Mirages de l’économie

Décors

Annemasse, une commune savoyarde qui a été aspirée par le développement économique et démographique de Genève. Elle se retrouve de ce fait dans un environnement cosmopolite qui permet à la vie culturelle de grandir et à l’art contemporain de s’exposer.
Un parc dont on a détruit les murs, encadré par des immeubles modernes, quelques arbres et une villa au centre, aux murs peints en rouge: la villa du Parc.
La pluie qui tombe comme dans un décor de film hollywoodien.

Personnages

Helena, femme de pouvoir, cheveux blonds, formes généreuses, jupe courte, sac Vuitton. Vincent, son directeur du marketing, très grand et plutôt joli garçon, sûr de son fait mais tant que ça de lui. Un client libanais important, chevalière or et diamant, deux téléphones portables qui sonnent sans arrêt à portée de la main. La médiatrice du centre d’art. Un chauffeur de taxi.

What else ? / Quoi d’autre ?

Villa du Parc, centre d’art contemporain / Annemasse (2009)

Photo de la villa disponible sur internet

Photo de la villa disponible sur internet

Que faisait Helena la parisienne à Annemasse ce jour-là ? Un important distributeur libanais de produits alimentaires lui avait donné rendez-vous pour discuter avec elle d’une éventuelle implantation industrielle en Irak. La réunion s’était terminée plus tôt que prévu et quand Helena avait appelé sa secrétaire pour avancer son départ celle-ci avait fini par lui faire accepter que tous les avions étaient complets et qu’elle devait attendre le départ de son vol qui était à 19 heures. Vincent, son directeur du marketing qui voyageait avec elle avait alors proposé de se renseigner sur les expositions. Ils avaient assez de temps à condition de trouver quelque chose à proximité. Le ciel s’était assombri et il commença à pleuvoir. Helena, qui aurait préféré flâner dans les rues de Genève et lécher les vitrines des bijoutiers, était réticente. Mais voyant la pluie tomber avec plus de vigueur se dit qu’au fond ce n’était pas une mauvaise idée.

L’art moderne s’est épanoui à l’aube du XXè siècle

Ce qui n’empêche pas le conflit des Anciens et des Modernes de perdurer dans les mentalités et les comportements, cent ans plus tard.

Vincent appela un taxi qui les conduisit à la Villa du Parc, un lieu consacré à l’art contemporain, le parc lui-même venait tout juste d’être rénové. Dans la voiture Helena demanda à Vincent s’il affectionnait l’art moderne. Il répondit que oui mais son travail ne lui laissait pas assez de temps pour visiter les expositions et surtout les galeries qui étaient tellement nombreuses à Paris. Il était heureux que cette occasion leur soit donnée de voir une expo en province, il n’avait jamais entendu parler de cette villa. Il y avait très longtemps il avait eu la chance à Cologne dans des circonstances similaires de visiter une galerie d’art moderne où il avait eu la révélation de l’art moderne avec les peintures de Hans Hartung, un artiste qui avait surtout été célèbre au moment de l’abstraction, particulièrement avant la guerre contre l’Allemagne nazie. Le propriétaire de la galerie avait pris le temps de lui expliquer le sens des œuvres qu’il exposait. Dans le jardin il y avait une sculpture de Max Ernst qui lui avait beaucoup plu. C’était resté l’un de ses meilleurs souvenirs et depuis il essayait, chaque fois que cela était possible, de parfaire sa connaissance de l’art contemporain surtout la peinture, lui qui en était resté comme ses parents à l’âge des Impressionnistes.

Peinture abstraite de Hans Hartung (1904-1989), exposée au musée de Grenoble.

Hans Hartung (1904-1989), peinture exposée au musée de Grenoble.

Hans Hartung. Untitled, 1935. Gouache, pastel et craie sur papier. Fondation Hartung-Bergman, Antibes.

Hans Hartung. Untitled, 1935. Gouache, pastel et craie sur papier. Fondation Hartung-Bergman, Antibes.

