Mais toi, tu es une fille

 

L’HISTOIRE DE MARTINE ET LOUIS SE PASSE AU CANADA.  Martine n’était pas une femme en quête de spiritualité. En lisant les nombreux magazines féminins qu’elle achetait sur le chemin de sa boutique de vêtements pour jeunes filles de la rue des Éclats, elle étudiait la meilleure manière d’élever son fils. Qu’il ne reproduise pas les travers de son père, ce Lucien de malheur dont elle avait enfin réussi à se séparer.
Louis était un joli garçon aux cheveux blonds, sage et obéissant, que son père n’avait cessé de railler, disant de lui qu’il était faible et efféminé, toujours fourré dans les jupes de sa mère. Face à cet homme autoritaire et parfois menaçant, Martine et Louis s’étaient évidemment alliés au point de devenir complices dans la bataille menée par Martine pour évincer Lucien; . Exaspéré par une alliance qu’il jugeait contre nature, Lucien n’avait pas eu d’autre choix que d’accepter le divorce.

Martine résolut d’élever Louis comme s’il avait été sa fille

 

À ses copines commerçantes, Martine répétait que les articles de vulgarisation qu’elle dévorait entre deux clientes lui permettaient d’acquérir ce savoir qu’elle avait négligé quand elle était sur les bancs de l’école.

P. Buffin « All about Zaza ! », vers 1984. Dessins sur un scenario de Edifice von Karpat. Sourcing image: “L’Écho des Savanes, n° special New-York, vers 1984 (archives Vert et Plume)

« Soit ! Tu l’auras voulu… Écoute… »
(source : texte cité au-dessus)

 

À cet âge, les garçons avaient occupé son esprit. Martine recevait leurs messages auxquels il fallait répondre sans qu’ils imaginent que la partie était gagnée ou qu’au contraire elle leur fermait la porte au nez. La dernière année il y avait eu Lucien, le grand amour, l’échec au bac, la naissance de Louis puis la mort subite de sa mère qui lui avait légué le magasin. Lucien était amoureux. Il avait aidé Martine à développer sa clientèle mais il voulait tout commander. Les premiers orages éclatèrent, puis vinrent les premières trahisons et les premiers mensonges…

Délaissée par Lucien, Martine découvrait les féministes américaines, leur volonté farouche de changer le monde, de ne plus se laisser dominer par les hommes. Elle avait puisé dans ses  lectures la lucidité et le courage nécessaires pour se débarrasser de son mari et élever son fils seule.

Certaines théories radicales des féministes lui étaient apparues comme de bonnes réponses aux questions qu’elle se posait à propos de Louis. L’une des activistes américaines les plus célèbres, Gloria Steinem, avait eu cette formule lapidaire : « Nous avons commencé à élever nos filles plutôt comme nos garçons… mais très peu ont le courage d’élever leurs garçons de la même manière que leurs filles. ». Cette remarque produisit  sur Martine l’effet d’une illumination. Elle se persuada qu’elle réussirait à faire de Louis un garçon différent des autres, qui aurait avec les filles des rapports équilibrés, si elle changeait sa manière de faire et l’élevait de la même manière que s’il avait été sa fille.

La virilité de Louis n’en fut pas affectée, au contraire

 

Ainsi, le jour de son 9è anniversaire, Louis écoutait sans broncher les décisions que sa mère venait de prendre à son sujet. Il allait changer d’école, avoir de nouveaux copains et, au lieu d’un short en été et d’un pantalon en hiver, il ne porterait plus désormais qu’une robe (Martine avait volontairement usé de ce mot excessif et provocateur). « Tu montreras tes jambes comme une fille. Il n’y a aucune honte à cela, n’est-ce pas ? Pourquoi un beau garçon comme toi ne les montrerait-il pas ? »
Ce n’était pas exactement une robe mais un vêtement inspiré de l’antique tunique des écoliers romains auquel Martine avait pensé. Suffisamment courte pour ne pas être confondue avec une robe justement. Louis aurait des chaussures de garçon, des chaussettes, un pull et un blouson s’il faisait froid.

 

Pierre Joubert « L’entraînement de Jacques d’Angus », 1988 . Sourcing image « Angus », une histoire de Michel Tournier illustrée par Pierre Joubert, éd. Le Signe de Piste (sept.1988). Bibliothèque Vert et Plume

« Avec ses boucles blondes, ses bras de fille et sa voix à peine muée… Sa témérité juvénile défiait la montagne, l’orage, le volcan. »
(Michel Tournier, source citée au-dessus)

 

Louis ne protesta pas mais réfléchit aux aménagements qu’il devait dès à présent négocier. Le tissu serait celui d’un kilt, il aurait des chemises plutôt que des tee-shirts et une veste. Martine comprit qu’il voulait se faire passer pour un Écossais. Mais Louis ne savait pas tout. Elle lui expliqua le plus drôle. Désormais, hiver comme été, il ne porterait rien sous sa tunique, ni caleçon, ni slip. Il devrait faire attention à ne pas exhiber ses fesses, ou pire encore son sexe, au regard des autres. Il devrait tenir les pans de sa tunique baissés quand il y aurait du vent, croiser les jambes en s’asseyant… Bref, ses habitudes de garçon, et son rôle dans l’école, s’en trouveraient profondément modifiés.

