Les couleurs de la neige

Décembre 2011. Je regarde souvent CNN. Pour entendre des gens parler américain au lieu de français. Entretenir ma compréhension d’une langue qui n’est pas la mienne, parlée par des femmes et des hommes qui ont un accent à couper au couteau, Al Gore par exemple qui mastique ses mots et ne crache que des miettes qu’il faut recoller en une fraction de seconde pour ne pas perdre le fil. C’est la langue du pays qui (avec la Chine) gouverne encore le monde. Mieux vaut entendre ce que disent les gens qui nous gouvernent qu’écouter ceux qui font semblant.

Les hommes de couleur

Judi Werthein & Leandro Erlich “Tourisme”, 2000-2001. Tourism, 2000. Installation : photo de fond, neige artificielle et accessoires de ski. Sourcing image: affiche de l’exposition “Faux-semblants” au Centre d’Art-Bastille, Grenoble (2009)

Il y a environ trente ans, en Côte d’Ivoire, j’ai vu pour la première fois une crèche avec un petit Jésus noir. Je l’ai achetée et en rentrant chez moi j’ai caché le petit Jésus blanc.

L’interview d’un musicien (noir) par un journaliste vedette de CNN est interrompue par une publicité qui vante les qualités d’une gamme de produits de beauté réservés aux « hommes de couleur ».

A Paris, l’exposition « Exhibition » du musée du quai Branly met en scène le processus d’invention du sauvage en Europe et aux États-Unis dans le courant du 19è siècle. Elle stigmatise les idées pseudo-scientifiques qui visaient à catégoriser les individus selon des critères morphologiques et culturels. En regardant la publicité diffusée par CNN je me demande si les « hommes de couleur » considèrent que des produits de beauté spécifiques sont un outil d’émancipation.

Je ne comprends pas pourquoi un « homme de couleur » (noir) ne peut pas acheter les mêmes produits de beauté que moi, et à l’inverse pourquoi n’aurais-je pas le droit d’utiliser ses produits sous prétexte que je suis blanc ?
Le spot publicitaire, qui a dû coûter très cher, met en scène, dans ce qui ressemble à la salle de bains d’un grand hôtel, un « homme de couleur » (noir, très noir) allongé dans une baignoire (blanche, très blanche). Le contraste noir-blanc est saisissant, comme si l’homme était sale et qu’il devait se frotter pour se débarrasser de ce noir qui lui colle à la peau. On se dit qu’il est tout nu, comme un sauvage, bien qu’il ait certainement gardé son slip pour le moment où il devra sortir de là sous le nez des cameramen. En réalité on ne voit que sa tête et ses bras sortant de la mousse (blanche, très blanche). Avec une main il frotte son autre bras d’un air satisfait. Il doit se dire que ça part finalement, les produits de beauté sont efficaces. Peut-être est-ce la raison pour laquelle la publicité ne s’adresse pas à moi qui suis déjà blanc. Je n’ai rien à retirer. Je suis naturellement propre. Sans ce spot je n’y aurais pas pensé.

Les hommes (et les femmes) blancs

Auguste Leroux (1871-1954) « Femme nue se lavant dans son boudoir ». Gravure au pochoir. Sourcing image : Giacome Casanova "Histoire de ma vie", ésitions Javal & Bourdeaux (Paris, 1932). Image publi&e par « Le Monde des livres », 2010 (archives Vert et Plume)

« Que Bodo se promène dans la rue en boubou ne regarde que lui, sa mère en est malade. Elle n’a jamais été en Afrique et ici il neige et on ne se déguise pas en nègre chez les fromages. », déclare Heidi, une Française « de couleur » (noire) à son amie Awa (belle Africaine d’une trentaine d’années, écrit l’auteur).
Michel Deutsch « La Négresse bonheur », éditions de L’Arche (1994). Bibliothèque Vert et Plume, 1995.

SUITE.  Le musicien, qui est réapparu sur l’écran, et à qui le journaliste de CNN demande ce qu’il a éprouvé après l’élection du premier président noir des États-Unis, fait mine de s’étonner : « Ah ! Obama est noir… » Le journaliste, qui ne s’y attendait pas, étouffe une sorte de rire complice. Pourtant les Républicains qui s’opposent à Obama le trouvent trop noir, tandis que ses partisans, déçus par le début de son mandat, lui reprochent d’être trop blanc.
Une chose paraît évidente, du moins est-elle fondée sur l’histoire du pays, il y a aux États-Unis le camp des Blancs et celui des Noirs qui respectent des règles de cohabitation fixées, comme en France, par la loi destinée à contrecarrer les usages incorrects. L’interdiction de ségrégation et de racisme. Dans la vie de tous les jours, l’idée de vivre ensemble ne viendrait pas à l’esprit des citoyens de la classe moyenne. Ils ne désirent pas habiter les mêmes quartiers, partager la même nourriture, écouter les mêmes musiques, danser en chaloupant des fesses de la même manière et surtout pas utiliser les mêmes produits de beauté.

Je me console en songeant qu’aux États-Unis au moins les « hommes de couleur » (noirs) existent en tant que tels. Ils sont reconnus au lieu d’être assimilés aux Blancs comme c’est le cas en France. Le journal « Le Monde » a consacré récemment une page entière à l’émergence dans notre pays d’une identité noire. Enfin ! Une identité noire française. Bon, ils ne parlent pas trop des différences existant entre les descendants des anciens esclaves et ceux des anciens rois.

Comme si l’on prétendait que les ouvriers et les bourgeois blancs partagent la même identité. C’est encore la couleur de leur peau qui les rapprocherait le plus. Ils sont blancs bien qu’ils ne se réfèrent jamais à ce qualificatif pour se regrouper. Le parti des Blancs français. C’est tout ce qui leur resterait, la peau et le drapeau. Malgré ça, ils ne feraient toujours pas partie de la catégorie des « hommes de couleur ». Ils continueraient d’utiliser les mêmes produits de beauté qu’avant. Il faudrait attendre que les publicitaires lancent une nouvelle gamme réservée aux « hommes blancs ».
Mais ne serait-ce pas ce qu’ils font déjà sans le dire, ou en le disant de manière subliminale, en mettant un « homme de couleur » ( noir) dans la baignoire de ce grand hôtel américain ?

2 commentaires

  1. Jacques Marie

    Auguste Leroux « Femme nue se lavant dans son boudoir » est une gravure au pochoir extraite de Histoire de ma vie (Casanova) par Giacomo Casanova. édition de 1932, dix volumes, Paris, Javal & Bourdeaux – Bien amicalement. Jacques Marie

  2. Plumebook Café

    Merci de votre intérêt pour le blog, et pour cette information. J’étais étonné que « Le Monde » n’ait pas pris la peine de mentionner l’origine de cette gravure qui ne date donc pas du 18è comme indiqué par erreur mais du 19è. Grâce à vous, la légende a pu être corrigée..

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