Mauvais garçon

Les nouveaux conservateurs

Il s’amusait de voir les artistes underground de son adolescence revenir l’un après l’autre sur le devant de la scène. D’artistes provocateurs ou maudits ils s’étaient mués en artistes reconnus et largement exposés. Les désordres de leur jeunesse séduisaient un nouveau public appartenant à un monde qui avait basculé à son corps défendant dans le conservatisme. Lui disait de ses contemporains qu’ils étaient pris au piège de leur confort et de leur peur d’un lendemain qui ne chanterait plus.

Larry Clark, photographie (années 1990). Sourcing image : catalogue de l'exposition Larry Clark au Groninger Museum, Allemagne (printemps 1999). Bibliothèque Vert et Plume, 2010

Larry Clark, photographie (années 1990). Sourcing image : catalogue de l'exposition Larry Clark au Groninger Museum, Allemagne (printemps 1999). Bibliothèque Vert et Plume, 2010

Adolescent, il était toujours attiré par les artistes qui sortaient du rang, ceux qu’on ne voyait pas dans les musées, qu’il fallait découvrir par soi-même en allant en Angleterre ou aux États-Unis, ces pays d’ailleurs et de liberté. Dans la petite ville d’Annecy où il était lycéen, il ne voyait guère dans les galeries que des artistes bourgeois dessinant des paysages à la manière des impressionnistes ou des femmes aux formes généreuses dans le style d’Auguste Renoir. Les médecins, les dentistes et les pharmaciens de la ville s’invitaient entre eux pour se montrer leurs nouvelles acquisitions, des yoiles aux couleurs chatoyantes qu’ils venaient tout juste de faire encadrer.

Des ados à la sexualité bridée

Laura Jeannes & Kevin Rudham “Rondebosch Boys High School”, photographie vers 1990 (Afrique du sud). Sourcing image : “Historic Schools of South Africa” par Peter Hawthorne & Barry Bristow, éditions Pachyderm Press (1ère publication, 1993). Bibliothèque Vert et Plume, 1995

Laura Jeannes & Kevin Rudham “Rondebosch Boys High School”, photographie vers 1990 (Afrique du sud). Sourcing image : “Historic Schools of South Africa” par Peter Hawthorne & Barry Bristow, éditions Pachyderm Press (1ère publication, 1993). Bibliothèque Vert et Plume, 1995

Larry Clark faisait partie des photographes dont le petit bourgeois qu’il était guettait les publications rares et toujours sulfureuses à cause de la drogue, de l’alcool et du sexe qui imprégnaient chacune de leurs pages.
Ce sexe dont ses camarades et lui ne parlaient que par allusion mais qui affleurait dans la plupart de leurs conversations, ce sexe qui les démangeait.
Il regardait avec curiosité les images en noir et blanc d’une jeunesse américaine déjantée, dont il n’aurait jamais pu soupçonner autrement l’existence. Son imagination bridée par les règles d’éducation auxquelles il obéissait depuis l’enfance n’autorisaient que les rêves, les fantasmes, les péchés de pensée. Les photos de Larry Clark prises durant ses années de « mauvais garçon » n’étaient pas des mises en scène mais des témoignages d’une réalité inconcevable dans la société conformiste où il vivait.

L’artiste précurseur et… révolutionnaire

l'un après l'autre

Larry Clark, photographie (années 1990). Sourcing image : catalogue de l'exposition Larry Clark au Groninger Museum, Allemagne (printemps 1999). Bibliothèque Vert et Plume, 2010

Sans le savoir à ce moment-là, Larry Clark était un précurseur. Après lui viendraient les images et les vidéos prises entre eux par des adolescents en train de faire l’amour, de danser ou de fumer un joint, et aussitôt partagées en ligne avec leurs copains. Il y a en face les parents apeurés et indignés, les éducateurs alarmés, tous ceux que la liberté d’expression effraie et qui cherchent à se substituer aux prêtres d’antan.
L’alcool et la drogue lui paraissaient dangereux, mais le sexe était un mode d’insurrection naturel et salutaire – « Faites l’amour, pas la guerre ! » – de la jeunesse contre un âge adulte coincé et contraint de réfréner ses envies pour conserver son emploi et son statut social.
En ce sens, Larry Clark est un révolutionnaire. C’est la principale raison pour laquelle ses expositions sont aujourd’hui interdites à ceux précisément auxquelles elles étaient en principe destinées.

Tout sauf un modèle

Larry Clark "Another day in paradise", film 1h40 (2004). Sourcing image : archives Vert et Plume

Larry Clark "Another day in paradise", film 1h40 (1997). Sourcing image : archives Vert et Plume

Une autre raison pour les adultes de s’inquiéter et de s’indigner à la vue des photographies et des films  de Larry Clark (Kids, Bully, Another day in paradise, Ken Park, Wassup rockers) mettent en scène de jeunes ados, garçons surtout mais filles aussi, qui sont tout sauf des modèles que les bons pères de famille modernes pourraient donner en exemple à leurs enfants encore plus modernes qu’eux.  Ils sont tout le contraire, libérés sexuellement si l’on peut dire, en réalité les jouets de leurs pulsions (violence, drogue, sexe, prostitution, vol, racisme…) manipulés, violentés par la société des adultes.

Juste un mauvais garçon

Larry Clark, enfant assis au restaurant entre son père et sa mère (date exacte non mentionnée - vers 1953). Sourcing image : page de garde de "Teenage lust" (1983). Seconde édition distribuée en Europe par Book Junction aux Pays-Bas (bibliothèque Vert et Plume, mai 1992)

Larry Clark enfant, assis au restaurant entre son père et sa mère (date exacte non mentionnée - vers 1953). Sourcing image : page de garde de "Teenage lust" (1983). Seconde édition distribuée en Europe par Book Junction aux Pays-Bas (bibliothèque Vert et Plume, mai 1992)

« When I was a kid, my father was on the road in the book business. (…) That’s how he’d met my mother. (…) She went on the road with him. (…) I was raised with my grandparents…. »
Larry Clark (1981). Publié à la fin de la 2nd édition de Teenage lust.

Pour les nouveaux conservateurs qui cherchent à remettre leur progéniture dans le droit chemin mais ne savent pas comment s’y prendre, Larry Clark est l’artiste à abattre. Lui à qui son père n’adressait plus la parole depuis qu’il était devenu ce même ado déjanté que tous ceux qu’il n’a pas cessé depuis lors de photographier et de filmer, ceux à qui il voudrait, encore aujourd’hui, ressembler.

L-Clark-Tulsa-1958

Larry Clark adolescent de 15 ans (Tulsa, Oklahoma -1958). Sourcing image : pages de garde de "Teenage lust" (1983). Seconde édition distribuée en Europe par Book Junction aux Pays-Bas (bibliothèque Vert et Plume, mai 1992)

« I was always getting in trouble at school. I was a total fuckup, because I was looking for attention (…) I got thrown out of school (…)  School is kind of fun. I hated it. (…) My father is just paying no attention to me, right ? (…)  You can imagine me, this kid who thinks he looks terrible, hates himself… »
Larry Clark (1981). Publié à la fin de la 2nd édition de Teenage lust.

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