Les pieds nus de l’été

Un songe inachevé

Luiggi Ghirri « L’Ile Rousse », 1976. Sourcing image : « Kodachrome », éditions Punto e virgola » (1978). Bibliothèque Vert et Plume, juin 1981

Luigi Ghirri « L’Ile Rousse », Corse - 1976. Sourcing image : « Kodachrome », éditions Punto e virgola » (1978). Bibliothèque Vert et Plume, juin 1981

« On dirait, à te voir, voir encor
L’été voluptueux étirer sa paresse (…)
Comme si tu voulais de tes deux bras levés
Arrêter au passage un songe inachevé… »

Henri de Régnier (Honfleur, 1864 – Paris, 1936) « La danse », Les médailles d’argile », extrait du poème.

Ils descendaient dans le Midi par la route des Alpes. Le voyage durait une éternité. Les derniers kilomètres étaiznt les plus pénibles, au moment de traverser le massif des Maures. La fatigue, l’odeur des cigarettes que son père ne cessait de fumer en conduisant, les virages à droite, les virages à gauche, lui donnaient envie de vomir. Il criait qu’il fallait s’arrêter, se penchait au-dessus du muret de pierres qui bordait la chaussée. Il refusait de remonter dans la voiture, marchait une longue distance à pied pour respirer l’air brûlant et parfumé de la pinède. Quand la voiture revenait à sa hauteur il s’asseyait sur la banquette arrière du côté de la fenêtre. Il collait son nez contre la vitre entrouverte.

Il y a quelqu’un qui est nous, divinement

« Le plongeur », fresque décorant l’intérieur du couvercle d’un sarcophage (de dimensions donc plus réduites qu’on pourrait l’imaginer à travers la reproduction). Site de Paestum, région de Naples (vers 480 avant notre ère)

« Le plongeur », fresque décorant l’intérieur du couvercle d’un sarcophage (de dimensions donc plus réduites qu’on pourrait l’imaginer à travers la reproduction). Site de Paestum, région de Naples (vers 480 avant notre ère)

« J’ai feint que les Dieux m’aient parlé ; »
Henri de Régnier (Honfleur, 1864 – Paris, 1936) « Médailles d’argile », extrait du poème.

La forêt de pins et de chênes-liège enfermait le regard mais le crissement des cigales qui parvenait à ses oreilles le rassurait, on eût dit que qu’elles avaient entonné un chant de bienvenue. Le voyage à n’en pas douter touchait à sa fin ! Soudain par une trouée au détour d’un virage l’un de ses frères qui avait aperçu la côte le premier s’était écrié : « La mer ! La mer ! » et les autres avec lui l’avaient répété quand ils l’avaient aperçue à leur tour.
Il avait pensé aux « Dix mille » emmenés par Xénophon depuis la Perse où ces soldats grecs avaient servi comme mercenaires, marchant vers leur pays. Après la traversée de la Syrie et de l’Arménie, ils étaient parvenus sur les rives de la mer Noire. Dans son récit de l’’Anabase, Xénophon  raconte comment ses compagnons s’étaient écriés (en grec ancien) : « Thalatta ! Thalatta ! », et s’étaient précipités vers l’eau en se débarrassant de leurs armes et de leurs vêtements.
La voiture roulait maintenant sur le bord de la mer.
Les baigneurs sur la plage étaient déjà bronzés, des voiliers traversaient le golfe vers Saint-Tropez, un garçon en skis nautiques s’apprêtait à décoller ses fesses du ponton de départ.

Le grand songe terrestre

« Le plongeur II. », collage (photo noir et blanc et reproduction d’une peinture de Raoul Dufy, sur papier quadrillé, 2000). Collection Vert et Plume

Effe B. « Le plongeur II. », collage (photo noir et blanc et reproduction d’une peinture de Raoul Dufy, sur papier quadrillé, 2000). Collection Vert et Plume

« J’ai dit :
Aucun de vous n’a donc vu,
Que mes mains tremblaient de tendresse,
Que tout le grand songe terrestre
Vivait en moi… »

Henri de Régnier (Honfleur, 1864 – Paris, 1936) « Médailles d’argile », extrait du poème.

