L’hiver des autres

Interview de Matthew Desrivières

PORTRAIT. Lire Avant-gardes du XXIè siècle

Mode masculine, nom du mannequin inconnu, vers 2000. Sourcing image : magazine "Crash", archives Vert et Plume

Qu’est-ce que vous voulez savoir au juste ? Le passé pour moi n’a pas beaucoup d’intérêt. En classe on a appris l’histoire de France comme tout le monde mais franchement trop d’épisodes sont encore travestis. Je m’intéresserai à l’histoire quand elle dira la vérité. Ce n’est pas quelque chose qui rassemble. Je ne veux pas dire qu’elle divise mais elle laisse beaucoup de monde sur le bord de la route. Pour le coup vous voyez on ne s’est pas encore débarrassés des vieilles censures. De mon point de vue, la France n’est pas un pays moderne, pas encore. Vous allez vous marrer mais je trouve qu’il faudrait virer tous les vieux qui nous gouvernent.


Non, je ne connais rien à la vie d’autrefois mais mon père me raconte des trucs

"Descente en luge sur un chemin en hiver", Charanche dans le Vercors (Isère). Sourcing image : gravure de l'album du Dauphiné, 1836. Publiée par "L'ALPE", éditions Glénat (hiver 2011). Collection Vert et Plume

C’est l’hiver.

Je sais qu’étant gosse mon père faisait ce qu’il appelait du « bob » avec ses copains. Il se mettait à plat ventre sur sa luge, une luge haute en bois pas en plastique comme maintenant, et avec les pieds il s’accrochait à celui de derrière qui en faisait autant avec le troisième. Ils se lançaient sur un chemin dont la neige était tassée et souvent gelée dans les virages à l’ombre. Une fois ils étaient passés sous un cheval attelé qui montait, une autre fois ils s’étaient scratchés contre la porte d’une grange !  J’aime ce genre d’histoire parce que c’est mon père.

Oui, seulement des idées

Neurdein frères "Exercices d'hiver : lutte sur la glace de la piscine au collège d'athlètes de Reims. Carte postale, vers 1913. Sourcing image : Colette Gouvion "Braguettes", histoire du vêtement et des moeurs. Éditions du Rouergue, 2010 (bibliothèque Vert et Plume)

Premier frisson de l’hiver.

Quand je regarde cette image, j’ai du mal à croire que ça se passe en France. J’aurais dit l’Allemagne ou… la Scandinavie. Surtout en 1913, on imagine les Français habillés en soldats se préparant à la guerre, pas en slip pieds nus sur la glace ! C’était vraiment le délire d’une époque qui tenait des grandes théories sur le corps. J’ai appris ça en classe. C’est complètement dépassé, je veux dire que notre génération… enfin, on n’a pas besoin de s’exhiber comme eux. Entre copains on est à l’aise avec ces questions, même si le sexe est un truc important qu’on a tous en tête. (Il rit) 
Oui y’en a qui sont gays à l’école. Mais on est trop différents, il faut en parler avec eux.

Expérience de déneigement avec un tracteur-chenilles, avril 1923 (route du col de Porte, en Chartreuse). Sourcing image : "L'ALPE", hiver 2011. Éditions Glénat (collection Vert et Plume)

L’hiver commença tard cette année-là.

On dit que les gens se connaisssaient, se disaient bonjour. Etre patron ou ouvrier n’avais aucune importance. C’est vrai qu’aujourd’hui on a du mal à imaginer ça. C’est plutôt le contraire, persone ne fait attention aux autres. Surtout les jeunes, on se fout de la gueule des vieux, on a plutôt envie de les envoyer promener. Ils rabâchent toujours la même chose. Ouais, ils vivent dans le passé justement. Nous on n’a pas envie de leur ressembler.

C’est naturel

Victor de Cessole "Le caporal Fouillet à motocyclette à Beuilles-les-Launes", mars 1926. Sourcing image : "Offshore", magazine culturel de la région Languedoc-Roussillon, été 2009

Beaux jours d’hiver.

J’aime bien cette scène. Malheureusement c’est un militaire qui est sur la moto.  On n’est plus du tout sur la même longueur d’onde. J’aurais pas aimé vivre dans une société qui accordait une place aussi importante à larmée. Pour ce que ça leur a servi…

Nous aussi on se bagarrait quand on était gamins…

Pierre Joubert "Bataille de boules de neige", vers 1930. Sourcing image : P. Joubert - Chefs d'oeuvre, éditions de L'Épi et Hachette, 1981 (bibliothèque Vert et Plume)

Hiver précoce.

… mais pas en short dans la neige ! Je connais ces dessins de scouts. Voilà aussi un truc qui a complètement disparu. Enfin, pour moi. Mes parents m’avaient inscrit avec un copain. Le dimanche matin ma mère devait nous emmener en voiture pour assister à la messe avant de partir en ballade avec les autres. D’abord on lui a demandé de nous emmener après la messe, ensuite on lui a dit de ne plus nous emmener du tout. J’avais une jolie chemise à manches courtes avec des insignes comme sur le dessin. Pour le reste je ne me souviens pas.

Aujourd’hui le plus souvent on s’amuse

Compétition de ski à Thônes (Haute-Savoie), vers 1952. Sourcing image : archives Vert et Plume

Sports d’hiver

J’ai un oncle qui a commencé très jeune à faire des compétitions de ski. A l’époque ils n’avaient pas besoin de remonte-pente ni de station de ski, rien. Ils choisissaient un champ en pente. Ils damaient la piste avec leurs skis, remontaient autant de fois que nécessaire et c’était parti. Bon, c’était une époque. Nous a un tas de matos, des super fringues.  C’est le système économique qui veut ça, on a rien demandé, tout était déjà là quand on est arrivés (il rigole).

Et on fait les fous pour épater les filles

Adolfas Mekas "Halleluyah les collines", film long-métrage (1963). Peter Beard dans le rôle de Jack. Sourcing image : L'Avant-Scène du Cinéma, 1966 (collection Vert et Plume)

Vivement l’hiver !

C’est un grand photographe. Mes parents m’avaient emmené voir une expo de Peter Beard à Paris. Il y a longtemps. Il y avait des collages géniaux qui mêlaient les femmes, les animaux, la nature avec ses textes. Il a rempli un tas de carnets avec des collages. Un jour il s’est fait attaquer par un lion, il a été salement amoché. Je ne sais pas s’il vit encore. Il doit être vieux. On n’entend plus parler de lui. Il aimait les femmes. J’ai vu le film en DVD. C’est long, un peu démodé. Par contre mon père l’adore. Il ne le egarde pas d’une seule traite. Un morceau plusieurs soirs de suite et je l’entends qui riugole tout seul. Il a raison. Le film doit lui rappeler des trucs. Vous voyez, c’est comme ça que ça se passe. Après il me les raconte.

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