Mon identité singulière

Étais-je véritablement un descendant des Gaulois ?
Pour le savoir, j’ai écouté la radio chaque matin en me levant, lu chaque soir un  quotidien en rentrant chez moi, et me suis gavé de statistiques. Fruits d’innombrables études destinées à répartir la descendance des Gaulois en catégories.
J’étais curieux d’apprendre à quelle tribu j’appartenais aux yeux des hommes qui nous gouvernent de là-haut où le suffrage universel les a perchés.
Mes supposés semblables se confiaient sans pudeur aux enquêteurs venus de la capitale, répondaient aux questions les plus impudiques.
J’ai appris combien de fois par jour ils se lavaient les dents, de fois par semaine ils changeaient de sous-vêtements, de fois par mois ils faisaient l’amour. 
Les Gaulois s’éyaient depuis très lontemps romanisés, avaient perdu l’essentiel du bon sens provincial, n’avaient plus d’yeux que pour Rome.
Je doutais de plus en plus qu’il y eût un lien entre eux et moi qui était si singulier.

Sous les yeux des autres

Maria Helena Vieira da Silva [1908-1992) « La Scala » ou « Les Yeux », 1937. Sourcing image : catalogue de l’exposition « L’art en guerre, France 1938-1947 », musée d’art moderne de Paris (automne 2012). Bibliothèque The Plumebook Café
Maria Helena Vieira da Silva [1908-1992) « La Scala » ou « Les Yeux », 1937. Sourcing image : catalogue de l’exposition « L’art en guerre, France 1938-1947 », musée d’art moderne de Paris (automne 2012). Bibliothèque The Plumebook Café
Je me suis amusé à noter les résultats statistiques de chaque étude. Combien de Gaulois étaient comme ci ou comme ça, s’adonnaient à ceci ou cela.
Partant du chiffre total de la population gauloise, disons 60 millions pour aller vite, j’ai appris par exemple qu’il y avait approximativement 60% de femmes et d’enfants. Restaient 30% de 60 millions = 24. Vingt-quatre millions environ d’hommes adultes poilus dont je faisais partie. Bien que je n’ai pas d’attirance particulière pour les poils..
Disons que10% de ces mâles gaulois d’âge adulte avaient la peau noire. Or la couleur de ma peau bien que bronzée tend davantage vers le blanc que le noir. Je devais retrancher ces 10% de mon précédent sous-total. J’obtenais 21.6 millions de Gaulois-mâles-poilus-adules-à-la-peau-blanche. 
Ne chipotons pas, 40% d’entre eux étaient mariés, avaient des enfants. Je faisais partie de ce sous-groupe et j’ai retiré les autres de mon précédent sous-total qui n’était plus que de 8.6 millions.
Continuant de la sorte à retrancher les groupes de Gaulois auxquels je me sentais parfaitement étranger, j’étais arrivé à un sous-total de quelques milliers de Gaulois poilus avec lesquels je pourrais peut-êtredîner et trouver un sujet de conversation entre chaque plat à la condition qu’ils me reconnaissent eux-aussi comme un des leurs..
Je les ai contactés sur « Tous les mêmes». 
Avec ceux qui ont répondu nous avons convenu d’un tournoi de foot qui précéderait le Grand Banquet Identitaire, histoire de faire fpndre la glace. entre ces deux mille Gaulois-restant-mâles-adules-poilus-à-la-peau-blanche- et-j’en-passe.
À l’issue du tournoi, nous nous sommes d’abord retrouvés par paquet de cent dans les immenses douches des vestiaires. Tous débarrassés de nos peaux de bête qui sentaient l’excitation et la sueur. On ne s’entendait plus parler. L’ambiance était à la fête et à la gauloiserie. Nous faisions semblant de nous ressembler.
Nous avions des corps de proportions et de dimensions variables, des têtes différentes avec beaucoup peu ou pas du tout de cheveux. Autant dire que cela allait créer de nouvelles sous-catégories statistiques. Il faudrait opérer une sélection supplémentaire. Un tiers au moins risquaient d’être éliminés.
Même pénis et encore j’étais parmi la minorité des circoncis, les autres avaient un prépuce de longueur variable. 
En définitive la seule chose qui nous rassemblait était l’existence d’une paire de fesses dans le dos, et encore  certains Gaulois sans doute fonctionnaires les avaient plates, d’autres rebondies, mais passons toutes ces fesses étaient formées de deux quarts de sphère séparés par une raie à pilosité là variable.
Les fesses sont à peu près la seule chose qui nous distingue encore des animaux qui n’en ont pas. De là à en faire un argument politique… 
À l’idée d’intégrer le dernier carré de Gaulois-restant-mâles-adules-poilus–à-la-peau-blanche- et-j’en-passe, j’ai préféré laisser tomber. 
J’ai cessé d’écouter la radio le matin et de lire les journaux le soir, et choisi de conserver mpn identité singulière.

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