Les Fêtes du Muscle

Dans notre société de Gaulois mal-léchés et de pièces rapportées, qui n’a jamais considéré la pratique du sport comme une vertu essentielle, les occasions de célébrer en plein air le Muscle Français étaient très prisées par les hommes politiques dans la première moitié du XXe siècle.

Le spectacle du Muscle, diffusé désormais par la télévision, demeure un plaisir pour les yeux des amateurs, qui sont nombreux, et une consolation pour l’esprit de ceux, encore plus nombreux, qui préfèrent encourager les sportifs plutôt que de leur ressembler.

Le Muscle Antique

« Collège d’athlètes de Reims », oct.1913. Présentation d’un numéros de « La Fête du Muscle » à laquelle a R. Poincaré, président de la République. Sourcing image : L’Illustration, n° daté 20 10 1913 (collection Vert et Plume)

Reims, octobre 1913

Raymond Poincaré, président de la République française, ne se satisfait pas de demeurer dans son palais de l’Élysée. Il voyage.

Des randonnées dans le Limousin, un voyage en Espagne et une visite au Midi…

Le voici en excursion à Reims.

Au programme, visite du Parc des sports Pommery (le champagne), suivie par celle de « l’EXTRAORDINAIRE » Collège d’athlètes.

L’un et l’autre témoignent du « réveil de l’énergie de notre race ».

Une énergie qui va trouver à s’investir dans la guerre de 1914 à 1918.

Le président retrouve à Reims d’anciennes et fidèles amitiés politiques.

Il veut aussi rencontrer la population « laborieuse ».

Georges Hébert « La marche à pied », années 1910. La marche de fond : attitude générale du corps au moment du double appui des pieds. Sourcing image : L’Illustration, n° daté 13 avril 1912 (collection Vert et Plume)

Tout adulte de constitution moyenne doit, sur terrain plat et sans aucun chargement, pouvoir exécuter un parcours de 50 km dans une journée de 12 heures.(Source citée au-dessus)

Poincaré a « l’esprit artiste ». Il est épris de beauté classique.

Au Collège d’athlètes, il va goûter les évocations de l’antiquité préparées à son intention.

Comme chef de l’État, Poincaré s’intéresse « PASSIONNEMENT à toutes les manifestations nationales de l’énergie physique ».

Dans l’enceinte de « l’IMMENSE » Parc des sports, 20 000 spectateurs se pressent. Le stade a d’abord été aménagé pour les ouvriers de la maison Pommery et prêté à toutes les sociétés locales de gymnastique et de football. Les enfants des ouvriers et les enfants assistés y ont aussi trouvé « une hospitalité bienfaisante ».

Le président félicite chaleureusement le marquis pour son action.

La « race française » avait besoin d’être « régénérée ».

Poincaré assiste à la course du 3000 mètres.

Puis le président est conduit dans l’enceinte du Collège d’athlètes, où il va officiellement consacrer l’œuvre poursuivie par le lieutenant Hébert.

Le « lancer », posé par Georges Hébert lui-même, années 1910. Le corps dans la position de départ pour lancer le disque, d’après les discoboles antiques. Sourcing image : L’Illustration n° daté 13 avril 1912 (collection Vert et Plume)

Dans un décor décrit comme « antique », évoluent d’abord des garçonnets et des fillettes vêtues de gracieuses tuniques bleues !

Puis, « de magnifiques athlètes bronzés par le bain d’air et de soleil », vêtus d’un petit slip noir, se livrent à divers exercices : saut, lutte, escalade, lancer du disque.

Ils courent en chantant, et « c’était vraiment la fête de la race, de l’énergie retrouvée » écrit le journaliste de L’Illustration, visiblement ému.

150 élèves des Hospices de Reims ainsi que les petites filles, transformés par la méthode Hébert, 40 jeunes gens de la société du Parc, et 50 boy-scouts paradèrent enfin devant le président.

« C’est vraiment beau, très beau », dit-il en songeant que l’on comptait parmi ces enfants, à leur arrivée à Reims, 50% de rachitiques et 8 à 10% de tuberculeux.

Poincaré renouvelle en partant ses encouragements aux fondateurs du Collège qui ont réussi à restaurer « la force et la beauté de la race » française ».

Le Muscle Populaire

Annecy, 5 juillet 1936

Fête fédérale de l’Union des sociétés de gymnastique de France, en présence d’Albert Lebrun, alors président de la République.

Un décor admirable, n’est-ce pas ?

Une foule enthousiaste.

Un temps splendide.

« Vive Lebrun ! Vive la France », criaient les Annéciens au passage du cortège officiel.

Il faut dire qu’il ne se passe pas grand-chose en province.

