Nocturnes – 3/3

Nostalgie de la nuit

Nicolas de Staël « Le Pont des Arts la nuit », huile sur toile (1954). Sourcing image : Georges Banu « Nocturnes, peindre la nuit, jouer dans le noir », éditions Biro (2005). Bibliothèque Vert et Plume)


 

« Si par hasard, / Sur l’Pont des Arts  /  Tu crois’s le vent, le vent fripon  /  Prudenc’ prends garde à ton jupon, /  (bis)


Georges Brassens « Le Vent », refrain.

LE PONT DES ARTS.    Les représentations de Paris la nuit par Nicolas de Staël rappelaient à Quentin ses folles pérégrinations dans la capitale à l’époque de son adolescence. Marcher du matin au soir dans l’espace compris entre le Jardin du Luxembourg et les Grands Boulevards,, dans le sens de la hauteur; Jussieu et l’Assemblée Nationale, dans celui de la largeur.

Tant à découvrir, tant à faire, à se surprendre. Dans la tête de Quentin, rien n’avait changé mais il n’était pas dupe. Le centre historique de la ville avait pris des airs de Disneyland. Les monuments étaient devenus des produits jetables. Les rues des itinéraires à la queue-le-leu. La Seine, un chenal où naviguaient les touristes photographes dans le sang.

Le Pont des Arts s’était couvert de cadenas qui symbolisaient, chacun à sa manière,, « le rêve d’union totale avec l’être aimé » (Roland Barthes / Fragments d’un discours amoureux, p.267)

Pourtant, jamais en le franchissant, il ne pourrait s’empêcher de fredonner intérieurement les vers du poète disparu :

« Bien sûr, si l’on ne se fonde  /  Que sur ce qui saute aux yeux  /  Le vent sembl’ un’ brute raffolant de nuire à tout le monde  /  Mais une attention profonde  /  Prouv’ que c’est chez les fâcheux  /  Qu’il préfère choisir les victim’s de ses petits jeux ! »
Georges Brassens « Le Vent » (dernière strophe).

Nuit noire

Pierre Soulages, « Sans titre », peinture sur toile (1965). Sourcing image : Georges Banu « Nocturnes, peindre la nuit, jouer dans le noir », éditions Biro (2005). Bibliothèque Vert et Plume)

« Il y  avait un concours de torse. J’ai vu ce que les étudiants de l’Ecole [Nationale Supérieure] des Beaux-arts faisaient. J’étais absolument horrifié. C’était à l’opposé de ce que j’aimais ».


Pierre Soulages interviewé par Laure Adler sur France Culture, 28 mars 2011. (Il parlait de la période de sa jeunesse juste avant la défaite de juin 1940).

PIERRE SOULAGES.  « Le seul noir absolu c’est l’absence totale de lumière. (…)  Le noir est une absence. (…) Ce n’est pas une absence absolue, c’est la couleur qui absorbe toute la lumière. » Pierre Soulages (Source indiquée au-dessus)

DANS LE NOIR.   Pour expérimenter l’absence  totale de lumière, il faut paradoxalement se rendre en Afrique, là où l’électricité tient encore du miracle.

Emprunter un vol arrivant à destination la nuit, de préférence pas trop tard pour être assuré de parvenir à son hôtel en sécurité.

La ville de Dakar n’est pas mal. On y parle français, en plus du Wolof qui est la langue du pays, et l’avion d’Air France atterrit aux alentours de 21 heures.

L’expérience du noir absolu est garantie à l’intérieur même de la ville dès lors que l’on s’écarte du centre. Le noir y est d’autant plus absolu qu’il est la couleur de peau des habitants qui, s’ils n’étaient pas vêtus, se confondraient eux-mêmes avec la nuit.

La nuit africaine

François Buffard. « La nuit africaine », collage (1976). Sourcing image : collection Vert et Plume

L’EXPÉRIENCE DU NOIR RACONTÉE PAR L’AMI QUENTIN.

On se laisse toujours avoir en arrivant d’Europe, impossible d’imaginer que les choses puissent encore se passer comme à Dakar.

Une nuée de mouches se collent contre vous, vous piquent de mille questions à la fois : « Taxi ? Bonsoir mon ami. Tu as quelque chose pour moi ? N’aie pas peur… Il y a un ami qui vient te chercher ? Oui c’est ça, téléphone lui, après on verra. Je suis avec toi, d’accord ? C’était moi le premier. » De sorte que l’on devient vite fou, en proie à une furieuse envie de les repousser de la main. Les mouches tournent autour de nous qui finissons perchés sur un rond-point en pierre de taille pour permettre à Aimejie (un vieil ami qui est venu nous chercher, mon amie et moi) de nous repérer dans la foule et de nous faire monter dans sa voiture.

« Bonsoir, vous avez un p’tit quelque chose pour les handicapés, une pièce jaune ? Vous venez de Paris ? Je connais un hôtel au bord de la mer. » Aimejie klaxonne. Nous descendons de notre perchoir et marchons vers lui. Les mouches nous suivent, à cause de notre odeur. Nous puons le fric, ça leur tourne la tête, fric, fric. « Attends je vais te porter la valise ». « Ça va, je n’ai besoin de personne ». « Attends, on va ouvrir le coffre, bon voila ». « Je peux le faire toute seule ». « Donne-moi. Voila. Et l’autre. Voila c’est fait. On va t’ouvrir la porte ». Fric, fric. « Z’avez une pièce pour moi Madame ? Monsieur, Madame, Monsieur… » Vroum !Vroum ! La voiture d’Aimejie démarre et s’éloigne.

Coup de sifflet. « Oui, bonsoir Monsieur l’agent ». « Votre permis ? » « Pour quoi faire ? » « Vous vous vous êtes arrêté sur un endroit interdit. » « Ce n’est pas vrai, je ne me suis pas arrêté, je suis resté au volant, le moteur tournait et ils sont montés en marche. Je vous montre mon permis mais je ne le vous donne pas. Regardez-le bien, il date de 1960. Au revoir Monsieur l’agent, je reviendrai. » C’est parti. Ne reste plus qu’à récupérer Luc (mon contact à Dakar) dans un coin plus calme et à prendre la direction du centre-ville.

Tout le monde rit dans la voiture et évoque ce qui vient de se passer. Luc qui est sénégalais est embêté. Mon amie dit que ce n’est pas grave. On est bien. On roule dans une obscurité presque totale.

Flash infos artistes

Nicolas de Staël. 1914-1955. Peintre français d’origine russe. Lire sa biographie dans la collection 10-18.

Pierre Soulages. Né en 1919. Ecouter son interview sur France Culture / Hors-Champs, l’émission de Laure Adler : http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4649572

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