Les projets et les rêves

« Seuls les projets créent les rêves, pas l’inverse. »
Daniel Buren (interview publiée dans la revue Crash – hiver 2006-2007)

Il n’y a pas d’art national

A gauche : Jacques Martin « Temple dorique, élévation partielle », ext. de La Grèce (Editions Dargaud, 1997) – à droite, photo clin d’œil de Frédéric Mitterand, ministre français de la culture et de la communication (2009) prise dans la cour d’honneur du Palais-Royal à Paris (source : « Le Monde » magazine , avril 2010)

A gauche : Jacques Martin « Temple dorique, élévation partielle », ext. de La Grèce (Editions Dargaud, 1997) – à droite, photo clin d’œil de Frédéric Mitterand, ministre français de la culture et de la communication (2009) prise dans la cour d’honneur du Palais-Royal à Paris (source : « Le Monde » magazine , avril 2010)

Portfolio de l’artiste à la fin de l’article (pour y accéder, cliquer sur « Lire la suite »)

Par François Valménié
PORTRAIT. Journaliste indépendant, F.V. voyage partout dans le monde en quête de reportages originaux qu’il vend à des magazines, en particulier ceux que l’on trouve à bord des avions des grandes compagnies aériennes. F.V. collabore au blog de Vert et Plume pour qui il rédige des articles qui ont trait à l’art en général plutôt qu’à l’actualité des expositions qu’il n’a guère le temps de visiter
Lire à ce propos: Les temples de l’art sont-ils réservés à une élite ?

« Les Deux Plateaux » de Daniel Buren : une œuvre commandée par Jack Lang au milieu des années 80 et connue sous le nom des « Colonnes de Buren ». Elles sont devenues une des attractions touristiques parisiennes. C’est aussi un terrain de jeux pour les enfants qui font du patin à roulettes entre les colonnes, jouent au ballon et escaladent les blocs de marbre blanc striés des célèbres rayures de 8.7 cm en marbre noir, quand les adultes leur séance de pose photo terminée veulent bien leur céder la place. 18 mois de travaux ont été nécessaires pour les restaurer (entre fin 2008 et début 2010). Une des rares œuvres d’art originales de la capitale qu’il soit encore permis de toucher et de caresser. La polémique qui a entouré leur installation est une parfaite illustration de l’esprit chagrin français.

Daniel Buren : « On ne peut pas séparer mon travail du lieu. Mon travail au Palais Royal ne m’appartient pas. Et on ne peut pas détacher le Palais Royal du travail que j’ai fait. » (source citée au début de l’article)

Les grands artistes

Daniel Buren, Hôtel de la Monnaie de Paris (sept.2009). Photo Vert et Plume

Devenir un grand artiste aujourd’hui n’est pas une simple affaire. Le candidat au titre est confronté à une concurrence venant des cinq continents. Il faut être capable de parler à tous les peuples de la terre.

Daniel Buren, Hôtel de la Monnaie de Paris (sept.2009). Source : photo Vert et Plume

Daniel Buren, Hôtel de la Monnaie de Paris (sept.2009). Photo Vert et Plume

Un défi d’autant plus difficile à relever pour les Occidentaux qu’ils ont été élevés dans l’idée que leur culture était un modèle universel. On avait juste oublié que les idées européennes n’avaient pas été proposées aux autres peuples ni débattues démocratiquement mais imposées par la force de la conquête. Il faut repartir de zéro.

Daniel Buren : « Le travail peut critiquer le lieu ou s’adapter au lieu. » (source citée)

Repartir à zéro

Château de Fontainebleau "La Galerie des Cerfs", ornée sous Henri IV. Sourcing image : "L'OEIL" magazine, déc.2010 (collection Vert et Plume)

L’art occidental moderne a d’autant plus de chances d’être compréhensible et accepté par tous qu’il tend vers le classicisme.

Daniel Buren : « La couleur est une des rares choses dans le domaine de l’art qui n’est ni pensée ni traduisible avec des mots. Cela parle des émotions et surtout c’est de la pensée pure. (source citée)
Contrairement à une idée reçue le classicisme n’équivaut ni à un retour au passé (tout juste la reconnaissance de certaines valeurs pérennes), ni à une absence d’originalité, au contraire. Des artistes aussi différents que Louise Bourgeois, Robert Mapplethorp et Daniel Buren, tous trois tenants d’un style d’expression classique, sont ou ont été de très grands créateurs, très originaux. Pas étonnant que certaines de leurs œuvres aient suscité la controverse voire davantage s’agissant de Mapplethorpe.