 

Pierre Joubert « Jacques d’Angus combattant Tiphaine », 1988 . Sourcing image « Angus », une histoire de Michel Tournier illustrée par Pierre Joubert, éd. Le Signe de Piste (sept.1988). Bibliothèque Vert et Plume

« Non seulement j’irai tête nue, mais jambes nues aussi, car je porterai le kilt aux couleurs de mon clan. »
(Michel Tournier, source citée au-dessus)

 

Pour encourager son fils, Martine lut l’article d’un historien français à propos du développement des organes génitaux des garçons. Il s’agissait d’un mémoire présenté en 1792 à Paris à l’Assemblée législative par un certain Docteur Faust qui plaida alors pour l’abolition de la culotte. Devant un auditoire attentif, ce médecin avait dénoncé les organes mâles étiolés par les culottes, et vanté les avantages superbes des hommes dénudés. « Tous [les hommes] portent des culottes, avait-il expliqué, à l’exception des montagnards écossais qui portent depuis leur enfance des tabliers (héritiers peut-être de la tunique romaine), se terminant au-dessus des genoux. Leurs cuisses et leurs parties génitales sont nues comme chez les Romains. Tous ceux qui ont vu ces montagnards attestent que leurs parties génitales, tant la verge que les testicules, sont d’une grandeur extraordinaire, surpassant de beaucoup toutes les nations à cet égard… ».
Martine observa l’effet que produisait ce discours sur son fils. Peine perdue. Louis ne semblait pas excité par la perspective d’avoir un jour des testicules et une verge plus volumineuses que celles des autres garçons.
(source : « Le pénis et la démoralisation de l’Occident » par Jean-Paul Aron et Roger Kempf (éd. Grasset, 1978)

 

Son succès auprès des filles rendit les garçons très jaloux

 

Quelques semaines après la rentrée des classes, Martine fut amusée d’entendre Louis, qui jouait dans sa chambre avec Élodie une fille de sa classe, lui dire : « Moi, je fais la Princesse ! ». Elle savait à quel point tout cela pouvait paraître superficiel, mais elle avait confiance dans son fils qui jouait le jeu et avançait dans une nouvelle direction.

Au lieu d’être intimidé, voire complexé, par le port de sa tunique-kilt, Louis était heureux de brouiller les cartes à son sujet. Sans doute tenait-il de sa mère l’horreur pour tout ce qui classe, met une étiquette sur le front et au suivant ! Il demanda à Martine  de raccourcir sa tunique pour être plus sexy, expliquant que les filles de sa classe avaient toutes des jupes qui s’arrêtaient sous les fesses et qu’il voyait leur petite culotte. « Tu n’es pas une fille », avait protesté Martine. « Je sais, n’empêche que je passe l’essentiel de mon temps avec des filles, il faut que je leur ressemble. » Martine obtempéra, s’assurant au passage que son fils ne portait toujours rien dessous. « J’ai vu ton cul ! » avait-elle lancé en riant. – « C’est malin ! » – « Les garçons ne t’ la font pas pendant la récré ? » – « Figure-toi qu’ils sont plus libérés que les parents. Vous avez de ces idées… il n’y en pas un qui ferait un truc aussi stupide. Il aurait trop peur de se payer la honte. C’est lui qui passerait pour un con, pas moi. ». Martine retint qu’elle avait réussi à faire passer son idée et que Louis prenait cette expérience très au sérieux

Quand les parents d’Élodie les invitèrent un samedi après-midi, Louis entendit son père dire de sa fille qu’elle était un garçon manqué, somme toute satisfait de la voir jouer avec lui qu’il devait trouver efféminé comme son propre père avant le divorce. Les parents, franchement, étaient largués dans le sens où ils jugeaient leurs enfants selon des critères qu’ils empruntaient à leur propre passé, autant dire avant la naissance du monde moderne ! Mais ils ne s’en rendaient pas compte.

 

Irina Werning « Long hair / Cheveux longs », série de photographies (2011(2012). Sourcing image : « M, le magazine du Monde », 2 juin 2012 (archives Vert et Plume)

Vanessa (une copine de Louis), Louis (reconnaissable à ses cheveux blonds) et Élodie.

 

Élodie n’était pas ce garçon que son père imaginait. Plutôt 100% fille. Louis lui demandait de se comporter avec lui comme s’il était sa copine. Elle ne devait parler que de sujets qui intéressaient les filles, aller avec lui dans des magasins de filles et l’aider à choisir pour lui les mêmes vêtements que les siens. « Il faut, expliquait Louis, qu’on nous prenne pour deux sœurs  que personne en dehors de l’école ne sache que je suis un garçon, d’accord ? » – « Ça va, j’ai compris… Mais, dis-moi tu aimes les filles ou les garçons ? » – « À ton avis ? ».
Ce jour-là, dans la chambre de Louis, avant que sa mère ne rentre, ils s’étendirent dans le lit et s’étreignirent comme un Prince et une Princesse en collant leurs lèvres et en frottant leurs ventres. Leurs yeux ne se quittaient pas.

