Paris la nuit

Je me souviens, raconte François Valménié

Ce jour-là Guillaume m’avait appelé pour me dire que c’était fini, il allait quitter l’entreprise où il avait travaillé durant je ne sais pas combien d’années, beaucoup.

Montage d’une mise en scène photographique de Jean-Yves Lemoigne et d’un graffiti copié sur internet (dates n.c.)

Montage d’une mise en scène photographique de Jean-Yves Lemoigne et d’un graffiti copié sur internet (dates n.c.)

Nous étions restés longtemps ensemble au téléphone : « Ce matin je suis arrivé très tôt contrairement à mes habitudes, » m’avait-il raconté sur un ton sarcastique. « Il n’y avait pas grand monde dans les bureaux, personne dans mon service. J’étais fébrile. J’ai rédigé mes derniers messages à quelques clients qui respiraient encore, je n’ai donné que très peu de coups de téléphone. Des personnes sont venues me voir, me serrer la main. J’essayais d’être naturel, enjoué, enfin de ne pas paraître trop bête, de toute façon je l’étais. La responsable RH a récupéré mon ordinateur, ma carte de crédit et mon pass, je lui ai donné ma ceinture, mes lacets, ma cravate, j’ai conservé ma montre, mon alliance et mon téléphone portable. Je croyais que des clients allaient m’appeler pour me demander des nouvelles. J’ai embrassé les filles scotchées à leur écran et je suis parti. »

Je pense qu’il était content de ne plus remettre les pieds dans la petite pièce grisouille qui lui avait servi de bureau. Je lui avais rendu visite une seule fois. Je m’étais marré en le voyant enfermé là-dedans. Lui l’esthète n’était pas fier de recevoir des gens dans un décor qui lui ressemblait si peu.

Nicolas de Staël, Les toits de Paris (1952). Image ext. de l’exposition Pierre Gianadda à Martigny, Suisse (1995)

Nicolas de Staël, Les toits de Paris (1952). Image ext. de l’exposition Pierre Gianadda à Martigny, Suisse (1995)

Quand la nuit était tombée (nous avions décidé que je dînerais avec lui), je suis retourné à son bureau, seconde et dernière fois. J’ai montré patte blanche à l’hôtesse de l’accueil qui m’a confisqué ma carte d’identité et remis un badge en échange. Au moment d’emprunter l’escalier, je l’ai entendue téléphoner à Guillaume pour lui dire que je montais. Je n’étais pas pressé. A chaque étage il y avait une vitrine présentant des objets d’art africain ancien qu’un membre de la famille fondatrice avait prêtés à la société, son nom figurait sur les étiquettes avec la date et le lieu d’où il les avait rapportés.

En traversant dans l’open-space où tous des jeunes gens étaient installés en silence devant leur écran comme des candidats passant une épreuve du baccalauréat,  j’avais senti soudain une agitation s’emparer d’eux et en jetant un coup d’œil à ma montre j’avais vu que le moment de rentrer chez eux avait sonné dans leur tête. J’avais frappé sur la porte grande ouverte du bureau de Guillaume et j’étais  resté sur le seuil à le regarder en même temps que j’observais les hommes et femmes de ménage qui étaient arrivés presque en même temps que moi, chacun avec son chariot poubelle, balai, produits d’entretien. Je ne sais pas pourquoi j’ai pensé à un hôpital. La plupart de ces personnes étaient originaires d’Afrique, du Mali surtout et de Côte d’Ivoire. Ils s’interpellaient dans leur langue, discutaient des consignes qu’ils avaient reçues, saluaient les retardataires, demandaient des nouvelles. Lorsqu’ils avaient fini de nettoyer un espace ils éteignaient et petit à petit  nous nous étions retrouvés plongés dans l’obscurité. J’ai dit à Guillaume que cette fois il valait mieux se sauver, je doutais qu’ils repassent pour nous servir une tisane avec un comprimé pour dormir.

Nicolas de Staël, Paris la nuit (1954). Image ext. de l’exposition Pierre Gianadda à Martigny, Suisse (1995)

Nicolas de Staël, Paris la nuit (1954). Image ext. de l’exposition Pierre Gianadda à Martigny, Suisse (1995)

Nous étions allés à pied jusqu’au marché Saint-Honoré et trouvé presque tout de suite une table. Guillaume me racontait qu’il avait travaillé en solo, il s’entendait bien avec son ombre, disait-il.
« Je sais qu’elle ne m’en veut pas, elle me connaît depuis le début, je n’ai rien à lui cacher, elle ne me dérange pas. »
J’essayais d’aborder d’autres sujets mais nous en revenions toujours à ce départ de l’entreprise qui était trop récent pour qu’il pense déjà à autre chose.
« Les garçons et les filles que tu as vus dans l’open-space ne faisaient pas le même métier que moi, ne visitaient pas les mêmes pays. Nous n’avions pas grand-chose à nous dire « bonjour, comment vas-tu, bien et toi, tu rentres de voyage, tu étais où, salut ! »

Nicolas de Staël, Le Pont St Michel la nuit (1954). Image ext. de l’exposition Pierre Gianadda à Martigny, Suisse (1995)

Nicolas de Staël, Le Pont St Michel la nuit (1954). Image ext. de l’exposition Pierre Gianadda à Martigny, Suisse (1995)

« Il se peut que le départ soit une certaine inquiétude de l’esprit avec, bien sûr, un besoin immédiat de l’assouvir… il se peut aussi que l’on veuille simplement prolonger sa propre peau… »
(extrait du livre d’Antoine Tudal sur Nicolas de Staël, 1958)
Fondation Pierre Gianadda : http://www.gianadda.ch/

0 commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

*
*