Liberté chérie

 
Il a autour de soixante ans. Il dirige un cabinet de conseil sans que l’on sache exactement dans quel domaine il est spécialisé. C’est un touche à tout. Voilà deux jours qu’il est en Egypte.
Assis avec un Français, dont il vient de faire la connaissance, au bar de l’hôtel où il séjourne, il explique qu’il ne se sent pas à l’aise en découvrant le Caire. C’est la première fois. Quelque chose le gêne dans le monde arabe aujourd’hui. Un univers qui n’est plus le sien. Il parle à l’imparfait parce qu’il a beaucoup aimé le Moyen-Orient quand il était jeune. En dépit des dictatures, ou bien à cause d’elles, la religion avait perdu une grande part de son influence. Comme en France au moment de la Révolution, disait-il. Il avait apprécié le cosmopolitisme de villes comme Alep, Beyrouth, Amman et Téhéran. Les étrangers étaient les bienvenus, particulièrement les Français. Il pouvait dormie n’importe où sans crainte, à l’exception du sud de l’Iran. 

La liberté est une force vitale, pas un discours

Nancy Spero [Américaine, 1926-2009] « Azur », panneau mural (2002). Sérigraphie, linogravure (impression à l’encre grasse) et peinture synthétique sur papier. Sourcing image : exposition « Nancy Spero, un cri du cœur » au Centre Pompidou, automne-hiver 2010-2011 (Photo The Plumebook Café, 11/10)
Nancy Spero [Américaine, 1926-2009] « Azur », panneau mural (2002). Sérigraphie, linogravure (impression à l’encre grasse) et peinture synthétique sur papier. Sourcing image : exposition « Nancy Spero, un cri du cœur » au Centre Pompidou, automne-hiver 2010-2011 (Photo The Plumebook Café, 11/10)
 
Il explique qu’il a désormais soif de modernité. La France a a fini avec les terroirs depuis 1914. Un siècle plus tard, tous les pays du nord de l’Afrique en sont encore là. Il serait incapable de vivre en étant prisonnier de références incessantes à un passé lointain et incertain. 
L’emprise d’une religion qui prétend avoir édicté pour l’éternité les règles de conduite à respecter dans nos rapports les uns avec les autres, avec les femmes, avec la nourriture, avec la culture…, est incompatible avec la liberté. Comment de telles croyances, de telles coutumes, s’exclame-t-il, pourraient-elles encore être comprises en Europe ?
Le Caire est une ville étrange, qui tourne le dos à son histoire ancienne dont des milliers de touristes viennent découvrir les vestiges. 
L’idée que le Sphinx et les Pyramides soient un jour détruits par des fanatiques criant à l’idolâtrie et au sacrilège ne paraît plus inconcevable à notre Français..

Elle peut aisément être aliénée, et disparaître

Nancy Spero [Américaine, 1926-2009] « Azur », panneaux muraux (2002). Sérigraphie, linogravure (impression à l’encre grasse) et peinture synthétique sur papier. Sourcing image : exposition « Nancy Spero, un cri du cœur » au Centre Pompidou, automne-hiver 2010-2011 (Photo The Plumebook Café, 11/10)
Nancy Spero [Américaine, 1926-2009] « Azur », panneaux muraux (2002). Sérigraphie, linogravure (impression à l’encre grasse) et peinture synthétique sur papier. Sourcing image : exposition « Nancy Spero, un cri du cœur » au Centre Pompidou, automne-hiver 2010-2011 (Photo The Plumebook Café, 11/10)
 
En visitant la ville, il a songé parfois à  Lisbonne quand il y travaillait, bien avant que le Portugal n’intègre l’U.E.
Une ville poussiéreuse (sans doute à cause du sable qui est partout et de la pollution). Une ville qui ne manque pas de charme, mais qui concentre en son sein un trop grand nombre d’habitants dont beaucoup vivent dans des conditions misérables.
Trop de voitures, trop de brouhaha, de désordre, trop de flics armés jusqu’aux dents. À tout moment kl s’est senti menacé. 
Notre voyageur a besoin de repères, d’un minimum d’organisation pour se déplacer et travailler, l’esprit détendu.
Hier en fin d’après-midi, il est allé visiter le Musée Égyptien. Un ancien palais – lui’a raconté le jeune homme qui l’accompagnait -, donné à l’Etat par une aristocrate. 
À l’intérieur tout était rangé dans des meubles en bois de couleur sombre. De grandes armoires aux portes vitrées, comme dans un ancien muséum d’histoire naturelle. 
Une odeur indéfinissable, une odeur de vieux, flottait au-dessus de tout. Il avait eu l’impression de déambuler à l’intérieur d’un tombeau. 
C’est alors qu’il comprit qu’il n’existait aucun lien vital entre les Égyptiens d’aujourd’hui et ceux du temps des pharaons, comme il en existe entre les Français et leur Histoire. 
Les visiteurs, des étrangers américains et français pour la plupart, se faisait halte devant ces vitrines de différentes tailles, levant la tête ou courbant le buste. 
Quant à notre voyageur, essayant d’oublier les contrôles de sécurité, les policiers armés de mitraillettes, il  s’interrogeait sur les conséquences d’une vie au quotidien passée sous la menace terroriste. Par la faute de quelques milliers d’individus face à des milliards…
N’existe-t-il pas d’autre alternative que de passer sa vie sous la protection de l’armée, et de dépendre d’elle ?

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