Mon corps m’a dit

Mise à jour : 21 05 2012

INTRO. Nulle part on ne décide d’aller voir un spectacle à l’improviste, sauf un film. Les pièces, les concerts, les ballets doivent être retenus si longtemps à l’avance qu’on ne souvient plus, le jour venu, du sujet Cette semaine il y avait « Tarzan Boy » à l’Espace 300 de Bonlieu à Annecy.

A gauche : une image de Tarzan publiée par « Boytoons » (contraction de Boy et de Cartoons), un magazine gay de bandes dessinées édité aux Etats-Unis, qui restitue aux figures légendaires de la B.D. une sexualité qui semble dans bien des cas avoir été la leur – A droite : une image plus traditionnelle de Johnny Weissmuller dans le rôle de Tarzan, avec Maureen O’Sullivan (« Tarzan, the Ape Man » ;1932). Image extraite du catalogue de l’exposition « Tarzan ! » au musée du Quai Branly (été 2009)

A gauche : une image de Tarzan publiée par « Boytoons », années 2000. – A droite : une image plus traditionnelle de Johnny Weissmuller dans le rôle de Tarzan, avec Maureen O’Sullivan (« Tarzan, the Ape Man » ;1932). Image extraite du catalogue de l’exposition « Tarzan ! » au musée du Quai Branly (été 2009)

« Tarzan Boy », une pièce autobiographique de Fabrice Melquiot (né à Modane / Savoie en 1972).
Pourquoi, en écoutant les acteurs, me suis-je souvenu de l’interview parue dans « Le Monde » d’un jeune chorégraphe iranien, Afshin Ghaffarian, réfugié en France ?

La même jeunesse peut-être

Afshin Ghaffarian (photo de Patrick Swirc publiée par « Le Monde » dans un article de Marion Quillard paru le 29 janv.2010

Afshin Ghaffarian (photo de Patrick Swirc publiée par « Le Monde » dans un article de Marion Quillard paru le 29 janv.2010

Pas vraiment compris pourquoi Melquiot avait intitulé sa pièce « Tarzan Boy ». Son père faisait paraît-il penser à Johnny Weissmuller. Mais qu’importe, cela sonne comme un clin d’œil à l’enfance et veut faire du père un héros (vérité ou dérision ?).
Il y  avait surtout de jeunes ados dans la salle et des profs qui papotaient entre eux de leur travail avant que la représentation ne commence. Le public habituel du théâtre ne vient pas écouter les textes souvent dérangeants présentés à l’Espace 300. Curieusement, Melquiot n’est pas un auteur engagé, plutôt nostalgique. Il a 38 ans, son double sur scène en a 15, il a ses premiers poils, dans les vestiaires il se masturbe avec ses copains et quand ils jouissent (enfin…, quand ils simulent la jouissance) les gamines dans la salle rigolent. Les profs eux font « ah, ah… »

Afshin Ghaffarian a 24 ans. Sa jeunesse ne s’est pas écoulée à proximité de la voie ferrée, du stand de tir et de la forêt. Modane, une petite ville d’environ 3000 habitants, le genre d’endroit d’où l’on a envie de s’enfuir Téhéran est une mégalopole, le théâtre principal de la révolution islamique : « Toute ma jeunesse, j’ai pensé à ce que je devais faire, jamais à ce que je pouvais faire. »

De la même manière que Fabrice Melquiot est attiré par l’écriture, le théâtre et la poésie, Afshin Ghaffarian l’est par la danse, un mode d’expression franchement rebelle dans un univers de machos où tout ce qui n’est pas traditionnel est interdit, à commencer par le dévoilement du corps.
Lire aussi : L’esprit juvénile

Le corps est un péché

James White, photographie couleur sans titre ni mention de date (exposition madrilène « Les larmes d’Eros », automne-hiver 2009-2010). Image publiée dans le magazine « L’œil », janv.2010. Par ses dimensions et sa souplesse, le serpent sait procurer des sensations à faire tourner la tête (Lire « Gare à la bête » de Philip José Farmer paru aux Ed. Chute Libre en 1975)

James White, photographie couleur sans titre ni mention de date (exposition madrilène « Les larmes d’Eros », automne-hiver 2009-2010). Image publiée dans le magazine « L’œil », janv.2010. Par ses dimensions et sa souplesse, le serpent sait procurer des sensations à faire tourner la tête (Lire à ce propos « Gare à la bête » de Philip José Farmer paru aux Ed. Chute Libre en 1975)

Un scénario répressif que plus personne en Europe ne veut entendre, sauf les religieux bien entendu :

