Nos étés trop courts


Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !

Charles Baudelaire
extrait de « Chant d’Automne » – Les Fleurs du mal – Spleeen et idéal (1857)

La douceur éphémère d’un soleil couchant

François Buffard « Jardin des Tuileries au coucher du soleil » (côté rue de Rivoli), octobre 2011

« Amante ou soeur, soyez la douceur éphémère
D’un glorieux automne ou d’un soleil couchant. »


Nicolas Piollet et sa copine sont retournés à Paris à l’occasion de la FIAC. Un bon alibi pour venir dans la capitale quand la vie en province devient ennuyeuse. Après la mi-octobre on ne peut plus s’allonger sur la plage, encore moins se baigner, l’eau est trop fraîche, le soleil trop timoré.
Se promener dans une ville plutôt qu’à la campagne devient alors un plaisir.

Dans le train tout avait mal commencé : un TGV antique où il n’y avait pas de prise pour brancher un lecteur DVD, à Chambéry un ours mal léché par son amant, qui avait tout de même protesté en le voyant faire, avait balancé le magazine de bord sur la tête d’un passager qui téléphonait et parlait fort .
A peine débarqués gare de Lyon, Nico et sa copine étaient allés déjeuner près du Centre Pompidou avec l’intention de visiter ensuite une exposition consacrée à Edward Munch, grand égocentrique devant l’Éternel.

Et rien ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer

Lucien Clergue « Nus », date n.c. Sourcing image : Rencontres internationales de la photographie, Arles, 2000. N° d’été de « L’œil » (collection Vert et Plume)

« Goûter, en regrettant l’été blanc et torride,
De l’arrière-saison le rayon jaune et doux ! »

 

 

Deux jours plus tard, Nico hésitait encore à se rendre à la FIAC. Il n’était guère attiré par la perspective de passer une après-midi entière enfermé dans l’enceinte du Grand Palais dont ils apercevaient l’immense nef au loin quand ils traversaient la Seine en empruntant la passerelle des Arts. Sa copine préférait aussi le Off. Elle avait sélectionné les lieux d’exposition gratuits et en plein air. Jardin des Tuileries et jardin des Plantes où les promeneurs, comme dans un jeu de piste, tentent de repérer, grâce à leur panonceau blanc planté dans le sol, les sculptures qui aont été installées pour quelques jours seulement. Il fallait faire vite. A peine la FIAC s’achèverait-elle que tout serait démonté. On ne reverrait plus ces œuvres-là.

Le dimanche fut une journée particulière. Le temps était doux et ensoleillé. La copine de Nico avait depuis longtemps envie de voir un spectacle de Fabrice Luchini. Elle avait acheté deux fauteuils d’orchestre pour LA FONTAINE monté au théâtre de l’Atelier. Sur une petite place à côté de Pigalle.

Tout l’hiver va rentrer dans mon être

Grant Willing « Pink dots », 2007 (Colorado, Etats-Unis). Sourcing image : Kaiserin magazine n°5, 1er sem.2009 (bibliothèque Vert et Plume)

Tout l’hiver va rentrer dans mon être : colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé, »


aits de textes de Nietzsche, Céline, Baudelaire, La Fontaine et d’autres encore, entrecoupés de sketches à propos de la vie ordinaire mais aussi de la vie politique, sociale et culturelle. L’amour de Luchini pour la langue était porté par son talent de comédien, son goût pour les jeux de mots et le rire, sans oublier une prédisposition pour la chanson qui allait emporter toute la salle vers la fin du spectacle. Une manière presque incantatoire de répéter certaines phrases d’un texte jusqu’à ce que la salle parvienne à en saisir le sens caché et s’exclame de plaisir. Fabrice Luchini réussissait à captiver l’attention de son auditoire, veillant à ce qu’aucun mot ne rate sa cible. La beauté et les subtilités de la langue française pour combattre la morosité et restaurer le sentiment d’appartenance à une grande famille humaine.

C’était hier l’été ; voici l’automne !

