Les choses extérieures

« Tout est dans un flux continuel sur la terre : rien n’y garde une forme constante et arrêtée, et nos affections qui s’attachent aux choses extérieures passent et changent nécessairement comme elles. »
Jean-Jacques Rousseau (ext. de la 5è Promenade – Les Rêveries du Promeneur Solitaire, 1776-1778. Imprimerie Nationale, 1978 – Bibliothèque Vert et Plume).

Il faisait beau, c’était le printemps

Cette histoire a commencé à New-York entre la fin du printemps et le début de l’été 82.

Sur le chemin de l'hôtel au Coliseum où se renait la foire à laquelle je participais. New-York, juin 1982 (source : archives Vert et Plume)

Sur le chemin de l'hôtel au Coliseum où se renait la foire à laquelle je participais. New-York, juin 1982 (source : archives photos Vert et Plume)

Je participais à une foire dans un bâtiment qui n’était pas très éloigné de Central Park. Je m’y rendais le matin à pied et je finissiais en fin d’après-midi assez tôt pour arpenter les rues de Manhattan en prenant des photos. Dans cette ville extraordinaire les perspectives n’étaient jamais devant soi mais au-dessus dans l’étendue du ciel sur lequel les immeubles dessinaient des volumes et des lignes qui m’enthousiasmaient. Enfin une ville installée dans ce modernisme que je me contentais d’ordinaire de contempler dans les revues d’art et d’architecture.

Hilton Hotel, vue par la fenêtre de la chambre 3025. New-York, juin 1982 (source : archives Vert et Plume)

Hilton Hotel, vue par la fenêtre de la chambre 3025. New-York, juin 1982 (source : archives photos Vert et Plume)

Les jours étaient longs,  il faisait beau, l’air était doux on aurait dit de l’air en bouteille. Lorsque je rentrais dans ma chambre il était tard, je dînais de quelques sandwiches et je préparais mon programme de visite pour la fin de la semaine. J’avais décidé de rester le week-end à New York pour découvrir la ville. J’envisageais de visiter les principaux musées qui étaient tous ou presque accessibles à pied depuis l’hôtel.

Le champ des émotions

J’avais commencé par la « Frick Collection ».
L’intérieur était solennel, un pastiche d’architecture gréco-romaine, un péristyle cerné de colonnes si massives que dans ma tête je rebaptisais l’ensemble du bâtiment « Le tombeau de Mr Frick ». Ce nom de Frick sonnait à l’oreille du visiteur français comme un patronyme prédestiné. A en juger par la richesse de la collection qu’il avait constituée sa fortune devait être considérable. Dans le guide qui m’avait servi à préparer ma visite j’avais repéré les tableaux de Boucher que je voulais voir. A l’origine ils avaient été peints pour le Château de Crécy où habitait alors Madame de Pompadour. Ils se trouvaient maintenant accrochés au mur d’un étroit vestibule.

François Boucher (1708-1770) « Les quatre saisons - Le printemps ». La symbolique du temps qui passe illustrée par une mise en scène des rapports amoureux (source : carte de la Frick Collection, N.Y.)

François Boucher (1708-1770) « Les quatre saisons - Le printemps ». La symbolique du temps qui passe illustrée par une mise en scène des rapports amoureux (source : carte de la Frick Collection, N.Y.)

Quand j’étais entré dans le West vestibule, deux jeunes hommes contemplaient « L’automne » de Boucher où l’on voyait  un garçon aux cheveux frisés, le teint un peu rougeaud, déposer un bouquet de saison sur la robe d’une jeune fille assise au pied d’un arbre, et je comprenais en  écoutant les deux visiteurs qu’ils se figuraient l’un comme l’autre dans la peau non pas du séducteur comme je l’aurais pensé mais dans celle de la jeune femme et qu’ils auraient s’ils avaient été à sa place répondu avec plus d’enthousiasme qu’elle ne le laissait voir aux ardeurs du garçon. Pour ne pas avoir l’air de les espionner je m’étais planté devant la représentation du « Printemps » dans laquelle un autre jeune homme plus distingué tressait une couronne de fleurs sur les cheveux de sa bien-aimée. Puis « L’été » qui montrait deux femmes allongées sur l’herbe dont l’une exhibait ses fesses potelées et l’autre ses beaux seins qu’aucun bébé n’avait encore tétés, et « L’hiver » enfin qui était le tableau que j’aimais le moins mettait en scène une femme installée dans une troïka se rendant à un bal dans une campagne que j’imaginais proche  de Saint-Pétersbourg.
Avant de sortir du tombeau de Mr Frick je m’étais attardé près du comptoir des cartes postales sous l’œil scrutateur d’une gardienne vêtue d’une stricte tenue noire et j’avais cherché des reproductions des Quatre Saisons mais seuls « Le printemps » et « L’automne » étaient disponibles.

