Libérer la province

« Je ne quitterai sans doute l’indignation qu’avec la vie », écrivait André Gide (1889-1951) dans son Journal.
DÉFINITION. Indignation : sentiment de colère que soulève une action révoltant en nous la conscience morale ou le sentiment de la justice (Dictionnaire Le Robert de la langue française, 1972)

En marchant il est le plus souvent absorbé par ses pensées

David Mazzuchelli « Acterios Polyp », 2009. Dessinateur américain né en 1960. Sourcing image : traduction française publiée par les éditions Casterman, 2010 (Bibliothèque Vert et Plume, déc.2010

Depuis longtemps il a un projet en tête qu’il est en train de réaliser.


Il y a ce pamphlet « Indignez-vous ! » de Stéphane Hessel que les Français ont acheté à Noël à la place des chocolats devenus trop chers pour eux. Je réfléchis que la colère, l’écoeurement, le scandale la révolte… tout cela est contenu dans l’indignation. D’instinct je me méfie de ce sentiment ressenti davantage qu’exprimé par une société de plus en plus manipulée, qui a du mal à penser par elle-même. En somme la liberté de pensée ne serait pas une chose naturelle mais une tournure particulière de l’esprit.

Sur le Champ de Mars, il aperçoit des jeunes gens qui jouent au foot sous la neige

« Footballeurs », collection du Scheringa Museum of Realist Art (Hollande), un musée controversé par certains. Sourcing image: internet sans mention du nom de l’artiste ni de date

Ici les choses naturelles paraissent encore normales. On s’amuse du temps qu’il fait et de ses conséquences plus qu’on ne s’en indigne.
La ville n’aurait pourtant pas la possibilité de faire baisser rapidement le niveau des eaux du lac s’il venait à grossir dans des proportions qu’on n’aurait pas imaginées.

J’ai retrouvé par hasard dans un des romans de  Georges Simenon, que j’appelle ses « romans coloniaux » dont l’action se déroule le plus souvent en Afrique, écrits avant la guerre, ce passage magnifique :
– Ils vont se mettre à table. Le gouverneur a invité Moutonnet et Isnard  à déjeuner avec l’inspecteur des Colonies… Ils m’attendent pour le café…
Un Donadieu continuait à manger avec appétit, mais l’autre commençait à s’agiter, à dresser l’oreille, à s’indigner. Cependant c’était un Donadieu que personne ne voyait ni n’entendait. C’était le Donadieu que Donadieu aurait voulu être.

Extrait de « Touriste de bananes », 1937 (éditions illustrée par Loustal, Vertige Graphic, 1998 – bibliothèque Vert et Plume, déc. 1998)

Il habite un quartier de villas menacées par la spéculation immobilière

David Mazzuchelli « Acterios Polyp », 2009. Dessinateur américain né en 1960. Sourcing image : traduction française publiée par les éditions Casterman, 2010 (Bibliothèque Vert et Plume, déc.2010

Il est consterné par l’hypocrisie des architectes et des élus parlant pour les autres de concentration urbaine et de logement social de qualité.

Le tort quand on a assez d’argent pour le croire est d’imaginer que toutes les personnes ont la possibilité de faire des choix dans la vie. Se demander comment un mec, ou une  femme, de plus en plus souvent, même un garçon ou une fille, peuvent en arriver dans un pays comme la France, dans une ville comme Annecy, à s’asseoir ou se coucher par terre sur un trottoir comme un chien qui attend son maître parti acheter le journal, un paquet de clopes, un billet de loto pour le tirage spécial de fin d’année ? Le bougre, la bougresse lancent un bonjour à chaque personne qui passe dont ils voient surtout les pieds, les chaussures crottées, les bottes cirées, les collants transparents, les jeans serrés. Des bourgeois qui passent ils regardent les pieds, l’entrejambe et le visage en contre-plongée, de vrais cinéastes du macadam. Dans la position où ils se trouvent ils ont du monde une vision exactement inverse de la nôtre. On n’imagine pas un clodo debout. La chose est pire encore dans les grandes villes où certaines femmes qui font la manche prennent des poses de supplication si ce n’est de suppliciées, à genoux les bras tendus la tête baissée, la voix qui psalmodie un lancinant message de détresse insupportable, oui vous pouvez me marcher dessus me cracher sur la tête, écraser mes mains gercées par le froid qui se cassent je suis à vos pieds faites de moi ce que vous voudrez.  Une boîte en fer blanc, une écuelle, posée loin devant pour nous obliger à faire attention, ne pas se prendre les pieds dedans, jeter une pièce.
Les mendiants sont inséparables des bonnes âmes qui s’apitoient, se détournent, pensent qu’une telle chose ne pourrait pas leur arriver, tomber aussi bas. L’utilisation du verbe tomber vient de l’idée qu’on gravit l’échelle sociale avec l’éducation, le travail, la discipline, le conformisme, le mieux étant encore d’être né dans une famille déjà assise sur le dernier échelon. Il n’y a pas de révolte là-dedans. Pas beaucoup de créativité non plus.
La misère reflète l’échec d’une société, l’acceptation de l’injustice qui serait le contre-pied du travail et de la réussite. Les nantis d’un côté et de l’autre les laissés pour compte. Ça  ne fonctionne pas, ça explose. Il y aura toujours des voix pour dire à ce moment-là qu’une bonne guerre… etc. Ce genre de réflexion me fait horreur.

