Mes étés sont libres

De  A à  F

A comme Arbre

Abbé Prévost (1697-1763), Histoire Générale des Voyages – Tome 10, Du Cap Blanc à la Sierra Leone (1749) « Nègre grimpant à un arbre ». Editions Didot, libraire à Paris, quai des Augustins. Source : bibliothèque M.C.

Abbé Prévost (1697-1763), Histoire Générale des Voyages – Tome 10, Du Cap Blanc à la Sierra Leone (1749) « Nègre grimpant à un arbre ». Editions Didot, libraire à Paris, quai des Augustins. Source : bibliothèque M.C.

Un voyageur venu il y a très longtemps d’Europe explorer les côtes du Sénégal jusqu’à la Sierra Leone s’était arrêté dans le village de Rufisque pour se reposer. Comme il se lamentait de ne pouvoir étancher sa soif ni apaiser la faim qui le tenaillait, le jeune homme natif de Saint-Louis qui l’accompagnait appela un garçon qui jouait seul sur la plage. Il lui demanda d’aller cueillir une coco. Le voyageur observa ébahi avec quelle agilité l’adolescent réussissait à grimper vers le sommet de l’arbre qu’il aurait cru inaccessible. Les jambes lisses et musclées du garçon paraissaient faire corps avec le tronc du cocotier. Le voyageur le voyait maintenant choisir dans l’ombre des feuilles quelques noix d’une belle couleur orangée qu’il mit dans un sac qu’il portait en bandoulière. Quand il fut redescendu l’adolescent ôta la bourre qui enveloppait l(écorce du fruit puis d’un coup sec et précis de sa machette il en décalotta l’extrémité. Le voyageur était impressionné cette fois par sa dextérité. Avec la pointe de son instrument le garçon tailla un rond dans la pulpe et lui tendit la noix qu’il porta aussitôt à ses lèvres comme il avait vu des gens le faire en la tenant avec les deux mains. L’eau qui en jaillit était fraîche et limpide et si abondante qu’il dût s’y reprendre plusieurs fois pour en venir à bout. Quand il eût fini il avait le ventre gonflé et ne pût se retenir de roter si fort que le garçon que la blancheur de la peau et la barbe hirsute de l’étranger intimidaient beaucoup ne put cependant se retenir de pouffer de rire. Ému par le pittoresque de la scène et la gentillesse de l’adolescent, le voyageur prit dans une poche de sa chemise une piécette qu’il lui tendit. Le garçon l’attrapa prestement et la glissa dans ses cheveux noirs crépus. Puis il reprit la coco des mains du voyageur et la fendit d’un coup de machette. Avec l’extrémité de la lame il en découpa la pulpe qui garnissait l’intérieur en tranches fines et larges qu’il tendit à l’étranger. La chair était si consistante qu’il fut vite rassasié. Quand il reprit la route avec son compagnon il comprit que ce pays était très différent du sien, que la vie y était organisée selon les règles d’une Nature très dissemblable et qu’il devrait commencer par l’étudier sous tous ses aspects avant d’exprimer une opinion à fortiori porter un jugement sur les mœurs de ses habitants.

B comme Barbare

Petra Mrzyk (née à Nuremberg, 1973) et Jean-François Moriceau (né à Saint-Nazaire, 1974), dessin extrait de « Vitamin D - new perspectives in drawing » de Emma Dexter. Editions Phaidon, 2005 (Source : bibliothèque A.B)

Petra Mrzyk et Jean-François Moriceau (la première née à Nuremberg en 1973, le second à Saint-Nazaire en 1974), dessin extrait de « Vitamin D – New perspectives in drawing » de Emma Dexter. Éditions Phaidon, 2005 (Source : bibliothèque A.B)

Pour surveiller sa maison il a acheté un drôle de chien si méchant qu’il a aussitôt commandé sur un site hollandais un collier étrangleur en cuir épais et clouté, un modèle très rare et fort cher dont on disait dans le descriptif qu’il avait été conçu par un maître chien impitoyable. Des menottes et un fouet étaient aussi proposés à un prix promotionnel dont la validité était limitée dans le temps. Il avait hésité mais avait craint que les rapports avec son chien n’en deviennent par trop compliqués.
Comme beaucoup de gens passent devant la maison qui est sur le chemin de la gare, le chien est continuellement dans un état de grande excitation. Il tire sur sa laisse et les clous de son collier ont gratté le sol au point d’arracher l’herbe autour de la niche et de l’empêcher de repousser. Voyant cela, son maître a décidé de l’appeler Attila.