A gauche : « Le Diadumène » (env.430 av.J.C.). Athènes, musée de l’Acropole (source : « The Nude/Le Nu » par Kenneth Clark, éditions Livre de poche (1969). – A droite : Robert Mapplethorpe, « Autoportrait sans titre » (env. 1980)

A gauche : « Le Diadumène » (env.430 av.J.C.). Athènes, musée de l’Acropole (source : « The Nude/Le Nu » par Kenneth Clark, éditions Livre de poche (1969). – A droite : Robert Mapplethorpe, « Autoportrait sans titre » (env. 1980)

« I want people to see my work first as art, and second as photography. »
« Je veux que les gens regardent mon travail comme de l’art, ensuite seulement comme de la photographie. »

Robert Mapplethorpe cité dans Inge Bondi- ‘The Yin and the Yang of Robert Mapplethorpe” (Jan-Feb 1979). Source: “Mapplethorpe & the classical tradition”, editions Deutsche Guggenhein, Berlin (2004)

La tradition classique

A gauche : « Eros et Dauphin », détail d’une mosaïque de la Maison des Dauphins à Délos. – à droite, « Amphore panathénaïque », mosaïque de la Maison du Trident à Délos. Images extraites de « La Grèce hellénistique » (chap. Lumière et Couleur, 280-150 av.J.C.). Editions Gallimard, 1970 (source : bibliothèque Vert et Plume)

A gauche : « Eros et Dauphin », détail d’une mosaïque de la Maison des Dauphins à Délos. – à droite, « Amphore panathénaïque », mosaïque de la Maison du Trident à Délos. Images extraites de « La Grèce hellénistique » (chap. Lumière et Couleur, 280-150 av.J.C.). Editions Gallimard, 1970 (source : bibliothèque Vert et Plume)

La tradition classique  contient les principes hérités à l’origine de l’Antiquité grecque qui a fondé la culture occidentale, enrichie ensuite par l’art de la Renaissance et du 18è siècle. Pureté des formes et des lignes, d’harmonie des couleurs et des sons, éternité donc universalisme  du sujet traité, noblesse des matériaux utilisés. Une noblesse qui peut provenir uniquement de leur aspect selon leur agencement, pas nécessairement de la matière. C’est le cas avec Christian Boltanski qui transfigure tout ce qu’il touche, donne aux matériaux les plus humbles une dimension métaphysique (lire : « Il est entre la vie et la mort »)

Les ordres grecs et romains, planche du Petit Larousse Illustré (années 1960). Archives Vert et Plume

Daniel Buren : « Ce qui m’intéresse c’est de jouer avec mes règles et de me méfier de celles imposées par le musée ou par le système. » (source citée)

Les projets créent les rêves

En s’en remettant pour les formes à quelques règles reconnues par tous, l’art classique se concentre sur le contenu dont il fait ressortir l’originalité au lieu de le parasiter ou à l’inverse d’en habiller le vide.
Les grands artistes ont quelque chose à dire et à nous apprendre. Ils donnent à rêver.

Piet Mondrian "Composition A", 1920. Sourcing image : numéro spécial Télérama "Mondrian auCentre Pompidou", hiver 2010-2011 (bibliothèque Vert et Plume)

Ces lignes noires et des couleurs primaires, archétypes de la modernité. Piet Mondrian a inventé un langage plastique pour un monde en construction perpétuelle.

A tous les  autres le soin de nous distraire, au pire celui de nous ennuyer. Combien de fois ressort-on d’un spectacle ou d’une exposition en se disant que l’on a rien appris, que l’on a perdu son temps.
Il est aussi vrai que bon nombre de personnes qui ont négligé l’art à l’école ou n’ont pas eu la chance de pouvoir s’y intéresser durant leur vie d’adulte trouvent dans ces occasions, même si elles ne sont pas mirobolantes, un moyen de rattraper le temps perdu. « Je ne m’intéressais pas à tout ça, c’est bien de le découvrir aujourd’hui », entend-t-on souvent dans les musées dont la fonction pédagogique est importante.