Élodie exigea de Louis qu’il se laisse pousser les cheveux jusqu’aux fesses. C’était indispensable pour que les garçons qu’ils voyaient en dehors de l’école le prennent pour une fille. « Tu te rends compte de ce que tu me demandes ? Il faudra ensuite que j’accepte qu’ils me draguent, que je danse avec eux, qu’ils me mettent la main sur les fesses ou qu’ils m’embrassent sur la bouche ! » – « Et alors ? » – « Mais toi tu es une fille, ça ne te pose aucun problème ! » – « Qu’est-ce que tu en sais ? » –  Louis la regarda un moment sans rien dire, puis : « Excuse-moi. J’ai honte. » – « Bon, alors tu acceptes ? » – « Oui. » – « Pas seulement de te laisser pousser les cheveux mais le reste aussi » (Un silence) – « Oui, tout. » – « Dans ce cas, dis-toi que maintenant tu es vraiment ma copine ! ».

 

 

Maurizio Cattelan et Pierpaolo Ferrari « Sabs titre », 2011. Sourcing image : magazine « Toiletpaper », novembre 2011 (bibliothèque Vert et Plume)

 

Pour la première fois ils s’embrassèrent dans la rue. « Louise… », souffla Élodie. « … pour c’qui est de la main sur les fesses…  » – «Qu’est-ce que tu vas me dire ? » – « De ne pas t’inquiéter, je t’achèterai une petite culotte mais tu ne diras rien à ta mère. » – (Louis-e ouvrit de grands yeux) « Trop sympa !». Ils rirent de bon cœur.

Deux types passèrent à proximité. L’un d’eux cracha par terre et lâcha assez haut pour qu’on l’entende : « C’est vraiment dégueulasse ! ». L’autre se retourna : « C’est des gouines, elles commencent au berceau aujourd’hui… ».
Ouais, la vie était cool.

Flash infos artistes & écrivains

 

P Buffin. Dessinateur français de bandes dessinées (années 80-90). Aucun renseignement biographique disponible.

 

Maurizio Cattelan & Pierpaolo Ferrari. Deux auteurs et un peu plus de 20 photographies. Dans un magazine au titre provocateur « Toilet Paper » qu’il n’est pas nécessaire de traduire. Un projet éditorial lancé il y a bientôt deux ans par Maurizio Cattelan, artiste italien installé à New-York, né n 1960. Et son complice, le photographe de mode Pierpaolo Ferrari. Aucun texte, hormis la liste des collaborateurs, des modèles et des contributeurs écrite en caractères minuscules. (Source : VOGUE, 14 sept. 2010).

 

Pierre Joubert. 1910-2002. Illustrateur et dessinateur français célèbre durant les années 40 à 60 pour ses dessins de scouts et ses illustrations de romans destinés aux adolescents. Nombreuses reproductions dans le blog. Aller sur « Recherche » dans la page d’accueil..

 

Pierre Joubert « Jacques d’Angus victorieux », 1988 . Sourcing image « Angus », une histoire de Michel Tournier illustrée par Pierre Joubert, éd. Le Signe de Piste (sept.1988). Bibliothèque Vert et Plume

« Ses amis l’entouraient d’une grâce juvénile et fervente. Comme la chance et la victoire vont bien à la jeunesse ! Comme il était beau sur son petit cheval pommelé, avec ses genoux écorchés et ce bras couvert de sang ! Il rayonnait en vérité comme une figure de vitrail. »
(Michel Tournier, source citée au-dessus)

 

Gloria Steinem. Née en mars 1934. Journaliste féministe américaine et activiste. Une figure des mouvements de libération de la femme de la fin des années 60 aux années 70. Un article célèbre en 1969 intitulé : « Après le pouvoir noir, la libération de la femme. Texte original de la phrase traduite en français dans l’article : We’ve begun to raise daughters more like sons… but few have the courage to raise our sons more like our daughters. »

 

Michel Tournier. Né en déc. 1924 à Paris. Lire : http://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Tournier . Son roman le plus célèbre, adapté en version abrégée pour les adolescents, est Vendredi ou les limbes du Pacifique (1967 et 1971).

 

Irina Werning. Photographe de nationalité argentine. Diplômée d’économie et d’histoire. Elle explique que selon les traditions espagnoles et italiennes qui prévalent dans son pays, « le rôle des hommes et des femmes sont clairement définis et s’expriment souvent dans l’apparence extérieures. » (Source citée)

2 commentaires

  1. Martine

    Vraiment votre blog est magnifique! j’adore et je reviendrai. En attendant, je partage cette page sur FB. Merci!

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