L’image du monde

« Si on supprime l’image, ce n’est pas seulement le Christ, mais le monde entier qui disparaît. »
Saint Nicéphore, patriarche de Constantinople (758-829) – cité dans le catalogie de l’exposition « Dérision & Raison », Charleroi (Belgique), 1997 – source : bibliothèque Vert et Plume.

Le début de l’aventure

De gauche à droite : 1. titre de la série. 2. frontispice du journal de David Livingstone pour la période d’août 1862 à mars 1863. 3. Peinture de Conrad Botes (Afrique du sud) pour la couverture de Bitterjusi 21  (été 2004) – montage Vert et Plume, 2010

De gauche à droite : 1. titre de la série. 2. frontispice du journal de David Livingstone pour la période d’août 1862 à mars 1863. 3. Peinture de Conrad Botes (Afrique du sud) pour la couverture de Bitterjusi 21 (été 2004) – montage Vert et Plume, 2010

Portfolio: « l’art sauvage » de Ben, à la fin de l’article (pour y accéder, cliquer sur « Lire la suite »)

TEXTE. Les numéros de chaque paragraphe correspondent aux numéros d’ordre des images au-dessus.

1. J’ai toujours aimé collectionner les images. Je les rangeais par thèmes. Le plus souvent je les découpais pour faire des collages. Quand j’ai commencé à noter les idées qui me passaient par la tête dans un carnet, j’ajoutais des images et j’écrivais dessous un commentaire.


Avec l’ordinateur portable j’ai pris l’habitude de rentrer directement mes textes. Cela me permet de me relire. J’ai toujours du mal à déchiffrer ce que j’écrivais à la main au point souvent d’y renoncer. C’était comme une page de caractères mystérieux, arabes ou japonais que je contemplais en me demandant comment j’avais fait. Avec une loupe je réussissais parfois à deviner un mot-clé et comprendre du même coup le sens de la page toute entière. Bien avant les ordinateurs je rédigeais mes devoirs au collège avec une machine à écrire.
Bien que l’on puisse aussi télécharger des images sur internet, j’ai continué à conserver celles que je découvre moi-même dans les livres, les magazines et un tas d’autres supports. Sur internet les images sont très souvent les mêmes. De nombreux blogueurs copient les images des autres au lieu d’effectuer une recherche personnelle.

2. Comme autrefois David Livingstone, les gens qui font aujourd’hui un long voyage prennent souvent des notes. THE FIELD NOTEBOOK. La comparaison s’arrête là. Les voyageurs modernes n’ont pas de carnet mais un blog qu’ils alimentent chaque soir via internet. Leur famille et leurs amis peuvent suivre leur périple en direct. A l’inverse il s’écoulait des mois entre le moment où David Livingstone notait ses observations ou faisait ses croquis et le moment où il pouvait les exposer à Londres devant la Société Royale de Géographie.

3. Quand j’arrivais à Johannesburg après un long séjour dans le reste de l’Afrique mes amis m’appelaient « le docteur Livingstone » parce que j’aimais comme lui l’Afrique noire et ses habitants. En Afrique du sud je voyais surtout des Blancs, les Noirs il fallait les chercher. Mes amis se demandaient comment je faisais pour ne pas avoir peur dans des pays comme le Congo, la Centrafrique ou l’Angola. Quand je leur racontais que je partais une semaine entière avec un chauffeur que j’avais recruté sur sa bonne mine en arrivant à l’aéroport, ils me prenaient pour un aventurier.
Un grand nombre de Sud-africains blancs ne se reconnaissent pas dans les images d’une société arc-en-ciel fabriquées par la propagande officielle. Ils vivent dans la hantise du jour où les Noirs décideront de manger les Blancs.

La trace des souvenirs

De gauche à droite : 4. Raoul Dufy, peinture (1920-1930). 5. Federico Fellini pendant le casting de « Casanova » (1975). 6. Dessin sur une illustration de Pierre Joubert (années 50). – montage Vert et Plume, 2010

De gauche à droite : 4. Raoul Dufy, "La vie en rose" (1933). 5. Federico Fellini pendant le casting de « Casanova » (1975). 6. "La vie en bleu", collage avec un dessin de de Pierre Joubert (années 50)

4. J’utilise encore des cahiers ou des carnets pour dessiner, noter des mots, des phrases, comme un pense-bête. Je m’en sers aussi pour conserver des fleurs que je fais sécher à l’intérieur, insérer le plan d’une ville quand je suis en voyage, un ticket d’entrée dans un lieu insolite ou une carte postale que je viens d’acheter pour la protéger à l’intérieur de mon sac. C’est mon côté littéraire et rêveur, celui auquel je tiens.

5. Auparavant je collais des photos découpées dans les journaux, j’écrivais des commentaires au-dessous, c’était comme un petit livre, je m’amusais bien. Avec le temps, je me suis aperçu que la colle en séchant traversait le papier journal et faisait apparaître par transparence des lignes du texte imprimé au verso. Elles étaient visibles sur les épaules et le dos de la figurante interrogée par Fellini. Heureusement sa croupe magnifique n’avait pas été souillée. Finalement j’ai sélectionné pour mon blog une image propre, dont la partie basse n’avait pas été censurée, imagine-t-on une femme de Fellini tronquée au-dessus de la raie des fesses ?

6. Quand je retrouve un vieux document que j’avais découpé pour faire un collage, je l’habille avec quelques coups de crayon feutre. Il existe plusieurs scènes dessinées par Joubert de scouts faisant de la randonnée au printemps quand la neige est transformée et que le soleil cogne. C’est un moment magique pour faire du ski. On a vite chaud et envie en effet de retirer ses vêtements. Il y a un côté hédoniste là-dedans en même temps que le goût de l’effort physique et la joie qu’il procure. C’est la même chose lorsque l’on court l’hiver torse nu sous le soleil, fouetté par l’air froid, on se sent à la fois fort et léger comme si l’on avait des ailes.

La disparition du monde

De gauche à droite : 7. Une scène du film de Jacques Tati « Mon oncle » (1958). 8. Le chalet dans les bois, d’après une image découpée en 2000 (auteur n.c.). 9. Rétrospective Ben « Strip-tease intégral » (Musée d’art contemporain de Lyon, printemps - été 2010). - montage Vert et Plume, 2010

De gauche à droite : 7. Une scène du film de Jacques Tati « Mon oncle » (1958). 8. Le chalet dans les bois, d’après une image découpée en 2000 (auteur n.c.). 9. Rétrospective Ben Vautier « Strip-tease intégral » (Musée d’art contemporain de Lyon, printemps - été 2010). - montage Vert et Plume, 2010

7.  En dépit de sa très mauvaise qualité, cette image du film de Jacques Tati a le mérite de révéler les 3 protagonistes d’une scène qui est généralement tronquée pour ne laisser subsister que le visage de l’oncle Tati tourné vers son jeune passager et l’extrémité du guidon de sa bicyclette. L’atmosphère détendue et le cadre enfantin qui prévalent dans cette image font référence à un monde disparu – enseveli a-t-on envie d’écrire quand on le compare à celui d’aujourd’hui -, un monde dont peu de personnes  se souviennent encore, sauf les anciens. Cela me fait penser qu’en Europe comme en Afrique on peut comparer la disparition d’un ancien doté de culture et de mémoire à  une bibliothèque qui brûle.
Le paradoxe est que le monde change désormais si rapidement que c’est à peine si l’on s’en aperçoit, au point même d’entendre des voix dénoncer son immobilisme !

8. Il y a de multiples endroits où l’on voudrait vivre mais où l’on ne vit pas. J’ai rêvé par exemple d’une maison très moderne construite de plain-pied ouverte sur un espace où rien n’arrêterait le regard qui se perdrait dans l’immensité du ciel. En d’autres circonstances j’habiterais volontiers un chalet planté sur un terrain très raide où je devrais marcher en inclinant mon corps contre la pente pour ne pas tomber, à la façon des dahus.

9. La rétrospective des œuvres de Benjamin Vautier (né en 1935), connu sous son diminutif de Ben, rassemble un nombre invraisemblable de peintures, de dessins, de sculptures, d’installations et de vidéos. Comme si nous accrochions au mur tout ce que nous avons produit depuis les dessins de l’école maternelle jusqu’aux comptes-rendus de réunion avec les clients, en passant par la collection des bulletins scolaires et des déclarations fiscales. On s’interroge, on s’exclame : « Mais comment! ils auraient pu faire un tri au lieu de nous imposer tous les délires de ce bouffon! »
L’exposition s’étale sur 3 niveaux et plus l’on grimpe, plus on s’accoutume au travail de l’artiste qui devient plus varié et surtout plus coloré au lieu des sempiternelles phrases écrites en blanc sur un fond noir comme à la craie grasse sur un tableau de classe.

Les papys au musée !

De gauche à droite : 10. Couverture d’un magazine allemand (1951). 11. Inscriptions au dos du ticket d’entrée du MAC de Lyon (04-2010). 12. Image tirée du magazine allemand « Gondel » (1950)  – montage Vert et Plume, 2010

De gauche à droite : 10. Couverture d’un magazine allemand (1951). 11. Expo. Ben Vautier, inscriptions au dos du ticket d’entrée du MAC de Lyon (04-2010). 12. Image tirée du magazine allemand « Gondel » (1950) – montage Vert et Plume, 2010

10, 11 et 12.  Après la rétrospective l’an dernier de Jean-Jacques Lebel (74 ans) à la Maison Rouge, celle d’Erro (78 ans) avec ses collages au Centre Pompidou début 2010, l’intégrale de Ben (74 ans) s’expose au musée d’art contemporain de Lyon jusqu’au 11 juillet.
237 années d’expérience à eux trois ! Ils ont au moins un trait en commun, le goût des femmes. C’est la raison pour laquelle j’ai glissé mon billet d’entrée au MAC entre deux photographies de femmes-femmes. La première se déshabille, le titre de l’exposition de Ben n’est-il pas « Strip-tease intégral ? » Elle enlève son haut, revenez demain, elle retirera le bas. La seconde s’est déjà débarrassée de tous ses vêtements. A l’image de Narcisse elle contemple dans le miroir celle de son beau corps nu, elle dépose un baiser sur le reflet de ses propres lèvres. Ne symbolise-t-elle pas l’égocentrisme que Ben dénonce au dernier étage de l’exposition, non seulement celui de l’artiste mais aussi le nôtre, préoccupés de notre personne, de notre bien-être, de la satisfaction de nos besoins, aspirant à l’éternité.
Christopher Lasch (1932-1994) a appelé cela la culture du narcissisme.

La fin et le commencement c’est pareil ?

Ben « Portrait de Duchamp » (1986) - « Il n’y a pas de centre du monde, je doute » (1995) - « Indépendance pour tous les peuples opprimés, pour tous » (1986)

Ben Vautier, de gauche à droite: 13. « Portrait de Duchamp » (1986). 14. « Il n’y a pas de centre du monde, je doute » (1995). 15. « Indépendance pour tous les peuples opprimés, pour tous » (1986)

13, 14 et 15. Je ne peux m’empêcher en regardant ces peintures de songer au travail de Victor Brauner, Chéri Samba et Jean-Michel Basquiat, l’art sauvage. Ben avale tout ce qu’il voit et le digère avant de créer à son tour. On dirait un publicitaire au point que l’on parcourt les salles du musée comme les couloirs du métro, sans vraiment marquer de temps d’arrêt devant une œuvre, les murs en sont recouverts, on en fait le tour un sourire au coin des lèvres histoire d’exprimer à la fois notre amusement et notre perplexité.
Une chose est certaine, Ben agace, il critique l’art conceptuel actuel, les élites parisiennes n’en veulent plus, quelques-unes de ses œuvres et de ses performances étaient présentées durant l’été 2009 au Passage de Retz dans le cadre d’une expo consacrée au mouvement Fluxus, il n’y avait personne. Alors on est content de voir cet énergumène qui s’amuse encore comme un gamin avec un landau qu’il remplit d’objets et de figurines hétéroclites bien que l’on pressente ici qu’il s’agit de représenter autant la fin de la vie que son commencement.

C’est le présent qui compte

De gauche à droite : 16. Ben « On est tous ego… » (1998). 17. Pepe Calvo « Janet Mintio, de la série Ballet » (1992). 18. Pol Pierart « Ouf ! Je reste pire » (de 1992 à 1997). – montage Vert et Plume, 2010

De gauche à droite : 16. Ben Vautier « On est tous ego… » (1998). 17. Pepe Calvo « Janet Mintio, de la série Ballet » (1992). 18. Pol Pierart « Ouf ! Je reste pire » (de 1992 à 1997). – montage Vert et Plume, 2010

16. Ce dernier tableau de Ben qui nous englobe tous, artistes et spectateurs. Faut-il compléter le mot EGO-ïstes ? Quand on n’est pas égoïste, on peut être philanthrope, altruiste, généreux, tourné vers les autres, désintéressé. Les femmes sont la plupart du temps moins égoïstes que les hommes.

17. Image raffinée de Pepe Calvo, à l’opposé du travail de Ben qui est un art brut de décoffrage, volontiers populaire dans le style kermesse. Pepe Calvo mélange les esthétiques, une superposition d’images qui évoque les collages des surréalistes. L’atmosphère est poétique avec ces figures et ces objets en état d’apesanteur un peu comme à l’intérieur de nos rêveries éveillées quand à la question « A quoi tu penses ? » on répond « A rien » pour dissimuler la vérité.

18. Quand il n’a pas recours à l’autoportrait tenant un grand papier dans les mains sur lequel est écrit : « PUISQUE NOUS N’AVONS PAS D’AVENIR, AYONS UN PRÉSENT », le photographe Pol Pierart a passe la parole a son ours en peluche qui brandit des messages plus courts écrits sur un panneau cartonné fixé à l’extrémité d’un bâton : « OUF ! JE RESTE PIRE ». A rapprocher de cette remarque d’Eric Satie : « L’essentiel n’est pas de refuser la Légion d’Honneur, encore faut-il ne pas l’avoir méritée ». Des réflexions qui ne sont jamais dans l’air du temps, celui qui réussit recherchant les honneurs pour le consacrer aux yeux de ses contemporains. On se doute que j’ai volontairement terminé ce court reportage sur Ben par la photographie d’un artiste qui partage avec lui le goût de la contestation mais dont la personnalité est aussi discrète que celle de Ben est tapageuse. C’est l’ambiguïté de Ben, n’en fait-il pas trop ? Est-il encore un artiste ou un marchand de soupe ? L’article que « Le Monde » lui a consacré détaille les revenus qu’il tire de la commercialisation de ses petites phrases sur de multiples supports dont les 2 principaux sont les tee-shirts et les cartes postales, ceux qu’on voit le plus dans la rue. Le travail de Pol Pierart n’est visible que dans les livres ou les expos spécialisées.
L’important est ce qu’ils créent.

Portfolio de l’artiste / Œuvres exposées à Lyon

Une salle du MAC-Lyon, avril 2010. Au mur sont accrochées des toiles qui rappellent à la fois les dessins d’Abomey (Bénin) et les peintures de Victor Brauner (tous déjà présentés dans le blog de Vert et Plume)

Ben Vautier, exposition au MAC-Lyon, avril 2010. Au mur sont accrochées des toiles qui rappellent à la fois les dessins d’Abomey (Bénin) et les peintures de Victor Brauner (tous déjà présentés dans le blog de Vert et Plume)

Ben « Portrait de Duchamp » (1986). Galerie Bonnier à Genève – technique mixte - source : « Ben, la première revue d’art ». Editions Arola, 2010

Ben Vautier « Portrait de Duchamp » (1986). Galerie Bonnier à Genève – technique mixte - source : « Ben, la première revue d’art ». Editions Arola, 2010

Ben « Il n’y a pas de centre du monde, je doute » (1995). Collection privée, Cologne - source : « Ben, la première revue d’art ». Editions Arola, 2010

Ben Vautier « Il n’y a pas de centre du monde, je doute » (1995). Collection privée, Cologne - source : « Ben, la première revue d’art ». Editions Arola, 2010

Ben « Indépendance pour tous les peuples opprimés, pour tous » (1986) Acrylique sur toile, collection de l’artiste - source : « Ben, la première revue d’art ». Editions Arola, 2010

Ben Vautier « Indépendance pour tous les peuples opprimés, pour tous » (1986) Acrylique sur toile, collection de l’artiste - source : « Ben, la première revue d’art ». Editions Arola, 2010

Ben Vautier "Inventaire des œuvres" 'extrait d'un article consacré à l'artiste). Sourcing image : revue OPUS International, éditions Georges Fall, années 1970 'archives Vert et Plume)

Sources des images insérées dans le texte de l’article

1.  création Vert et Plumre
2.  “Africa, in the footsteps of the great explorers”, Struik Publishers – Afrique du sud, 2006.
3. Conrad Botes sur Google images.
4. Archives Vert et Plume
5. Id. (une image parue au départ dans Télérama, 2000)
6. Id. (découpée dans un « Signe de Piste », éditions Alsatia, vers 1980)
7. id.(une vieille image découpée dans le supplément TV « Le Monde »)
8. id.
9. Photo Bruno Amselllem pour « Le Monde » (avril 22010). – restauration image Vert et Plume.
10. « Men’s Magazines », éditions Taschen (2004)
11. MAC Lyon, avril 2010.
12. id.10
13. « Ben, la première revue d’art », éditions Arola, 2010.
14 id.
15. id.
16. id.
17.  « Dérision et Raison », exposition au musée de la Photographie de Charleroi (Belgique), 1997.
18. id.

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