C comme Cabane

Drew Heath « Cabane zig-zag », 2003 (installée en Nouvelle Galles du sud (Australie). Image ext. de « XS Vert », éditions Thames & Hudson (2007). Source : bibliothèque Vert et Plume

Drew Heath « Cabane zig-zag », 2003 (installée en Nouvelle Galles du sud (Australie). Image ext. de « XS Vert », éditions Thames & Hudson (2007). Source : bibliothèque Vert et Plume

Je suis assis sur la plus haute marche de l’escalier extérieur du chalet. Il est inondé par la lumière du soleil. Il fait bon malgré le froid ambiant de l’hiver qui s’achève. Le chat est de mon avis. Il s’est allongé à mes côtés et se roule sur le dos en me regardant, il quémande des caresses. Son ventre est doux. Il va me mordiller la main si je continue. Les chats sont des animaux séducteurs, un peu comme les femmes, ils font semblant de vouloir une chose pour en obtenir une autre. J’ai une caisse de vieux « National Geographic »  que je trie avant de m’en débarrasser. J’ai décidé de vider la cave comme je fais à chaque fois que les beaux jours pointent à nouveau le bout de leur nez. Il y a plein d’articles sur les États-Unis qui ne m’intéressent plus, cette apologie de la réussite, de la vie en groupe, de la cohabitation intelligente des races, tout ce discours m’irrite et finit même par m’écœurer, un cornet de bons sentiments. J’ai une indigestion de gros culs, de cheveux amidonnés, de shorts bariolés, de chemisiers prêts à exploser, de jeunes cadres au sourire qui croque et de leurs compagnes en jupe longue tenant un verre de cocktail à la main, buvant leurs paroles de WASP. Pouah ! J’ai vraiment envie de plier bagages et m’enfuir vers Djibouti, vers rien, le désert, le soleil, les pierres, la vie comme un souffle qui vous retient. Je tombe sur un numéro consacré cette fois à Thoreau. Je le mets de côté celui-là,  je le garde avec un ou deux autres qui parlent d’artistes, de peintres d’Indiens et de cow-boys, aussi de photographes, l’épopée du Far-West et tout ce qui se rapporte à cette époque de la ruée vers l’or. Le reste je le jette sans regret.
Je feuillette le numéro consacré à Thoreau. Je sais bien qu’il n’est plus possible de vivre les mêmes expériences que lui, et pourtant le lire me fait du bien, comme de boire un bon vin. Il y a des choses de la vie qui rassurent, penser qu’il n’y a pas que les économistes, les hommes politiques et les prêtres qui ont raison, ce serait plutôt tout le contraire. Je sais que je ne ressemble pas à Thoreau, que ses airs de moine m’auraient exaspéré, je l’aurais préféré à poil dans un corps d’indien, j’aurais aimé le suivre dans son ascension du mont Washington et attraper les bribes de ses paroles déchirées par le vent d’altitude, l’écouter désigner les oiseaux par leur nom comme Charlotte reconnaît chaque espèce de fleur et chaque arbre, le rouge-gorge bleu, le pinson-chanteur. Les mots qu’emploie Thoreau me séduisent.

Henry David Thoreau (1817- 1862). Extrait de « Walden, ou la vie dans les bois » (1854)
« Ainsi, pendant plus de cinq ans, je vécus uniquement du travail de mes mains, et je découvris qu’en travaillant à peu près six semaines par an je pouvais faire face à toute dépense pour la subsistance. Tous mes hivers ainsi que la plupart de mes étés restaient libres et dégagés pour l’étude. »

E comme Enfance

Jacques Tati "Mon oncle", 1958. Montage d'une image célèbre du film avec une photo prise dans le jardin des Tuileries à proximité du Jeu de Paume (Vert et Plume, mais 2010)

Jacques Tati « Mon oncle », 1958. Montage d’une image célèbre du film avec une photo prise dans le jardin des Tuileries à proximité du Jeu de Paume (Réalisation Vert et Plume, mai 2010)