Max Ernst, Les asperges de la lune (Bronze, Paris 1935)

Max Ernst, Les asperges de la lune 1935. Collection MGN Genève. Exposition à la Fondation de l'Hermitage à Lausanne, Passions partagées, automne 2009.

Helena courtisée par son directeur du marketing

« Le hasard fait quelquefois bien les choses. » dit Vincent en riant. Il voyait qu’Helena le regardait avec intérêt. Était-ce l’effet du vin du Tessin qu’il avait bu durant le repas à Genève ? Il n’avait pas peur de se livrer un peu. Il avoua à Helena qu’il avait toujours été surpris par le décalage qui existe entre les différentes couches sociales de la population d’un même pays au point qu’on pouvait se demander s’ils vivaient vraiment ensemble. Ainsi, pour reprendre l’exemple de Hartung et Max Ernst, comment ces artistes avaient-ils pu produire des œuvres aussi modernes au moment même où l’Europe traversait une crise économique sans précédent,  devenait antisémite et  où une part importante de la population songeait à la manière forte, se réjouissant en secret de la montée des idées totalitaires ? Comment pouvait-il exister autant de gens qui ne voyaient pas  le monde changer autour d’eux et tentaient au contraire de le retenir ?

« Mon petit Vincent, lui répondit Helena avec cet accent américain qu’elle avait conservé, je suis mal placée pour te répondre. Ma famille vivait à ce moment-là en Nouvelle-Angleterre. Ils n’ont jamais connu autre chose que l’Amérique. Quand je suis née, il y avait bien longtemps que les guerres européennes avaient sombré dans l’oubli. Mais ce que tu me décris ne m’étonne pas. Vous les Européens avez toujours été englués dans le passé.  Ces gens dont tu parles voyaient très bien les transformations du monde mais ils les refusaient. Ils voulaient perpétuer des idées anciennes qui avaient fait leur richesse. »

Piscine de Charentonneau, région parisienne. 1935.

Piscine de Charentonneau, région parisienne. 1935.

Ping-pong à Charentonneau, 1935.

Ping-pong à Charentonneau, 1935.

Deux images d’une France en harmonie avec le travail de Hans Hartung et Max Ernst, une France urbaine en pleine transformation sociale architecturale, industrielle, parallèlement à une France conservatrice qui l’emportera le temps d’une guerre à la fois sur les artistes, sur les jeunes femmes en maillot échancré et les joueurs de ping-pong en slip de bain.

« Vous pouvez nous déposer le plus près possible », demanda Helena au chauffeur de taxi car il pleuvait beaucoup maintenant.
Une extension en verre et aluminium avait été construite en avant de la villa pour abriter les bureaux et servir d’accueil aux visiteurs. Une jeune fille leur proposa de les accompagner pour commenter les œuvres ce qu’ils acceptèrent aussitôt. Elle tenait dans les bras un classeur épais qui lui servait à montrer des œuvres d’autres artistes connus auxquels elle se référait pour illustrer son propos. Helena avait l’impression de visiter une exposition de cuisines avec une vendeuse sauf qu’ici le jeu ne consistait pas à contempler les œuvres mais à essayer d’en comprendre le sens. Ainsi dans la première pièce s’agissait-il d’une police de caractères collés sur des colonnes et sur un petit pan de mur, dans la seconde d’un trait noir tiré au-dessus d’une plinthe. Il y avait également une vitrine vide empruntée à un musée (qui avait dû servir à exposer des crânes ou des coléoptères) dans laquelle on avait tenté de compresser une masse de mousse polystyrène qui débordait comme une bedaine. Dans une autre pièce au 1er étage une minuscule équerre en métal peint en blanc destinée à supporter une étagère improbable ou encore un tapis découpé dont il ne subsistait que le pourtour et des stores monochromes obturant les fenêtres  Partout dans la villa résonnait le fracas de verre qui se brise en tombant. Il provenait d’une vidéo réalisée dans une pièce d’usine désaffectée où les néons se détachaient l’un après l’autres et s’écrasaient au sol jusqu »à ce que toute lumière eût disparû. Dans une pièce intermédiaire des fauteuils de bureau tournaient lentement sur eux-mêmes comme des derviches. De tout cela se dégageait une impression d’abandon et de tristesse qu’Helena interpréta comme une critique de la sphère économique dont elle était somme toute le symbole. Elle ne se sentait pas visée pour autant dans la mesure où l’entreprise n’avait jamais été à ses yeux qu’un instrument de pouvoir et une source de revenus dont elle savait qu’elle se débarrasserait sans scrupule le moment venu. Elle n’avait jamais compris ni même admis l’idée qu’on pût s’attacher à une entreprise qui était par définition éphémère.