  • Interdiction : tu ne danseras pas, tu ne te masturberas pas, tu n’embrasseras pas les filles, tu ne regarderas pas les garçons. « Toucher, jouir,danser, tout ce qui est défendu. » (Afshin Ghaffarian)
  • Tentation : Les attributs de la Femme majuscule. La p… de la plage dans 8½ de Fellini. Embrasse-moi. Elle est comment la tienne, t’as des poils ? Mets ta main. Il y a un concert de rock ce soir, je vais boire et danser. « Père Piat, criait-il, craignez l’ange séducteur et les pièges qu’il vous tend » (Louis-Charles Fourgeret de Monbron, 18è.)
  • Faute : J’ai écouté de la musique occidentale. J’aime le hard rock. Trop tard, j’ai jouis !
  • Punition : « Montre ta carte d’identité ! T’entends ce qu’on te dit ? Magne-toi ! Alors comme ça monsieur est acteur ! Vous entendez les gars ? Viens là, on va faire en sorte que tu ne remontes plus jamais sur une scène. Penche toi, écarte les jambes ! T’obéis ? Révolte contre la force publique…, 2 mois fermes, emmenez-le ! – Les prisons sont pleines – Eh bien transportez-le au nord de la ville, vous le jetez en rase campagne, ça le calmera.»

Le corps touche

Federico Fellini, « La Dolce Vita » (1960). Anita Ekberg et Marcello Mastroianni

Federico Fellini, « La Dolce Vita » (1960). Anita Ekberg et Marcello Mastroianni

Recette pour écarter le naturel : envelopper le corps d’un manteau (complot), d’un drap (fantôme) ou mieux encore d’une tenture épaisse (théâtre) qui recouvre la personne de la tête aux pieds, percer trois petits trous à la hauteur du nez pour respirer et des yeux pour se déplacer. Pour empêcher le vêtement de glissser, le serrer avec une ceinture autour du crâne et de la taille.

Il danse

Elina Brotherus « Etudes d’après modèle, danseurs (Les Editions Textuel, 2007). Image présentée lors de l’exposition collective « La Ruche » au Palais Lumière d’Evian (printemps 2009). Elina Brotherus est née à Helsinki en 1972. Elle vit et travaille entre la Finlande et la France

Elina Brotherus « Etudes d’après modèle, danseurs (Les Editions Textuel, 2007). Image présentée lors de l’exposition collective « La Ruche » au Palais Lumière d’Evian (printemps 2009). Elina Brotherus est née à Helsinki en 1972. Elle vit et travaille entre la Finlande et la France

« Danser est interdit , danser quand même est une protestation », dit Afshin Ghaffarian.

Le corps jouit !

Eugène Atget « Femme » (tirage albuminé, 1925). Vente aux enchères chez Sotheby’s à Paris, nov.2009

Eugène Atget « Femme » (tirage albuminé, 1925). Vente aux enchères chez Sotheby’s à Paris, nov.2009

Toucher-Jouir-Danser / Danser-Toucher-Jouir quel que soit l’ordre dans lequel ces 3 mots sont placés, ils expriment le plaisir trop souvent absent de la vie. L’image de « La maison du jouir » de Gauguin remonte aussitôt à la mémoire et fait songer que peu de choses ont vraiment changé. Partout, les espaces de liberté sont de plus en plus circonscrits et les écarts réprimés avec l’assentiment du plus grand nombre.

Jean-François Moriceau et Petra Mrzyk, encre sur papier (2004). Dessin paru dans « Vitamin D – New Perpectives of Drawings » (Ed. Phaïdon)

Jean-François Moriceau et Petra Mrzyk, encre sur papier (2004). Dessin paru dans « Vitamin D – New Perpectives of Drawings » (Ed. Phaïdon)

Bienvenue au club

Winshluss, né dans la province française au début des années 70 – Couverture de son album paru aux Editions Cornélius, coll. Solange (décembre 2009)

Winshluss, né dans la province française au début des années 70 – Couverture de son album paru aux Editions Cornélius, coll. Solange (décembre 2009)

« J’ai perdu mon pays, ma famille, mes amis. Je ne cherche plus à savoir ce que les autorités pensent de moi. La seule question que je me pose est celle-ci : que vais-je faire de ma liberté ? » (Afshin Ghaffarian – article cité)

A propos d’Afshin Ghaffarien, lire aussi : Le danseur et les automates

Flash infos supports & artistes

Boytoons. Contraction de Boy et Cartoons. Magazine gay de bandes dessinées édité aux Etats-Unis, qui restitue aux figures légendaires de la B.D. les pans occultés de leur sexualité.

Federico Fellini, Rêve – 20 août 1984

Federico Fellini, Rêve – 20 août 1984

Le Livre des Rêves.  1960-1990. Au début des années 60, Fellini consulte le psychanalyste Ernst Bernhard qui l’encourage à retranscrire ses rêves.

Le mois d’août est le seul de l’année où l’on peut en Europe demeurer la nuit sur la plage.
« Tout ce que nous pouvons faire est tenter d’atteindre la conscience que nous faisons partie de ce mystère insondable qu’est la création. Nous obéissons à ses lois inconnaissables, à ses rythmes, à ses métamorphoses. Nous sommes des mystères parmi des mystères. » (Federico Fellini in « Fellini, La Grande Parade – exposition au Jeu de Paume , automne 2009)
Adresse du site :  http://www.jeudepaume.org/

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