Quand il avait 20 ans il lui semblait que tout ce qui appartenait au passé était dépourvu d’intérêt. A l’Université il avait défendu par bravade l’idée que les leçons du passé n’étaient d’aucun secours pour comprendre le présent, encore moins pour appréhender l’avenir. Son professeur qui pourtant l’appréciait l’avait très mal pris et l’avait saqué.
Après des années d’éducation et d’enseignement reçus quand il était enfant puis adolescent il avait le sentiment très vif qu’on avait essayé de l’embrigader mais que toutes les manœuvres en ce sens avaient échoué. Il avait même réussi à échapper au service militaire obligatoire.  Il se souvenait de  l’enfance comme d’une période de liberté surveillée. Désormais il avait envie de tout envoyer promener. Il voulait être libre. de s’exprimer sans souci de ce qui avait été dit ou écrit avant lui sur les sujets qui le préoccupait. Il songeait qu’il allait enfin découvrir les réponses par lui-même.

E comme Escargot

Petra Mrzyk (née à Nuremberg, 1973) et Jean-François Moriceau (né à Saint-Nazaire, 1974), dessin extrait de « Vitamin D - new perspectives in drawing » de Emma Dexter. Éditions Phaidon, 2005 (Source : bibliothèque A.B)

Petra Mrzyk et Jean-François Moriceau (la première née à Nuremberg en 1973, le second à Saint-Nazaire en 1974), dessin extrait de « Vitamin D – New perspectives in drawing » de Emma Dexter. Éditions Phaidon, 2005 (Source : bibliothèque A.B)

Quand il pleut les escargots sortent de leur coquille pour s’étirer et leur volume augmente tellement qu’on se demande où ils avaient mis tout ça un instant auparavant. Les feuilles du potager en les regardant passer se disent que les escargots cachent bien leur jeu. Leurs antennes se dressent comme sur le capot des anciennes Mercedes. Elles se rétractent tout aussi vite à la première alerte. Un jour où il pleuvait beaucoup les escargots étaient si nombreux que la femme du jardinier se pencha, choisit le plus gros et le cacha dans sa petite culotte. Comme elle soupirait, mouillait beaucoup, l’escargot s’enhardit et lui procura plusieurs orgasmes durant la même journée. Le soir venu, elle retourna dans sa cuisine pour préparer le dîner car son mari n’allait pas tarder à rentrer. Quand il arriva elle voulut lui faire une surprise. Elle attendit qu’il se soit assis à table pour s’approcher de lui et comme il lui demandait ce qu’elle faisait en caleçon de gymnastique à cette heure elle tira d’une main sur un côté de son vêtement comme un jeune garçon qui va uriner. Le corps de l’escargot s’allongea aussitôt en s’incurvant et le mari qui ne voulait pas paraître étonné se contenta de lui dire : « Tu bandes mou ! ».
Dehors dans le jardin la pluie avait cessé de tomber.

E comme Ève… et Adam

Vivant seul depuis l’enfance dans le jardin d’Eden, Adam parvenu à l’âge de l’adolescence commença à forniquer avec les arbres puis les chèvres. Mais il ne comprenait pas pourquoi ces dernières ne mettaient jamais bas un petit homme pour chasser et dormir avec lui. Le soir venu, allongé sur sa couche, il se laissait aller à la mélancolie.

Wilhelm von Gloeden (1856-1931) « Modèle italien » (vers 1900). Catalogue de l’exposition « L’art du nu au 19è siècle / Le photographe et son modèle », B.N.F. – oct. 1997-janv. 1998 (Source : bibliothèque Vert et Plume)

Wilhelm von Gloeden (1856-1931) « Modèle italien » (vers 1900). Catalogue de l’exposition « L’art du nu au 19è siècle / Le photographe et son modèle », B.N.F. – oct. 1997-janv. 1998 (Source : bibliothèque Vert et Plume)

Après avoir marché plusieurs années à la recherche d’un compagnon il parvint jusqu’à la limite de la terre. L’étendue d’eau devant lui était plus grande que toutes les rivières et tous les lacs qu’il avait traversés à la nage. De plus elle était déchaînée sous l’effet de l’orage qui approchait. Adam trouva refuge sous un bananier où il passa la nuit.

