Les souvenirs sous les passions

Mise à jour : 2 juillet 2012

« Les souvenirs du jeune âge reparaissent sous les passions comme le palimpseste sous les ratures. »
Victor Hugo, « L’Homme qui rit », 1869

Cela ressemblait à un éblouissement

DÉFINITION. Palimpseste. n.m. Un manuscrit dont on efface la première écriture pour pouvoir écrire un nouveau texte. Adj. un manuscrit palimpseste.

RÉCIT. Une fois tous les deux ans, lui semblait-il, l’artothèque d’Annecy exposait au 1er étage de Bonlieu ses nouvelles acquisitions (dessins et photographies sous cadre) que peuvent emprunter les abonnés à la bibliothèque municipale. Une rare occasion de voir exposé à Annecy le travail de jeunes artistes connus au plan national. Cela changeait des traditionnelles peintures du lac et des montagnes enneigées. Était-ce pour cela que G. restait planté depuis un long moment devant une grande photographie en couleurs, ou parce qu’elle réveillait en lui le souvenir d’un voyage à Luanda, capitale de l’Angola ?

Bernadette Tintaud « Pierres palimpsestes », 2008. Photo argentique, carrières de Saint-Restitut. Sourcing image : nouvelles acquisitions de l’Artothèque d’Annecy-Bonlieu (photo Vert et Plume, automne 2011)

« Les carriers, qui extrayaient la pierre pour la porter vers la lumière, ont laissé sur les parois les traces de leurs outils et des graffiti. »
(L’artiste, lors d’une exposition sur son travail en résidence à Lux « Écritures de lumière », printemps 2010 (Scène nationale de Valence & ministère de la Culture)

Il ne pouvait malheureusement pas exprimer à haute voix, à l’intention de la jeune femme qui l’accompagnait,  ce qu’il ressentait devant cette image, bien qu’il eût commencé à le faire et s’était tu, s’apercevant qu’il n’était plus seul dans la salle d’exposition.

Il s’était projeté sans réfléchir, un peu à la manière d’Alice basculant dans le Pays des Merveilles, à l’intérieur de la photographie. Il se tenait dans l’ombre de cette partie de la carrière qui ressemblait à un entrepôt ouvrant sur un quai d’expédition.

Mais celui que G. avait en tête (une parfaite réplique de celui-ci) était installé à des milliers de kilomètres de là, en Afrique australe. Il observait le va-et-vient des manœuvres portant sur leur dos des sacs de farine (au lieu des pierres qui devaient être transportées sur des chariots) dont la poussière avait changé en blanc la couleur noire de leur peau. Loin de ressembler à des clowns, ces hommes jeunes, aux muscles saillants, lui faisaient penser aux mineurs des anciennes houillères. Ils marchaient de la lumière éblouissante du soleil où le camion qu’ils déchargeaient était stationné vers l’obscurité de l’immense magasin ou des milliers d’autres sacs étaient déjà empilés. Ce n’était pas une mince affaire d’alimenter une ville aussi vaste et peuplée que la capitale de l’Angola. L’entrepôt de Luanda avait la même ouverture rectangulaire que celui de la carrière de Saint Restitut sur la photographie ! Le plus étonnant étaient ces blocs de pierre entreposés  sur la droite qui avaient la forme exacte des cartons dans lesquels lui-même livrait ses marchandises au propriétaire de la société angolaise. Ils étaient stockés au même endroit, ce dont il ne manquait jamais de se plaindre. Une chaleur excessive pouvait compromettre la conservation de ses produits. Les pierres n’étaient pas menacées de la même manière.

Puis G. chercha à prendre du recul par rapport à ce souvenir très précis qui l’avait assailli. Il contempla avec un certain détachement l’image accrochée au mur devant lui.
Il recherchait dans son esprit ce qui le frappait à un second degré. Une réalité, dont il n’allait pas tarder à comprendre qu’elle était la cause profonde de sa première émotion : la vétusté, davantage que l’ancienneté du lieu. L’atmosphère qui s’en dégageait était en tous points semblable à celle de l’ancienne manufacture de lunetterie de son arrière-grand-père, abandonnée dans les années 50 et qu’il avait transformée avec ses frères et ses cousins en un territoire de jeu aussi enchanté que le monde d’Alice.

Que des hommes puissent encore travailler dans un tel décor, que d’autres y viennent pour acheter, sans se soucier ni de la chaleur, ni de la poussière, ni du délabrement des murs, ni des imperfections du sol sur lequel ils manquaient à tout moment de trébucher, cela semblait ahurissant.  Tous sans exception, y compris lui, s’étaient accommodés du lieu, paraissaient heureux d’être là. Des ouvriers riaient, marchaient le plus vite qu’ils pouvaient pour obtenir la prime de rendement qui leur avait été promise. En les observant, G. aurait pu songer à des esclaves plutôt qu’à des mineurs. Mais l’esclavage avait été une condition codifiée, marquée par la brutalité et le droit de vie ou de mort, à laquelle il n’était pas permis d’assimiler ce qu’il voyait.

MORALE DE CETTE HISTOIRE. G. qui adore rechercher le sens des choses quand d’autres se plaisent à dire qu’elles en sont dépourvues, sortit de la salle d’exposition en expliquant à son amie ce qui l’avait tant frappé : « Ainsi, disait-il, on peut vivre le passé au présent dans la vraie vie ou à travers le regard d’une artiste, selon la latitude où l’on se trouvait sur la Terre. Et éprouver un sentiment quasi rédempteur de fraternité humaine ! »  Il posa un bras sur les épaules de la jeune femme, l’attira contre lui et couvrit son cou et son visage de baisers furtifs qui s’envolaient aussitôt comme des papillons.

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