Une jeunesse vigoureuse.

Une ville radieuse.

Le président fleurit le monument aux morts de la guerre de 1914-1918.

Peut-être certains morts avaient-ils suibi les cours du Collège des Athlètes de Reims…

J. Clair-Guyot « Les drapeaux des sociétés de gymnastique », Annecy (juillet 1936). Devant la tribune présidentielle au Champ-de-Mars [aujourd’hui « Le Pâquier »], Sourcing image : L’Illustration daté 11 juillet 1936 (collection Vert et Plume)

Sur les bords du lac que l’on aperçoit au fond, à condition de bien se pencher vers l’avant.

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Lebrun inaugure une Maison de l’enfance et le pont qui porte toujours son nom. Il franchit le canal du Vassé face au Théâtre de Bonlieu. Un seul côté est encore visible. De l’autre, le Vassé poursuit une course souterraine.

« Parlant au cœur de la Savoie, je suis certain », dit le président, « d’être entendu de la France entière ».

Il vante les vertus du patriotisme, du calme, de l’ordre et de la discipline.

C’est dit : le sport est une discipline qui prépare le citoyen à l’obéissance et au dévouement, pouvant aller jusqu’au sacrifice de sa vie.

La Fête de la gymnastique se déroule après le banquet offert au président par le département.

Dans la tribune officielle, certains invités se sont assoupis.

Après la fête dont il ne reste que cette pauvre photo (au-dessus), le président et sa suite embarquent sur le « France » pour un traditionnel tour du lac.

La nuit venue, la fête s’e prolonge par des « réjouissances populaires » et un « MAGNIFIQUE » feu d’artifice. Non moins traditionnelle fierté des édiles municipaux.

Le Muscle des Vaincus

Roland Garros, juin-juillet 1941

Les rassemblements sportifs sont les seuls autorisés par le gouvernement de Vichy. Les fêtes du muscle se poursuivent à travers toute la France, au retour de chaque été.

Elles sont récupérées par le régime collaborationniste du maréchal Pétain à des fins de propagande. Leur cérémonial, surtout au moment du serment des athlètes, s’inspire des rites fascistes.

Jean-Louis Barrault, Jean Marais, Jacques Dufilho et Alain Cuny au sate de Roland Garros, 7 juillet 1941. Sourcing image : Télérama, 1996 (archives Vert et Plume)

Ces cérémonies débutent par le serment de fidélité au Maréchal. Au début de l’Occupation, il recueille les suffrages de la majorité de la population.

Suivent un plus ou moins grand nombre de journées (il faut dire que l’on a le temps) consacrées à différentes épreuves sportives. Ainsi à Paris « la première foulée » (photo ci-dessus) à laquelle participent plusieurs acteurs célèbres (voir légende).

Une exposition (que je n’ai pas vue), a été consacrée en 1996 au sport à Paris durant l’Occupation, par le Musée des Sports de la capitale.

Le Muscle Colonial

Paris, du 17 au 24 mai 1942

Dans le cadre de la quinzaine impériale de 1942, des compétitions sportives sont organisées avec le concours de la fédération française d’athlétisme sous le patronage du Commissariat général aux Sports,

Avec 5 ans de retard, la France, à partir de 1938, comprend qu’une nouvelle guerre contre l’Allemagne est inévitable.

Le recrutement de troupes coloniales s’intensifie. Le potentiel humain de l’Afrique est d’autant plus important pour l’armée que l’augmentation de la population de l’hexagone est faible.

L’heure est venue de « regrouper toutes les races de l’empire pour défendre la nation ».

La montée des périls incitate à la mise en œuvre d’idées jugées irréalistes en temps de paix.

Sur les 64 299 tirailleurs engagés du 10 mai au 25 juin 1940, 24 271 sont tués ou portés disparus.

Roland Hugon « Compétitions sportives », dessin d'après Pellos ‘1942.Trois athlètes (un jaune, un blanc et un noir) sur la ligne d’arrivée figurée par un ruban tricolore. Sourcing image : Sourcing image : « Le Paris Noir » par Pascal Blanchard – Eric Deroo – Gilles Manceron, éditions Hazan (2001). Bibliothèque Vert et Plume

Les Allemands, convertis depuis 7 ans à l’idéologie nazie des races, classent les Noirs dans la catégorie des races inférieures. Ils n’hésitent pas à fusiller des centaines (voire un millier ?) de soldats, originaires d’Afrique, qu’ils ont fait prisonniers.

Quand elle occupera la ville de Reims, l’armée allemande détruira le monument élevé par les Français à la mémoire des héros de l’armée noire de la premier-re guerre mondiale (1914-1918).

