Partir!

« Pour moi le vrai voyage s’accomplit en profondeur. Il consiste à savoir où l’on est, à mieux l’appréhender, à explorer les sensations que l’on éprouve le plus profondément. Je pense toujours que connaître quelque chose par cœur permet plus de profondeur que de voir de nouveaux sites, aussi splendides et intéressants soient-ils. »
Lucian Freud (2002), citation mise en exergue dans l’exposition consacrée à l’artiste par le Centre Pompidou (mars-juillet 2010).

La vie est comme un rêve, ça n’arrive lamais

Grete Stern (1904-1999), photographe d’origine allemande réfugiée en Argentine en 1936. Photomontage de la série « Los Sueňos » (1949). Image ext. du catalogue de l’exposition « Dérision & Raison » au musée de la photographie de Charleroi (Belgique), 1997. Source : bibliothèque Vert et Plume, 1997

Grete Stern (1904-1999, photographe d’origine allemande réfugiée en Argentine en 1936. Photomontage de la série « Los Sueňos » (1949). Sourcing image : catalogue de l’exposition « Dérision & Raison » au musée de la photographie de Charleroi (Belgique, 1997). Bibliothèque Vert et Plume

En dépit de sa taille, la girafe donne en marchant une extraordinaire impression de légèreté comme si elle se déplaçait sur la crête d’une vague.

 

Je voudrais partir quitter les montagnes qui enferment le regard dans un cadre de carte postale dentelée. J’ai envie de vivre avec un paysage à perte de vue que mon esprit puisse voyager sans effort sans grimper.

Impossible de partir tout abandonner. Il faut rester toujours continuer comme avant.

Certains prétendent qu’un miracle est toujours possible

Duane Hanson "Old couple on a bench / Couple âgé assis sur un banc", 1994. Bronze et peinture à l’huile). Exposition au Pavillon Delouvrier à Paris, Parc de la Villette, mars-août 2010. Source : catalogue de l’exposition, bibliothèque Vert et Plum

Duane Hanson « Old couple on a bench / Couple âgé assis sur un banc », 1994. Bronze et peinture à l’huile). Exposition au Pavillon Delouvrier à Paris, Parc de la Villette, mars-août 2010. Source : catalogue de l’exposition, bibliothèque Vert et Plum

La vieillesse serait-elle devenue le plus bel âge de la vie ?

Le formol conserve les retraités intacts presque leur énergie décline mais ils ont encore de beaux restes. Des cheveux blancs des vêtements qui ne s’usent pas qu’ils peuvent garder longtemps des chaussures avec des semelles de crêpe qui ne font pas de bruit en marchant ils vont au salon de thé pour se regarder se mirer dans les yeux des autres se congratuler.

J’ai un côté artiste

Maurizio Cattelan « sans titre », 2003. Résine pour le corps de l’enfant et bronze pour le tambour, vêtements et installation électronique. Exposition "Est-ce qu'il y a une vie avant la mort?' à la Menil Collection de Houston (Etats-Unis), février-août 2010. Image du catalogue (source : bibliothèque Vert et Plume, juin

Maurizio Cattelan « sans titre », 2003. Résine pour le corps de l’enfant et bronze pour le tambour, vêtements et installation électronique. Exposition « Est-ce qu’il y a une vie avant la mort?’ à la Menil Collection de Houston (Etats-Unis), février-août 2010. Image du catalogue (source : bibliothèque Vert et Plume, juin

Je travaille avec l’idée que l’image de mon œuvre va s’inscrire dans l’esprit et la mémoire des gens plutôt qu’en songeant au lieu où elle sera installée, dit Maurizio Cattelan.

Surface noire les lettres semblent voler légères inspirées ARTIST sans le « e » qui ne sert à rien je n’imagine pas d’autre façon d’attraper ce qui dort au fond de soi sommeille depuis l’enfance roupille ronfle lui boucher le nez pour qu’il se taise l’étrangler. CREER le mot est si beau qu’il est souvent scotché à Dieu créateur surnaturel au-dessus des hommes qui ne créent pas détruisent. Création baguette magique quelque chose apparaît qui n’existait pas avant si cachée qu’on ne soupçonnait pas son existence elle était là l’artiste nous l’a révélée. Il aurait aimer faire ceci faire cela… trop tard il est mort.

« Où voudrais-tu aller ? » me demande Charlotte.
Ce sera une belle histoire d’amour. Une maison de pierres transparente ouverte sur la plaine. Dans un jardin sauvage j’installerai des sculptures (Giuseppe Penone) faites de troncs d’arbres coupés de branches sculptées de feuilles mortes collées de planches assemblées avec de la colle blanche pour ne pas polluer pas tacher je ferai venir de la Nouvelle-Angleterre une vieille grange en pièces détachées (a barn) et numérotées comme un jeu de construction (Meccano) réservé aux adultes pour la rebâtir là sous mes yeux. J’y installerai mon atelier un chauffage une douche un bureau des fenêtres un lit la musique le papier mon stylo mon cahier mes crayons mon ordi de l’électricité et je vivrai tout nu à l’intérieur comme un indien libéré. Charlotte sera ma squaw elle aura le droit de porter un pagne brodé main elle n’aime pas se promener sans rien.
Je lui dis que j’ai commandé une revue sur le département du Gard. Trouver un terrain assez vaste pour y installer ma grange le pont du Gard les Romains l’antiquité. Pique-nique au pont du Gard une scène impressionniste bonne à décorer l’antichambre d’un médecin de campagne.