Les lumières du Midi avaient depuis très longtemps conquis les peintres dont il découvrait les œuvres au musée de l’Annonciade sur le port de Saint-Tropez. Sa mère l’emmenait aussi avec ses frères jusqu’à Saint-Paul de Vence où il achetait à la Fondation Maeght des posters de Matisse et de Miró dont il décorait les murs de sa chambre.
Il y avait les bleus de la mer de Henri-Edmond Cross (1892), celui du ciel de Monet à Antibes (1888), le vent qui soufflait avant l’orage sur le port de Saint-Tropez de Paul Signac ((1895), le vert des palmiers du « Marché à Sanory » de Jean Puy (vers 1925), les ocres de Derain, les terrasses de Marquet (1916), « la sieste » de Matisse (1906), la « jeune fille à la fenêtre » de Dali (1925) . A l’inverse des pays de montagne, renfermés, repliés, calfeutrés, le Midi était ouvert sur la nature ou brillait le soleil et chantait la voix des femmes qui interpellaient leurs clientes sur le marché de Sainte-Maxime pour leur vanter les qualités de leurs poissons.

De la forêt et de la mer

Luiggi Ghirri « Orbetello », Toscane - 1974. Sourcing image : « Kodachrome », éditions Punto e virgola » (1978). Bibliothèque Vert et Plume, juin 1981

Luigi Ghirri « Orbetello », Toscane - 1974. Sourcing image : « Kodachrome », éditions Punto e virgola » (1978). Bibliothèque Vert et Plume, juin 1981

« Mes Dieux
(…)  étaient le visage vivant
De ce que nous avons senti…
De l’eau, du vent
De la forêt et de la mer
De toute chose
En notre chair… »

Henri de Régnier (Honfleur, 1864 – Paris, 1936) « Les médailles d’argile », extrait du poème.

Pour la seconde année consécutive son père avait loué La Villa des Palmiers à Beauvallon. Ces arbres qui bordaient l’allée centrale n’auraient jamais pu pousser en montagne où ils auraient été privés de la chaleur essentielle à leur survie. Ils symbolisaient le Midi (avec les mimosas et les pins parasols). Leur tronc rappelait l’écorce de l’ananas et leurs branches évoquaient des parures de tête africaines.
Son père ne restait que quelques jours avant de retourner à son travail. Ses frères et lui passaient tout l’été dans la villa avec leur mère. De temps à autre, leur père les rejoignait par avion, le temps d’un week-end.
Ils vivaient en totale liberté, comme des enfants du soleil. Pour tout vêtement ils avaient un maillot de bain et une paire de sandales. Le soir ils enfilaient une chemise, mais quand ils se couchaient c’était à peine s’ils supportaient un drap sur la peau tellement il faisait chaud.

Il cherchait son rêve au bruit où l’eau s’épanche

« Le plongeur III. », dessin (crayon Crayola sur papier quadrillé, 2000). Collection Vert et Plume

Effe B. « Le plongeur III. », dessin (crayon Crayola sur papier quadrillé, 2000). Collection Vert et Plume

« Je rêvais de chair moite où mord la volupté »
Henri de Régnier (Honfleur, 1864 – Paris, 1936) « L’été », extrait du poème.

Il passait une grande partie de la journée sur la plage où il retrouvait ses copains. Pour être tranquilles ils allaient à la nage sur une digue où ils pouvaient s’étendre au soleil et raconter des histoires de sexe. Quand ils étaient trop excités ils plongeaient brusquement dans la mer pour dissimuler leur émoi. Ceux qui étaient restés sur la digue éclataient de rire.

SOURCES
Les titres et intertitres de cet article sont faits d’emprunts aux poèmes de Henri de Régnier publiés dans le catalogue de l’exposition Ker-Xavier Roussel au Musée de l’Annonciade, Saint-Tropez (été 1993). Bibliothèque Vert et Plume, 1998.
Les œuvres citées dans l’avant-dernier paragraphe figurait dans l’exposition « Méditerranée, de Courbet à Matisse » (Paris – galeries du Grand-Palais, 2000)

A propos de Luigi Ghirri

Né en janvier 1943 à Scandiano (Emilie, Italie). S’est consacré à la photographie à partir de 1970. Première exposition à Modène, où il vit, en 1973.  Ses photographies, nous dit l’éditeur de Kodachrome figurent dans les collections du Centre Pompidou, de la B.N., du MOMA à N.Y. et du musée de la photographie de Parme.

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