Ce qui n’empêchera pas les autorités allemandes d’Occupation de courtiser les Togolais et les Camerounais de Paris, avec l’idée en tête de récupérer les deux ex-colonies d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique Centrale perdues par le Reich à la suite de sa défaite de 1918.

Après le désastre de 1940, les Français de Londres comme ceux de Vichy vont courtiser les populations de l’Empire dans lesquelles les premiers voient le moyen de reprendre la lutte pour la liberté, tandis que les seconds pensent y trouver le souffle nécessaire à la « régénérescence » de la France.

Fin août 1940, les wagons de 1ère classe du métro parisien sont interdits aux personnes de couleur.

Les Allemands évincent le ministre antillais des Colonies du gouvernement Pétain parce qu’il est de « sang noir » !

En avril 1941, 15 777 Africains et 380 Antillais sont détenus dans la zone occupée par les Allemands. Deux ans plus tard il ne reste plus que 9 000 « Sénégalais » ou réputés tels, et 2 000 Malgaches. Certains ont réussi à s’enfuir, les autres sont morts par suite de mauvais traitements et la soumission au travail forcé, une spécialité allemande de l’époque, programmée depuis 1925 par Hitler dans son Mein Kampf. Certains prisonniers servent de cobayes pour des expériences menées par des scientifiques allemands.

Une heure de silence pour eux.

Le gouvernement de Vichy est indifférent à leur sort. Ces Français-là, conservateurs et réactionnaires, tout comme les Allemands, ne songent qu’au maintien ou au rétablissement de la structure coloniale de l’Empire pour le plus grand profit des Blancs.

La propagande de Vichy cherche à se réapproprier le thème de l’Empire colonial par le biais de films, d’affiches, de plaquettes et d’articles de presse.

A défaut de Jeux Olympiques, elle organise, avec le concours de la fédération française d’athlétisme, la Quinzaine Impériale de 1942 !

Ne restent qu’une affiche et des timbres.

Lire : http://www.phil-ouest.com/Timbre.php?Nom_timbre=Quinzaine_imperiale

Flash infos personnages célèbres, concepts & artiste

La culture naturelle. Méthodes élaborées par les « savants du Muscle », selon L’Illustration. Le traitement de l’air libre et de la lumière intense associé à la pratique du sport. Le but est clair : « favoriser l’entraînement musculaire de la jeunesse pour améliorer la race et former de solides conscrits pour notre armée, déjà très entraînés et facile à instruire ».

Sascha Schneider « Gymnasium », 1912. Sourcing image : téléchargement internet (archives Vert et Plume, 2008)

Les sociétés de préparation militaire se multipliaient en France. Les fêtes de la force et de l’adresse physique aussi.

Georges Hébert. 1875-1957. Lieutenant de vaisseau dans la marine française. A révolutionné à son époque l’enseignement de la gymnastique dans la Marine. Huit groupes d’exercices utilitaires indispensables selon lui : la marche, la course, le saut, le grimper, le lever, le lancer, la natation et la défense naturelle par la boxe et la lutte.

« La recherche du perfectionnement physique de l’être humain est une question simple et naturelle. La nature n’a pas condamné l’homme à rester faible. Elle le pousse au contraire à de développer, en lui suggérant ce qu’il doit faire en quelque sorte par l’instinct. (…) En matière de sport, il ne faut jamais perdre de vue la nature. »

Jean Marais.1913-1998. Acteur fétiche du cinéma français des années 1950-1960. Films de cape et d’épée et Fantômas. Ami de Jean Cocteau, il fut l’acteur principal de ses films les plus connus : « Les Enfants terribles » et « La Belle et la Bête ».

Raymond Poincaré. 1860-1934. Ingénieur des Ponts et Chaussées. Entré en politique en 1887, élu député de la Meuse. Il fut président de la République de 1913 à 1922. En 1917, il fit appel pour la présidence du Conseil à Georges Clémenceau qui avait dit de lui qu’il était intelligent et pourrait réussir « à côté de quelqu’un qui fournirait le caractère ».l.

Sascha Schneider. 1870-1927. Illustrateur d’origine russe installé en Allemagne. Se fit connaître en illustrant les romans de Karl May (1842-1912) qui étaient vendus en Allemagne à plusieurs millions d’exemplaires. Certaines de ces images, qui enchantaient paraît-il les adolescents de l’époque, et continuent de plaire aux vieux homosexuels, mettent en valeur la charge érotique d’un nu masculin, musclé et cambré à souhait, confronté à des anges, des démons ou des monstres. En 1919, il crée un institut de musculation, où ses modèles peuvent s’entraîner, qui s’ouvrira aussi aux filles à partir de 1922.

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