L’important est d’être en bonne santé

Duane Hanson « Culturiste », 1989-1990 (bronze, peinture à l’huile et accessoires). Exposition au Pavillon Delouvrier à Paris, Parc de la Villette, mars-août 2010. Source : catalogue de l’exposition, bibliothèque Vert et Plume

Duane Hanson « Culturiste », 1989-1990 (bronze, peinture à l’huile et accessoires). Exposition au Pavillon Delouvrier à Paris, Parc de la Villette, mars-août 2010. Source : catalogue de l’exposition, bibliothèque Vert et Plume

Quand ils s’entraînent au club ils parlent de la pêche dans les mers australes, du goût très fin des langoustines. Le sergent Jamot a les plus beaux pectoraux.

Huit heures du matin il fait frisquet  humide le brouillard enveloppe les sommets. Je me demande ce que je fais à cette heure sur mon vélo. Aller retour au laboratoire un check-up commandé par le médecin traitant obligatoire pour estimer à quelques années près la date probable de ma mort calculer une espérance de vie faire des moyennes projeter le déficit de la sécurité sociale lancer des emprunts éponger la dette. Que font dans ce discours les langoustes des mers australes ? Je ne suis pas seul à attendre j’entends la conversation des autres elle entre dans ma tête.
Ces pensées imbéciles ont à ce point accaparé mon esprit que je ne vois pas au moment d’emprunter le passage réservé aux piétons pour traverser la rue le détachement de petits chasseurs alpins en exercice qui viennent de s’attrouper en sautillant pour ne pas casser le rythme de leur course sur le trottoir d’en face et s’apprêtent comme moi à s’élancer dès que les voitures pressées seront à l’arrêt. Je suis projeté au milieu des Schtroumpfs dont je sens les mains sur mes épaules sur mon dos, les fesses rondes serrées contre mes cuisses leurs jambes nues contre mes mollets leurs torses moulés dans des tee-shirts étriqués contre ma poitrine et mes joues ils me retiennent muscles bandés stoppent mon élan. Nous ne parvenons plus à nous détacher. Nous voilà emmêlés sur la chaussée comme dans un lit.

Qu’est-ce que vous faites ?

« Mon travail est purement autobiographique. Il n’y est question que de moi et de ce qui m’est proche. C’est une tentative de mise en mémoire. Je travaille à partir des gens qui m’intéressent, qui m’importent, à qui je pense, dans le décor des pièces que j’habite, que je connais. »
Lucian Freud (1990), citation mise en exergue de l’exposition consacrée à l’artiste par le Centre Pompidou (mars-juillet 2010)

Lucian Freud « The painter’s room », 1944. Ext. Du catalogue de l’exposition au Centre Pompidou, mars-juillet 2010 (source : bibliothèque Vert et Plume, 2010)

Lucian Freud « The painter’s room », 1944. Ext. Du catalogue de l’exposition au Centre Pompidou, mars-juillet 2010 (source : bibliothèque Vert et Plume, 2010)

Allongé sur le canapé défoncé du docteur Freud, il disait que l’Afrique lui paraissait colorée tandis qu’il trouvait qu’en Europee tout était gris.

« Qu’est-ce que vous faites ? » est une question que l’on me pose très souvent. Non je ne fais rien je ne suis pas responsable d’une association je ne distribue pas de couvertures aux pauvres je n’offre pas de stylos à bille aux enfants des écoles en Afrique de l’ouest je ne regarde pas les matches de foot je ne peins pas le lac ni les montagnes ni les rues du vieil Annecy je ne vais pas manger un sandwich au sommet du Salève pour contempler Genève je ne fais pas de ski de fond l’hiver au Grand-Bornand.

Je lève les yeux vers Charlotte.
« Et si l’on partait en voyage… »
« Pour aller où ? » interroge Charlotte.
« Au Ghana… », dis-je, songeur.
« Avec toi c’est toujours l’Afrique. Tu n’as pas envie de changer ? »
« On verrait des animaux sauvages, des girafes, des zèbres… »
« Il n’y en a plus depuis longtemps. »
« Je ne crois pas… Ne fais pas cette tête, j’aimerais aussi … retourner aux Etats-Unis par exemple et… découvrir le Japon. Je crois. »
« Et l’Égypte ? » propose Charlotte sur un ton enjoué. »
« Tu sais ce que je pense de ce pays. Vas-y avec une copine. »
Je n’aime pas les pyramides (sauf sur les vieilles photos sépia ou noir et blanc comme un objet surréaliste posé sur le sable) ni aucun des bâtiments colossaux construits par les anciens Egyptiens. Je ne suis pas étonné que cela ait plu à Bonaparte. Le style empire déjà. J’éprouve la même répulsion en visitant le château de Fontainebleau je m’attarde dans le logis de François 1er et je traverse les yeux fermés les appartements de Napoléon.

RÉSUME DES PRÉCÉDENTS ÉPISODES.

Colcanopa, dessin paru  dans “Le Monde” date 23.06.2010 dans un article intituled: “Les seniors, variable d’ajustement des entreprises”

Colcanopa, dessin paru dans “Le Monde” date 23.06.2010 dans un article intituled: “Les seniors, variable d’ajustement des entreprises”

Un grand nombre de personnes sont plus à l’aise dans la revendication que la formulation.

Guillaume Ducamp a quitté l’entreprise dans laquelle il avait travaillé durant de très nombreuses années. Il est installé depuis près de 6 mois à Annecy mais il peine à trouver ses marques avant d’entamer une nouvelle période de sa vie qui risque d’être la dernière.
« Partir » est le 12è épisode de COULEURS, un récit qui met en scène Guillaume Ducamp, sa femme Charlotte, leurs amis et les gens qu’ils aiment rencontrer, particulièrement les artistes.

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