Mémoire, oubli et détournement

[PHOTO CI-DESSOUS]  Anselm Kiefer racontait en 2010 qu’il lui arrive d’enfouir des tableaux sous terre. D’autres fois, il les empile pour en faire des tours. « Livrés à eux-mêmes » dit-il.

La surface peinte des tableaux couchés est  invisible. Aucun ne peut être extrait de la pile, aucun n’a de sens propre.  C’est leur accumulation qui retient l’attention du spectateur et pose la question du sens.

Exercice de mémoire

Anselm Kiefer « 20 ans de solitude », 1993. Techniques mixtes, dimensions variables. Sourcing image : « Anselm Kiefer au Collège de France », éditions du Regard (2011). Bibliothèque The Plumebook Café, 2012

Anselm Kiefer « 20 ans de solitude », 1993. Techniques mixtes, dimensions variables. Sourcing image : « Anselm Kiefer au Collège de France », éditions du Regard (2011). Bibliothèque The Plumebook Café, 2012

Les tableaux empilés de Kiefer me font penser aux strates de la mémoire : une superposition désordonnée de souvenirs, de connaissances acquises et d’images stockées au fil des années qu’il est enrichissant de trier pour apprendre à mieux se connaître.

 

 

 

 

il est rare qu’un individu réussisse à donner un sens aux constructions hasardeuses qui s’amoncellent dans son cerveau. Les romanciers le font, les historiens aussi dans une moindre mesure, en se projetant consciemment ou non dans leurs écrits.

Patrick Modiano est maître dans l’exercice de la mémoire individuelle mêlée à celle du pays où il vit mais dans une époque antérieure à sa naissance, grâce à la connaissance qu’il a acquise de la période de l’Occupation qui était aussi celle de la jeunesse de ceux qui allaient être ses parents en 1945.

Pour dissimuler son impuissance, l’homme ordinaire fait ce que l’artiste s’interdit : il retire de sa pile de tableaux ceux qui le montrent à son avantage. Des tableaux qu’il n’hésite pas à retoucher pour gommer les défauts les plus évidents de sa personnalité. L’homme ordinaire n’est pas regardant sur les principes de l’honnêteté intellectuelle..

L’accumulation de tableaux d’Anselm Kiefer peut aussi évoquer l’Histoire apprise à l’école. Une succession d’épisodes sélectionnés avec soin, caractérisés par des dates. À l’étudiant au moment des examens de restituer le sens qui lui a été enseigné. Un exercice de mémoire contrainte aux antipodes de l’expérience littéraire.
Le recours à  la fantaisie est souvent privilégié pour faire l’éloge du grand homme ou de l’actrice célèbre. Pour cet exercice, il sera bon d’ajouter des pompons ou des bougies électriques aux quatre coins des tableaux empilés d’Anselm Kiefer. Une mémoire d’apparat qui plaît au grand public, préférant le glamour à la tristesse de la vérité. Embellir les souvenirs, les emballer dans une boîte de chocolats fait vendre.

L’oubli est une fonction du cerveau

Anonyme « Milices participant aux représailles contre les émeutiers nationalistes arabes », région de Sétif (Algérie, après le 8 mai 1945)

Anonyme « Milices participant aux représailles contre les émeutiers nationalistes arabes », région de Sétif (Algérie, après le 8 mai 1945). Sourcing image : catalogie de l’exposition « Le Noir et le Bleu, un rêve méditerranéen », MUCEM (2013). Bibliothqèue The Plumebook Café, 09/13

Une histoire qu’il faut assumer dans sa globalité, qu’on le veuille ou non, en dépit des nombreuses pages qui nous soulèvent le cœur.

 

J’entends dire que la victime d’une agression est en mesure de raconter ce qui lui est arrivé dans l’heure qui suit, oubliant presque tout ensuite. La fonction « Corbeille » serait nécessaire à la victime pour se remettre de ses émotions. .

Les survivants de la Grande Guerre s’abstenaient de parler des années qu’ils venaient de « passer sous les drapeaux » disait-on pieusement. Il fallait oublier pour reprendre goût à la vie, au travail surtout, une autre forme de combat.

Les jeunes hommes qui rentraient d’Algérie avant la signature des accords d’Évian ne desserraient pas les dents quand on les interrogeait sur la manière dont ça s’était passé. Ce n’est pas l’ignorance  dans laquelle la censure d’État tenait les métropolitains qui leur aurait permis d’être compris s’ils s’étaient exprimé à propos de ce qu’ils venaient de vivre.

Une expérience d’un tout autre ordre m’a frappé à plusieurs reprises : lorsque leurs parents viennent à disparaître, les enfants, devenus eux-mêmes des parents, n’ont d’autre souci que de se débarrasser de tout.  Vident les meubles de leur contenu qu’ils jettent, font appel à un brocanteur pour emporter les livres et les vieilleries, vendent les objets de valeur et mettent en vente la maison. Ils ne se soucient pas de conserver des traces de leur passé familial.

Le passé occulte nombre de vérités que la mémoire refuse de « restaurer ».

Qui suis-je pour parler à la place des autres ?