Les médias, dit-il, sont à des degrés divers aux mains du pouvoir et de l’argent

Per Barclay « Conversation », 2006. Installation : 3 crânes en aluminium, trépieds et moteur. Sourcing image : exposition 20 ans de la galerie Guy Bartschi, Genève – Nuit des Bains, mai 2010 (photographie et mise en scène sur fond de ciel bleu, Vert et Plume)

Il a trop souvent l’impression que radios, télés et acteurs de la toile exploitent des « passions tristes » pour augmenter leur audience.

Je suis horripilé de lire un intitulé d’article, dans un grand journal, du genre : « Sommes-nous en 1936 ou en 1912 ? » sous la plume d’un grand économiste. Les belles phrases, les références savantes qui tiennent lieu de pensée.  A l’université déjà je ne supportais pas ce qui bridait notre créativité, cette façon qu’avaient certains profs de nous retenir par la manche ou d’attraper le dos de notre veste comme s’ils redoutaient que nous en venions à inventer un nouveau langage qu’ils ne comprendraient pas. Je m’interroge à propos de ce comportement « Ne traduit-t-il pas une incompréhension d’un monde où la vitesse du changement s’est accélérée au point de faire parfois tourner la tête, et où la dimension des problèmes donc des solutions à rechercher est désormais à l’échelle de la planète toute entière, les pauvres avec les riches,  plus du tout d’une nation ? Pas facile à admettre, surtout pour les hommes politiques dont le pays, la nation, la patrie, les grandes valeurs, les grands principes, les traditions, constituent l’essentiel du fonds de commerce. Déni d’une réalité qui explique cependant la situation d’échec où ils sont enfermés.

Libérons la province de l’emprise de la capitale !

David Mazzuchelli « Acterios Polyp », 2009. Dessinateur américain né en 1960. Sourcing image : traduction française publiée par les éditions Casterman, 2010 (Bibliothèque Vert et Plume, déc.2010

Peut-on supporter indéfiniment des hommes politiques et des journalistes parlant de la France en s’appuyant sur l’actualité de la région parisienne ?

Comme me le répète volontiers un ami parisien je suis d’abord un provincial. Je ne dis pas Aïe-phone mais téléphone, j’aime les quartiers intellos de Paris d’où la foule est absente, je déteste le bruit de la circulation, je ne vois pas l’intérêt de rester -devant un bar sur le trottoir jusqu’à 2 heures du matin pour fumer sa cloque, ou éclater de rire et hurler dans la rue comme si j’étais seul au monde, que mon corps ne m’appartenait plus.
Je vais déjeuner chez Lipp boulevard St. Germain entre deux tables occupées l’une par des Canadiens et l’autre par des provinciaux du Midi accompagnés de leur ami parisien. Je me rends ainsi compte pour commencer que nous en avons tous un. Je l’entends faire cette réflexion : « Paris devient un désert ! ». Je regarde la foule des gens qui marchent en tous sens sur le trottoir, les voitures qui se pressent sur le boulevard. Il me revient aussi à l’esprit que la population de Paris s’est accrue au cours des dernières années… je ne comprends pas où il veut en venir. « La première liberté, explique-t-il est celle de se déplacer ! ». Le voilà qui s’insurge contre les voies de bus, les pistes cyclables, l’élargissement des trottoirs… et je coupe le son. Pour ma part je considère les voitures comme des instruments de violence à utiliser avec discernement. Des symboles sexuels, je pense aussi à ça lorsque je vois passer un homme dans un monstrueux blindé 4×4 à 4 portes, toutes vitres fumées et moteur ronflant qui bombe le torse. Des rangées de pénis au repos blottis la nuit contre le rebord des trottoirs.

Les faiseurs de miracles sont des charlatans

Souchelocq « Poger », Métal Hurlant (fin des années 1970). Archives Vert et Plume

A ses yeux, le plus grave problème de notre temps est le recul de l’enseignement et de l’éducation des enfants des classes dites « populaires » et des pays pauvres qui sont prêts à marcher derrière des extrémistes de tout poil comme autrefois les Allemands derrière Hitler.

Deux mots pour terminer.
1. Je ne supporte pas qu’on s’en remette à une autre personne, aussi surnaturelle soit-elle, qui aurait la charge de faire notre bonheur. Je ne m’en remets jamais entièrement aux autres. Mon expérience m’a enseigné qu’il faut toujours se tenir sur ses gardes. Par principe, je me considére responsable de tout ce qui m’arrive.
2. A mon ami parisien, j’adresse ce message :  « Ce qui m’a le plus choqué après ton départ de l’entreprise qui t’employait a été d’apprendre que l’action de ton successeur n’était plus guidée par un idéal, comme tu l’avais jugé indispensable. Cela a sans doute été une bonne affaire pour les actionnaires ».



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