François Buffard « La Seine et la verrière du Grand-Palais » (vue depuis la passerelle des Arts), automne 2010

« Et pourtant aimez-moi, tendre coeur ! soyez mère,
Même pour un ingrat, même pour un méchant ; »

 

 

public, en faisait par avance la satire pour éviter le piège du conformisme. Un travers qui guettait naturellement ce genre de spectacle réservé à un auditoire maîtrisant parfaitement la langue française, reconnaissant d’emblée les auteurs cités, anciens ou modernes, prêt à rire des mêmes sujets, partageant de toute évidence une connivence de classe à laquelle l’artiste était obligé de s’associer en dépit de ses origines à contre-courant de tout cela qu’il ne manquait pas une occasion de rappeler.

Paul Kallos « Spleen », 1978. Illustration des « Fleurs du mal », collection de l’Imprimerie Nationale (1978). Bibliothèque Vert et Plume

« Il me semble, bercé par ce choc monotone,
Qu’on cloue en grande hâte un cercueil quelque part.
Pour qui ? – C’était hier l’été ; voici l’automne !
Ce bruit mystérieux sonne comme un départ. »

(Chant d’automne)

En dépit de tout cela, en dépit aussi de celui qu’il voulait être, de ses postures bohème, de sa passion plus volontiers affichée pour les vieilles bagnoles et les motos que la littérature, Nico n’a pas pu s’empêcher de rire aux larmes en écoutant Luchini. Comme sa copine qui s’essuyait les yeux avec un mouchoir et lui jetait de temps à autre un clin d’œil complice.
Nico répétait dans sa tête certaines phrases ou certains vers qu’il voulait retenir, comme celui-ci de Charles Baudelaire : « Adieu, vive clarté de nos étés trop courts ! » qui rendait si bien compte de la brièveté de la vie et ne pouvait que l’encourager à n’en rien perdre.

Flash infos artistes & poète

Emile Deroy « Portrait de Charles Baudelaire), 1844. Huile sur toile. Sourcing image : exposition « La peinture française des années romantiques », galeries du Grand-Palais (Paris, mai 1996). Archives Vert et Plume

Charles Baudelaire. 1821-1867. Poète et écrivain français. Enterré au cimetière du Montparnasse.
Emile Deroy. 1820-1846. Peintre français, élève de Delacroix et ami de Charles Baudelaire.
Lucien Clergue. Né en 1934 à Arles. Photographe. Fondateur en 1968 avec Michel Tournier des Rencontres photographiques d’Arles.   Son ouvrage fétiche : « Née de la vague ». Son bijou : « Corps mémorable », illustration d’un poème d’Eluard avec une couverture de Picasso (tous deux dans la bibliothèque de Vert et Plume)
Paul Kallos. 1928-2001. Peintre français d’origine hongroise, arrivé à Paris en 1950.
Fabrice Luchini.
Artiste et comédien français né à Paris en 1951. Rappelle volontiers dans son spectacle ses origines italiennes modestes, ses débuts de garçon coiffeur, son premier film en 1970 (Le Genou de Claire) sous la direction d’Eric Rohmer, un rôle pour lequel il fut « assassiné » par le critique et écrivain Jean-Louis Bory, ancienne figure du « Masque et la Plume » sur France Inter.

Eric Rohmer « Le genou de Claire », 1970. Jean-Claude Brialy et Fabrice Luchini conversant à propos des femmes, sur les bords du lac d’Annecy, à Talloires

Eric Rohmer. Cinéaste français, 1920-2010. Réalisateur de courts et longs métrages, téléfilms et documentaires. Figure du cinéma français intimiste.
Grant Willing. Artiste photographe américain, né en 1987. Diplômé en 2009 de la Parsons New School for Design de New-York.

Portrait de Nicolas Piollet

Nico vit dans la montagne au-dessus d’Annecy avec sa copine. Dans un gros cube en béton collé comme un poulpe au flanc d’un rocher construit pour des touristes qui ne sont jamais venus. Nico est dingue de vieilles bagnoles et de motos pour lesquelles il a construit un enclos. Il ne craint pas les loups qui ne mangent pas encore les bagnoles. La nuit, comme il n’y a personne dans l’immeuble il écoute du jazz en ouvrant grand les fenêtres,  il observe les chamois qui s’asseyent en demi-cercle pour écouter la musique en oscillant la tête et faisant bouger leur queue.
Lire : Gare aux loups

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