe son temps dans les avions, qui est plus souvent à New-York qu’en France, s’intéresse encore à ça.

Ce doit être une sorte d’antidote pour lui. Contre le temps qui s’accélère et ne laisse guère de répit.

Dans un pays malmené par la crise économique

J. Clair-Guyot « Une maman promène son fils en luge », 1922. Sourcing image : « L’Illustration », 25 fév.1922 (collection Vert et Plume)

Voilà en résumé ce qu’il me raconte dans son mail : « Au mois d’avril 1922, les Français avaient touché le fond de la crise. C’était ce que les responsables politiques leur disaient, persuadés avoir liquidé les effets démographiques, économiques et financiers désastreux de la longue guerre de 14-18.

« Dans la réalité la spéculation repartait. A la crise économique succédait une crise monétaire, suivant un processus qui se renouvellera souvent durant cette période de « l’entre-deux guerres » comme on l’a appelée depuis. »

Qui voyait sa monnaie fondre comme neige au soleil

J. Clair-Guyot « Un départ sur la piste de bob à Megève », 1922. Sourcing image : « L’Illustration », 25 fév.1922 (collection Vert et Plume)

Mon père poursuit : « Quand j’avais ton âge, j’étais persuadé que la connaissance de l’histoire ne présentait pas d’intérêt. Elle me gênait, parce que je ne voulais pas admettre que les comportements humains ne changent pas, notre manière de réagir collectivement aux transformations qui nous échappent est toujours la même : incrédulité – absence de réaction – surprise – indignation – remise au pas.

Une telle idée contredisait ma conviction que chaque génération pouvait être meilleure que la précédente. Aujourd’hui, j’ai l’impression que non. Pris individuellement je peux m’améliorer par rapport à celui que j’étais quelques années auparavant, mais replacé au milieu de tous les autres, je ne suis qu’une pièce d’un puzzle dans lequel j’ai été installé à la naissance. Un de ces globules que j’observais au microscope en cours de sciences nat’. Sans doute le fameux « ordre naturel », une idée qui devrait inspirer les hommes politiques : qu’est-ce qui appartient aux principes de fonctionnement d’une économie de marché et quelles sont les impulsions que je peux donner dans un sens ou dans un autre. Mais les principes ne changeront pas aussi facilement que le prétendent les idéologues.

« En 1923, l’armée française occupait la Ruhr pour récupérer sur le dos des Allemands l’argent qui faisait défaut. Ce faisant, la France s’isolait sur l’échiquier international, surtout vis-à-vis des Américains. Les Allemands optaient pour une résistance passive, entraînant une forte baisse de la production de charbon. S’ensuivait une chute du franc et une envolée du dollar. Les responsables politiques français devaient se rendre à l’évidence : le monde avait changé, notre pays avait perdu plusieurs de ses ressorts de croissance. Mais ils n’osèrent pas l’avouer à l’opinion.

« C’était l’organisation du pays qu’il fallait réformer et, là-dessus, personne n’était d’accord. Les Français encore moins que leurs dirigeants.»

On se demandait par quoi il fallait remplacer le passé ?

J. Clair-Guyot « Caravane d’excursionnistes traversant le village de Praz-sur-l’Arly : trois skieurs remorqués par un traîneau », 1922. Sourcing image : « L’Illustration », 25 fév.1922 (collection Vert et Plume)

Il y a quelques jours, nouveau message ! Quand mon père a une idée en tête…

« Je suis tombé par hasard, m’écrit-il, sur un texte de décembre 1938 intitulé – Révolution industrielle -,  dont le constat de départ m’a sidéré, tant il aurait pu avoir été écrit aujourd’hui sans changer un seul mot. Je t’ai recopié la totalité du paragraphe. »

EXTRAIT. Dans le passé, les générations ont passé l’existence avec la conscience d’appartenir à un ordre social stable et presque permanent. Nous avons aujourd’hui l’impression de vivre dans une crise sans cesse renaissante, qui ne se liquide pas. La notion de stabilité est un souvenir chez les plus âgés. Les jeunes l’ignorent totalement. Il y a eu des périodes où l’incertitude du lendemain était aussi angoissante. Mais aucune au cours de laquelle le décor et les conditions de vie aient si soudainement changé. Nous sommes impliqués dans une révolution dont la portée est sans doute encore plus grande que nous ne l’imaginons. Révolution non seulement politique et sociale, mais humaine.

« Assez étonnant, n’est-ce pas ? reprend mon père après cela.
« Nous nous sommes laissés bercer et continuons de vivre dans un m  onde virtuel, votre génération davantage encore que les précédentes. Vous n’avez pas conscience de vivre une révolution puisque vous ignorez ce qui existait avant vous. Entraînés par les innovations technologiques, vous avez coupé les ponts avec le passé. Pas d’archives,ni de mémoire. Ce mot a lui-même changé de sens, désignant désormais une capacité de stockage de l’information : images, films ou vidéos et musiques pour l’essentiel. La connaissance du passé n’y a pas sa place. De mon point de vue, vous obéissez à des injonctions émises par les maîtres de la marchandisation du monde. Vous vous laissez conduire, toujours prêts à vous vendre au plus offrant. »

Je ne vais pas lui répondre. C’est ce qu’il voudrait. Entamer un débat avec moi. Je n’en ai pas envie. Moi, j’ai compris que gouvernement et banquiers veulent nous persuader que nous allons nous en sortir pourvu que nous mettions les bouchées doubles. L’objectif est de ne surtout pas changer les règles du jeu. On se marre trop !  La religion n’est plus l’opium du peuple. Le fric a pris sa place.

Flash infos artistes & auteur de l’article

J. Clair-Guyot. Biographie indisponible. Photographe de presse français. Photographies extraites de la série « Vacances d’hiver en Haute-Savoie », 1922. Trouvé son nom sur internet à propos d’un reportage réalisé en 1940, « Sur le front des Vosges ».

Léon Commere « Chauffeuse au volant de sa voiture sous la neige », vers 1900. Huile sur toile. Sourcing image : catalogue de vente « Automobilia », Poulain Le Fur / Sotheby’s (avril 2000). Bibliothèque Vert Plume

La peinture dans son encadrement d’origine.

Léon Commere. 1850-1916. Artiste peintre français.

Matthew Desrivières. Né en 1992. Lire son portrait dans : Avant-gardes du XXIè siècle. Une interview dans : L’hiver des autres

Source de données économiques : Alfred Sauvy « Histoire économique de la France entre les deux guerres », 3 tomes (éditions Arthème Fayard, 1965)

0 commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

*
*