Raymond Pettibon (né aux Etats-Unis en 1957), dessin à l’encre de Chine rehaussé de couleur, extrait de « Vitamin D - new perspectives in drawing » de Emma Dexter. Éditions Phaidon, 2005 (Source : bibliothèque A.B)

Raymond Pettibon (né aux États-Unis en 1957), dessin à l’encre de Chine rehaussé de couleur, extrait de « Vitamin D – New perspectives in drawing » de Emma Dexter. Éditions Phaidon, 2005 (Source : bibliothèque A.B)

Le lendemain il ne pleuvait plus. Il regarda la plage qui était déserte. Il avait faim et s’empiffra de bananes. Puis il courut sur le sable et plongea sa tête dans l’eau. Mais elle était salée et il dût la recracher. Il se redressa furieux et gonfla sa poitrine qu’il frappa plusieurs fois de ses poings fermés pour défier la nature et prévenir tous les animaux apeurés qui se dissimulaient pour l’observer qu’il allait s’emparer de l’un d’eux pour assouvir son désir sexuel qu’il ne parvenait plus à réfréner. Mais il n’en voyait aucun et le vent contraire l’empêchait de sentir leur odeur. Tout à coup il aperçut dans le lointain, très loin tant la plage était étendue, une étrange créature qui marchait comme lui sur ses deux jambes en se tenant droite.

Roger Vadim « Et Dieu créa la femme » (nov. 1956), film avec Brigitte Bardot. Scénario original de Roger Vadim. Pochette du disque produit par Raoul Lévy avec une musique de Paul Misraki (2009). Source : discothèque Vert et Plume

Roger Vadim « Et Dieu créa la femme » (nov. 1956), film avec Brigitte Bardot. Scénario original de Roger Vadim. Pochette du disque produit par Raoul Lévy avec une musique de Paul Misraki (2009). Source : discothèque Vert et Plume

Il courut dans sa direction. Son pénis dressé avait la fureur des volcans. Il battait son ventre comme l’aurait fait un bâton et quand une goutte de sa semence tombait sur le sable une belle fleur rose s’épanouissait aussitôt derrière lui.
Il vit que la créature dont il se rapprochait rapidement s’était assise au bord de l’eau et frottait ses jambes avec le sable. Elle avait tourné la tête dans sa direction et souriait. Il n’avait jamais vu un animal faire une chose pareille avec sa bouche. Il apercevait ses dents mais cela ne paraissait pas signifier qu’elle allait l’attaquer, au contraire ses yeux étaient doux. De quelle espèce pouvait-il s’agir ?

F comme Fils

Maurizio Cattelan "A love without word", 1998. Taxidermie d'enfant : peau de hien et yeux de verre sur polyester avec chapeau de papier. Image parue dans le magazine "L'Oeil", juill.-août 2000. Source : collection Vert et Plume

Maurizio Cattelan « Love without words », 1998. Taxidermie d’enfant : peau de chien et yeux de verre sur polyester avec chapeau de papier. Image parue dans le magazine « L’Oeil », juill.-août 2000. Source : collection Vert et Plume

Un an et demi plus tard, le petit garçon que Ève avait mis au monde marchait toujours à quatre pattes sous l’œil inquiet de ses parents qui ne comprenaient pas qu’il fût incapable de se redresser comme le font la plupart des animaux aussitôt après leur naissance. Celui-ci ne savait rien faire, il se chiait et se pissait dessus, n’avait pas l’idée de lever la patte. Il ne parlait pas, continuait de téter le sein de sa mère et refusait de manger les vers à bois que Adam faisait griller le soir sur le feu.
Pourtant ils décidèrent de ne pas l’abandonner, Adam en particulier qui avait souhaité si fort avoir un compagnon qui lui ressemblerait. Ève décida de l’appeler Caïn (comme cahin-caha dit-elle en rigolant toute seule, parce qu’elle savait que ce genre de blague agaçait Adam).
Finalement, tous les deux étaient déçus parce qu’ils comprenaient qu’ils devraient attendre longtemps avant que le garçon parvienne à rechercher lui-même sa nourriture au lieu de quémander.

Prochain article : De F à T

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