Métamorphoses

La dynamique du changement était à l’œuvre

J.J. Grandville « Zoomorphoses », 1844. Sourcing image : magazine VOGUE « Hommes International », été 2002 (collection Vert et Plume)

Pour se moquer des travers de l’esprit humain, les satiristes hésitaient entre grands singes et batraciens dans leur recherche d’une possible ascendance de l’espèce.

A propos de J.J. Grandville : lire Les choses extérieures

Beaucoup de gens continuaient de rejeter l’idée d’évolution qui faisait du changement une obligation de survie de l’espèce. Ils croyaient au contraire que le monde et tout ce qui allait avec, y compris les découvertes les plus récentes, avaient été créés et initiés une bonne fois pour toutes. C’était une idée pratique, d’inspiration religieuse, qui permettait aux nantis de se maintenir au sommet du panier et de pouvoir mieux respirer que ceux qui s’entassaient au-dessous d’eux. Les règles du Monde Immobile étaient à jamais gravées dans des livres ou simples textes revêtus d’un caractère sacré, évangiles en tous genres, enseignements oraux ou constitutions de circonstance.

Il fallait tirer un trait sur le passé

Garçons Bambari (République Centrafricaine) en tenue d'initiation, vers 1956. Sourcing image : J. Milley "Connaissance de l'Afrique - La vie sous les tropiques", Société continentale d'éditions modernes illustrées (1960). Bibliothèque Vert et Plume, vers 2004

Couvre-chef rituel, visages et corps passés au kaolin pour la purification.

En regardant cette image ancienne de jeunes Africains, il se souvenait de la surprise (et du désarroi chez certains) de ces petits paysans centrafricains, lorsqu’ils l’avaient aperçu dans le hameau  de Boali où il s’était rendu à l’occasion d’un voyage à Bangui (capitale de la république Centrafricaine).
Comme il traversait à pied leur hameau construit dans une clairière, ils avaient couru autour de lui en criant dans leur langue : « Le Blanc ! le Blanc ! ». Qu’y avait-il de si extraordinaire  à être blanc ? Les Noirs croyaient-ils vraiment qu’ils allaient rester noirs indéfiniment ? Eux qui se trahissaient déjà en exhibant la plante déteinte de leurs pieds ou la paume pâle de leurs mains ? Et le reste de leur corps qu’ils dissimulaient désormais sous un vêtement, était-il encore noir ou ne s’éclaircissait-il pas ? N’étaient-ils pas devenus des Blancs peints en noir dont la peinture s’écaillait et tombait des parties du corps les plus exposées aux frottements ?

Le peuple réclamait du pain

Michael Jackson « Transformations » déroulées sur internet. Sourcing image : magazine VOGUE « Hommes International », été 2002 (collection Vert et Plume)

Il était persuadé de l’inévitable atténuation des différences basées sur la couleur de la peau, la religion et l’appartenance à une nation. Mais elle irait de pair avec la disparition d’une esthétique. Ainsi résumait-il l’ensemble des traits qui lui avaient semblé être le propre des Africains.

Les Blancs ne manquaient pas une occasion de railler l’incapacité des Noirs à développer l’économie de leurs pays respectifs. Lui ne voyait que la beauté des corps, l’originalité des objets, la fulgurance des couleurs, le chic des vêtements. Il entendait la musique des mots, la gaieté des rires, la variété des langues et les chants de la nature. Il contemplait la nonchalance des mouvements, la rondeur des formes et le rythme des orchestres. Il disait que là-bas l’art se confondait avec la vie. Une idée qui faisait sursauter les Européens pour qui la vie ne pouvait se confondre qu’avec l’économie.

Chacun cherchait à cacher son jeu

Charles Le Brun « Etude comparative d’une tête d’homme et de celle d’un chameau ». Dessinateur et peintre français, 1619-1690. Sourcing image : magazine VOGUE « Hommes International », été 2002 (collection Vert et Plume)

Il entendait les présidents à vie et une partie des élites, des anciens pays colonisés par l’Europe dénoncer la manie de leurs concitoyens de vouloir ressembler aux Blancs, d’en rechercher l’approbation. Preuve que les régimes qui avaient succédé aux colonisateurs n’étaient pas aussi exemplaires qu’on le prétendait.
En Europe la plupart des gens ne conservaient aucun souvenir des colonies et le sort qui fut réservé aux esclaves noirs dans les grandes plantations ne hantait pas les esprits. Pourtant, quelle meilleure illustration de l’ambiguïté de la nature humaine, capable de faire coexister la plus grande civilisation avec la plus grande barbarie ? Qu’avait-t-on besoin d’aller chercher d’autres exemples ? Parce que tout le monde en Afrique savait cela, qu’il n’existait pas d’institutions susceptibles de protéger les citoyens, ces derniers faisaient les bêtes. Ils emboîtaient le pas de leurs présidents, agitant xénophobie et anticolonialisme pour programme, et répétaient aux rares journalistes européens qui leur rendaient visite que les choses iraient mieux demain.

0 commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

*
*