Madison Avenue, New-York, juin 1982 (source : archives Vert et Plume)

Madison Avenue, New-York, juin 1982 (source : photo Vert et Plume)

J’avais l’esprit rêveur en me retrouvant dans la rue. Cette première visite m’avait ébranlé. Ce n’était pas tant la séduction que l’art exerçait sur les garçons à l’âme sensible qi me préoccupait que l’ambiguïté des rapports entre l’art et l’argent. Tout là-dedans puait le fric jusqu’aux dorures qui encadraient les toiles et me paraissaient les parasiter davantage qu’elles ne les mettaient en valeur. Je me disais que les familles fortunées s’étaient appropriées l’art dont elles avaient fait un objet de placement, une monnaie d’échange. Je comprenais que les artistes devaient gagner leur vie avec leur art comme d’autres le faisaient en travaillant plus prosaïquement dans une entreprise ou un commerce. Mais l’art m’était toujours apparu comme une production supérieure de l’esprit et je n’aimais pas le voir réduit à un simple objet de décoration, encore moins de spéculation. Sauf d’accepter que l’artiste fût mort, que le bourgeois l’avait tué.

Le retour des fleurs

Extrait du livre « Les Fleurs Animées », dessins de J.J. Grandville 1847 (Bibliothèque Vert et Plume)

Extrait du livre « Les Fleurs Animées », dessins de J.J. Grandville 1847 (Bibliothèque Vert et Plume)

La formation des bourgeons sur les branches des arbres et l’éclosion des premières fleurs lorsque les beaux jours sont enfin revenus après un long hiver ne transforment pas seulement la nature mais aussi l’état d’esprit des gens. La couleur des vêtements s’éclaircit, les robes et les pantalons raccourcissent, les manteaux et les bottes disparaissent, les cafés sortent leurs tables sur les trottoirs, les enfants jouent au ballon sur les pelouses, les ados somnolent au soleil la tête posée sur le ventre de leur copine, les cygnes glissent sur l’eau en rasant les murs des quais pour attraper au vol les morceaux de sandwiches que leur lancent des touristes.

Le temps naturel

Andrea Andermann, photographie "Quelques Afriques" (1982, éditions Chêne/Hachette - ouvrage original publié en Italie, textes d'Alberto Moravia). Source : bibliothèque Vert et Plume

Andrea Andermann, photographie "Quelques Afriques" (1982, éditions Chêne/Hachette - ouvrage original publié en Italie, textes d'Alberto Moravia). Source : bibliothèque Vert et Plume

Un de mes anciens partenaires en Afrique, qui appartenait à une famille libanaise installée à Dakar depuis deux générations, me racontait qu’il était venu pour la première fois en France à l’âge de l’adolescence pour faire ses études secondaires dans un collège de Montpellier. Il était arrivé à la fin de l’automne quand toutes les feuilles des arbres sont tombées. Il avait pensé comme on le disait au Sénégal à propos des baobabs que les arbres avaient été plantés à l’envers dans le sol, les racines dressées vers le ciel.  Sa première année passée en France lui avait fait découvrir le rythme et le caractère contrasté de nos saisons qui ne sont pas du tout les mêmes qu’en Afrique.
Symboles chez nous du temps qui passe, les saisons en Afrique ne sont marquées que par une variation passagère des températures et du volume des précipitations au point que les étrangers qui visitent le continent évoquent souvent l’image empreinte de nostalgie d’un temps qui serait sinon immobile du moins suspendu.

Un de mes partenaires en Afrique, qui appartenait à une famille libanaise installée à Dakar depuis deux générations, me racontait qu’il était venu pour la première fois en France à l’âge de l’adolescence pour faire ses études secondaires dans un collège de Montpellier. Il était arrivé à la fin de l’automne quand toutes les feuilles des arbres sont tombées. Il avait pensé comme on le dit au Sénégal à propos des baobabs que les arbres avaient été plantés à l’envers dans le sol, les racines dressées vers le ciel.  Sa première année passée en France lui avait fait découvrir le rythme et le caractère de nos saisons qui ne sont pas du tout les mêmes qu'en Afrique.   //  Symboles chez nous du temps qui passe, les saisons en Afrique ne sont marquées que par une variation passagère des températures et du volume des précipitations au point que les étrangers qui visitent le continent évoquent souvent l'image empreinte de nostalgie d'un temps qui serait immobile.

Andrea Andermann, photographie "Quelques Afriques" (1982, éditions Chêne/Hachette - ouvrage original publié en Italie, textes d'Alberto Moravia). Source : bibliothèque Vert et Plume

C’est une impression que l’on éprouve d’une manière générale au contact de la vie à la campagne par opposition à la vie urbaine qui est dominée par le bruit, la foule et la rapidité des déplacements.
Les paysages de campagne sont plus préservés, il n’y a souvent personne dans notre champ de vision sauf les oiseaux dans le ciel et les insectes virevoltant sous les branches des arbres, les mouvements ordinaires sont lents et empreints d’une élégance qui devrait appartenir à l’ensemble de l’espèce humaine.
Elle continue de caractériser la vie des animaux que l’on va admirer dans les parcs. Ils nous rappellent le temps où nous partagions avec eux un mode de vie commandé par la nature.

Les fleurs animées

J.J. Grandville « Fleurs Animées », 1847. Publication des Editions Vilo, 1981 (Bibliothèque Vert et Plume)

J.J. Grandville « Fleurs Animées », 1847. Publication des Editions Vilo, 1981 (Bibliothèque Vert et Plume)

Fleurs de champ sauvages

J.J. Grandville « