L’idée que le monde veut être trompé

Mise à jour : 1er septembre 2012

CHRONIQUES D’UN ÉTÉ ORDINAIRE – 10.

Naturellement ce tableau n’était pas le plus regardé parmi tous ceux qui figuraient dans le nouvel accrochage d’art contemporain du Centre Pompidou. Le dessin était dans le style début du siècle précédent. De quoi faire fuir les visiteurs les plus jeunes, majoritaires dans cette section du musée. Le texte était en français, une langue que les étrangers qui avaient envahi la capitale durant l’été ont pour la plupart remplacée par l’anglais.
C’est pourtant devant lui que Michel s’est arrêté. Il faut dire qu’il est lui-même peintre et attiré par le travail de ses confrères. Ernest T. est un ancien qui exprime à propos du monde des opinions décalées.

Une image

Ernest T. « Sans titre », 1988 (partie supérieure du tableau). Sourcing image : accrochage d’art contemporain au Centre Pompidou, printemps-été 2012 (photo Vert et Plume, 08 2012)

« Rassurez-vous, l’ironie mensongère n’est pas limitée aux intellectuels béni-oui-oui dans leurs rapports avec l’industrie culturelle. »

(Ernest T.)

Michel relut le texte plusieurs fois. Il le photographia pour le projeter sur l’écran de son ordinateur. Ā la 10è ligne : « Mais ils souhaitent cette imposture, tout conscients qu’ils soient ». Ce « ils » l’englobait, lui, ses voisins, les gens dans la rue, les lecteurs de ce texte. Ainsi, selon Ernest T. nous souhaitons tous être bernés. L’imposture des autres est le médicament qui nous retient à la vie. Parce que nous sommes nous-mêmes des imposteurs, nous avons besoin de savoir que ceux qui nous guident le sont aussi pour nous accepter comme tels !

Plus que tous les autres mots, celui d’ « imposture » frappa l’esprit de Michel. Il alla en vérifier le sens dans le dictionnaire. DÉF. Imposture. n.f. « Le masque de la vérité » (Vauven). Tout ou presque était déjà dit. 1° – Un discours mensonger, de fausses apparences. 2° – Imputation mensongère. 3° – En se faisant passer pour ce qu’on est pas. Imposteur. n.m. 1° – Celui qui abuse de la confiance, de la crédulité d’autrui par des discours mensongers, des promesses fallacieuses dans le dessein d’en tirer profit. 2° – Celui qui cherche à en imposer par de fausses apparences.

Un texte

Ernest T. « Sans titre », 1988 (partie inférieure du tableau). Sourcing image : accrochage d’art contemporain au Centre Pompidou, printemps-été 2012 (photo Vert et Plume, 08 2012)

« Les hommes pressentent que leur vie devient tout à fait intélorérable sitôt qu’ils cessent de s’accrocher à des satisfactions qui, à y regarder de près, n’en sont pas. »

(Ernest T.)

Ensuite, Michel rechercha des exemples. Le premier qui lui vint à l’esprit fut évidemment celui des hommes politiques, quelle meilleure cible ? Ils se font élire sur des programmes auxquels les foules adhèrent en faisant semblant de croire qu’ils seront respectés. Ce qui n’arrive jamais. Et les doctrinaires de crier à la trahison. Autre type d’imposture : la pose convenue.

Michel pensa aussi à la machine éducative publique. Elle laisse chaque année sur le carreau des dizaines de milliers d’élèves, boudés par un marché du travail qui n’a plus besoin d’une main-d’œuvre non qualifiée. Michel mit dans le même sac les maîtres qui se refusent obstinément à assumer des tâches autrefois dévolues aux parents sans voir que la structure familiale à laquelle ils s’accrochent n’existe plus.

Pour masquer la vérité, l’imposteur fait croire  qu’il ne peut pas agir autrement : un refus systématique du changement auquel, dit-il, il n’a pas été préparé.

Un tableau

Ernest T. « Sans titre », 1988 (Le tableau en entier). Sourcing image : accrochage d’art contemporain au Centre Pompidou, printemps-été 2012 (photo Vert et Plume, 08 2012)

« L’idée que le monde veut être trompé est sans doute plus réelle qu’elle n’a jamais prétendu l’être. »

(Ernest T.)

Recherchant encore d’autres exemples d’impostures, Michel se remémore les propos d’intellectuels, entendus à la radio, qui brodaient autour de la notion de république, des principes de liberté, d’égalité et de fraternité, des « valeurs que la France a su exporter au-delà de ses frontières »…, comme s’ils dessinaient des images d’Épinal à l’intention d’une société figée dans le passé. Un passé d’impostures précisément, dont on connaît assez les crimes et les injustices aujourd’hui pour s’en détourner.

Sans oublier de mentionner l’imposture de l’art, celle qu’Ernest T. dénonce à sa manière. L’art dont le rôle se résume trop souvent à l’autosatisfaction de ceux qui le produisent, de leur cercle restreint de critiques, d’amateurs-collectionneurs et de courtisans.

MORALE DE CETTE HISTOIRE.  Qu’en définitive l’art n’a pas pour mission de démontrer car, dès lors qu’il veut le faire, le public s’en détourne. C’était la beauté des formes qu’il recherchait jusqu’au milieu du siècle précédent. C’est désormais la beauté des couleurs, mais plus encore les images étranges, inédites, les performances, l’ivresse du regard. Il veut se perdre dans l’art, certainement pas s’y retrouver.

Flash info artiste

Ernest T.  Artiste né en Belgique en 1943. Il met en scène la vie des artistes et le monde de l’art pour mieux en faire ressortir les travers et servir de miroir aux autres activités de l’esprit humain.

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