Daniel Buren : « C’est grâce à un projet à exécuter dans un lieu inattendu qu’un rêve va devenir réalité ou bien qu’un rêve va apparaître qui n’aurait jamais été imaginable autrement. » (source citée)

Lire la légende sous l'image au-dessus

L'installation de Daniel Buren habitée par l’image anonyme d’un jeune homme photographié en Belgique dans les années 20 (Exposition « Déraison & Raison », Charleroi – 1997). Photomontage Vert et Plume

Transformer le lieu

Dommage que l’installation de Buren dans la cour de l’Hôtel de la Monnaie à Paris n’ait pas été maintenue tant elle apportait le souffle de la vie à ce bâtiment d’une tristesse inouïe installé sur la rive gauche de la Seine à la hauteur de l’Institut. La circulation automobile y est intense  s’interrompant comme à regret lorsque le feu est rouge pour laisser aux  touristes juste le temps de traverser la chaussée en courant. Un vent fort s’engouffre très souvent sous le porche de l’Hôtel décourageant les curieux d’y poser le pied.
Le dais dessiné par Buren faisait tout oublier, la poussière, le courant d’air, le bruit, il était comme un rayon lumineux dans la cour sombre d’une institution tombée en désuétude.

La réalité du mur et de l’espace

Daniel Buren : « Tout l’art dépend de l’architecture. On ne peut pas exposer s’il n’y a pas de mur ou de salle. Un jour je me suis dit – Qu’est-ce que ça veut dire ? –. J’ai pensé : plutôt que d’ignorer la réalité du mur et de l’espace, je vais l’incorporer dans mon travail. D’une certaine façon, on ne peut pas s’imaginer mon travail sans le lieu dans lequel il existe… » (source citée)

Un cas d’école : la Fondation Gianadda (Valais, Suisse)
pour illustrer le propos de Daniel Buren sur l’art, l’architecture, le lieu et le mur

Vue de la Fondation Gianadda du côté de l’entrée principale, Martigny (Suisse). Source : image internet.

Vue de la Fondation Gianadda du côté de l’entrée principale, Martigny (Suisse). Source : image internet.

Le bâtiment de la Fondation peut faire songer à une pyramide aztèque tronquée ou à une réplique valaisanne de Fort Knox.

Lorsqu’on pénètre à l’intérieur du bâtiment de la Fondation Gianadda  il y fait si sombre qu’on dirait pénétrer dans une ancienne église ou une crypte. Depuis un  large balcon carré on aperçoit dans la fosse centrale les visiteurs qui déambulent sur une plateforme élevée d’où ils manquent de tomber au premier faux pas. Sur le mur qu’ils longent de la sorte sont accrochées les tableaux prêtés par de multiples institutions à travers le monde sur le thème d’une rétrospective historique de la peinture ou bien autour d’un artiste suffisamment célèbre pour attirer amateurs suisses, français et étrangers.

Intérieur de la Fondation Gianadda, exposition “De Courbet à Picasso”, automne 2009

Intérieur de la Fondation Gianadda, exposition “De Courbet à Picasso”, automne 2009 (photo Vert et Plume)

Daniel Buren: « La majorité des oeuvres d’art fait semblant d’exister sans le lieu. » (source citée)

Portfolio de l’artiste

Dans l’article consacré à Daniel Buren par la revue « Crash » dans son numéro de l’hiver 2006-2007, il déclarait n’éprouver aucune nostalgie à ce que son travail disparaisse après la durée d’une exposition, qui peut être de 2, 3 mois ou même une année. Il conserve des photographies de ses réalisations.

Daniel Buren & Modern Art Oxford « Three windows, 5 colours for 252 places », travail in situ (2006)

Daniel Buren & Modern Art Oxford « Three windows, 5 colours for 252 places », travail in situ (2006)

Daniel Buren & Modern Art Oxford « Three windows, 5 colours for 252 places », travail in situ (2006)

Daniel Buren & Modern Art Oxford « Three windows, 5 colours for 252 places », travail in situ (2006)

Daniel Buren & Modern Art Oxford “2 layers, colours fixed and mobile, travail in situ (2006)

Daniel Buren & Modern Art Oxford “2 layers, colours fixed and mobile, travail in situ (2006)

Daniel Buren utilise ses bandes de 8.7 cm depuis 1965

Exposition Daniel Buren / Lawrence Weiner « La cabane éclatée aux caissons lumineux, musée de Sérignan (janvier 2007). Image accompagnant l’article de Crash (source : archives Vert et Plume)

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