Romuald Hazoumé « Ibiji, site archéologique africain à venir », installation (2000). L’artiste se moque de l’attention portée par les Blancs à l’Afrique et de leurs erreurs de jugement. On retrouve les traces de ces erreurs en 2600 dans le site. Sourcing image : catalogie de la 5e Biennale d’Art Contemporain de Lyon, automne 2000 (Bibliothqèue The Pliumebook Café)

Romuald Hazoumé « Ibiji, site archéologique africain à venir », installation (2000). L’artiste se moque de l’attention portée par les Blancs à l’Afrique et de leurs erreurs de jugement. On retrouve les traces de ces erreurs en 2600 dans le site. Sourcing image : catalogie de la 5e Biennale d’Art Contemporain de Lyon, automne 2000 (Bibliothqèue The Pliumebook Café)

Contrairement à ce que les journalistes de l’info donnent à penser quotidiennement, tout événement s’inscrit dans un processus d’évolution de la société humaine dont le sens ne transparaît que dans la durée. Il ne peut y avoir d’arrêt sur image sans une part de subjectivité si importante qu’elle perturbe la lecture de l’Histoire au risque d’en fausser la compréhension.

 

La pratique consistant à extraire un fait de son contexte historique pour l’utiliser à des fins personnelles est courante.

EXEMPLE DE L’HISTOIRE COLONIALE.  Parce qu’elle est mal connue du grand public, l’histoire coloniale permet plus qu’une autre ce genre de détournement. Trois sujets sont fréquemment abordés sur la Toile :

  • Récits autour de « l’Armée Noire » et de sa participation à la seconde guerre mondiale, le sujet de la Grande Guerre étant plus lointain et peu connu des nouvelles générations.
  • La vie des Français et des Européens dans l’Algérie coloniale.
  • Le colonialisme et les expositions coloniales ainsi que les exhibitions de personnes indigènes.

Bratt Bailey, artiste blanc d’origine sud-africaine a eu l’idée malsaine de mettre en scène ce qu’il est courant d’appeler aujourd’hui les « zoos humains » parce que les exhibitions de groupes de personnes originaires, pour ce qui concernait la France, des colonies non seulement d’Afrique Noire mais aussi du sud-est asiatique, ont autrefois [nos grands-parents eux-mêmes n’étaient pas nés] été organisées au Jardin d’Acclamation à Paris, plus tard sur des scènes aussi prestigieuses que celle du Musée de l’Homme [Exposition Coloniale de 1931, c’était devenu des groupes folkloriques] , mais aussi  dans l’enceinte du cirque Barnum aux Etats-Unis où l’on voyait aussi des Indiens comme le grand chef Sitting Bull qui avait été engagé à cause de sa notoriété [j’écris cela de mémoire, les dates exactes de ces évènements peuvent être retrouvées sur le site du musée du quai Branly qui leur a consacré une exposition sous le titre « Exhibitions », le pluriel est important.

Voir Flash Infos à la fin.

Une polémique est née à Berlin, a grandi à Londres et s’est cristallisée à Paris autour de la programmation en France du spectacle de Bailey.

L’essentiel, occulté par l’artiste, est le contexte socio-économique et surtout culturel de la France de cette époque.

Un autre artiste sud-africain, Steven Cohen, blanc lui aussi, juif et homosexuel de surcroît, tellement plus intelligent et engagé que Bratt Bailey a créé un an ou deux auparavant ce qu’il faudrait appeler un poème des corps vivants autour de la Vénus Hottentote : il était sur scène à un ou deux mètres de nous qui y étions aussi, accompagné de sa nourrice âgée de 90 ans. Loin, très loin des figurants recrutés sur place par Brett Bailey.

Après quoi il n’y avait rien à ajouter.

Flash infos artistes

Brett Bailey. Né en 1967. Lire deux articles, celui du journal « Le Monde » ::

http://www.lemonde.fr/scenes/article/2014/11/27/exhibit-b-l-evocation-des-zoo-humains-dechaine-la-polemique_4530471_1654999.html

et pour le musée du Quai Branly :

http://www.quaibranly.fr/fr/programmation/expositions/a-l-affiche/exhibitions/autour-de-lexposition-exhibitions.html

Romuald Hazoumé.  Lire « Dieu et le Président » sur le blog. Dans l’installation ci-dessus, on reconnaît un Ibiji, janus géant bisexué représentant dans la tradition Yoruba la figure du jumeau mort (garçon ou fille). Les téléviseurs, faute d’électricité, ont été transformés en sièges de salon. Les skis porteurs de masques confectionnés par l’artiste à partir des bidons d’esssence, symolisent le chasse-neige qui avait autrefois été offert par les Russes à la Guinée après que ce pays ait choisi de quitter l’espace communautaire initié par le général e Gaulle pour se ranger parmi les pays non-alignésq, et que l’URSS avait cherché à séduire dans le but principal d’exploiter les énormes ressources minières de ce pays.

Anselm Kiefer.  Né en 1945 en Allemagne. S’est installé en France en 1993. Plusieurs articles à lire sur le blog.

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