« Cette manière que vous avez les Français de vous attacher à tout est incroyable, lança-t-elle à Vincent qui comprit qu’elle réfléchissait aussi à ce qu’il lui avait dit dans la voiture. Mon mari a des amis français qui viennent souvent dîner à la maison. Quand on les écoute parler, on dirait que Louis XIV et Louis XV sont encore vivants ! »

Les sièges derviches

Delphine Reist "Nymphéas", chaises de bureau et moteur (Production Villa du Parc, 2009)

Delphine Reist "Nymphéas", chaises de bureau et moteur (Production Villa du Parc, 2009)

Actionnés par un moteur silencieux dont on ne devinait l’existence  qu’en apercevant les fils sur le plancher, ces sièges de dactylo tournaient  lentement sur eux-mêmes, si lentement et régulièrement qu’ils paraissent emportés dans un mouvement éternel proche de la poésie, à l’instar de ces danseurs ottomans qui fascinaient tellement les voyageurs venus d’Europe. Ici les sièges étaient inoccupés, sans doute les secrétaires étaient-elles sorties sur le trottoir à l’extérieur du parc pour fumer une cigarette. A moins qu’elles n’eussent été licenciées, allez savoir, il y avait tant de salariés dont les entreprises n’avaient plus besoin, surtout les secrétaires, comme si les cadres ne pouvaient pas taper seuls sur leur ordinateur et répondre au téléphone. Et les sièges continuaient de tourner. Vincent, qui avait un instant oublié la présence d’Helena, était resté figé dans leur contemplation. Il réfléchissait (c’était d’ailleurs pour cette raison qu’il était si bien payé) que cette installation exprimait peut-être le désir de l’artiste de dénoncer cette idée que les hommes étaient devenus en quelque sorte inutiles, on recherchait désormais des robots. Mais il chassa aussitôt cette pensée farfelue de son esprit, lui qui explique dans toutes les réunions qu’il organise à quel point l’entreprise compte sur ses salariés pour réussir ! Il n’allait pas se laisser aller à la schizophrénie !

Pascal Sebah, Derviches tourneurs, épreuve sur papier albuminé.

Pascal Sebah, Derviches tourneurs, épreuve sur papier albuminé.

Vincent avait une réaction plus intellectuelle en ligne avec le projet de la Villa. Il avait apprécié d’entrer dans la première pièce en se demandant ce qu’il était venu faire ici et de réaliser progressivement que le visiteur était incité à remettre en cause sa vision traditionnelle de l’œuvre d’art. Partant de là il s’était interrogé sur la démarche de chaque artiste. Il avait écouté avec intérêt les explications de la jeune médiatrice qu’il trouvait sympathique. Il n’était plus question de se planter devant une sculpture ou un tableau en se disant « Celle-ci je l’aime, celui-là je ne l’aime pas », mais de réfléchir au sens. Il avait entrevu une mise en scène artistique de l’absurde tandis qu’on le croyait chassé par le triomphe de la consommation. L’ironie était partout présente et cela faisait mal. Naturellement Vincent ne s’ouvrit pas à Helena des sentiments profonds qu’il avait éprouvés. Il attendit plutôt de connaître son verdict avant d’abonder dans son sens. Cela la fit rire : « Tu réagis en fonction de ta cible ! » Il la regarda monter dans le taxi qui les avait attendus à l’extérieur du parc, en jurant mais un peu tard qu’on ne l’y reprendrait plus…

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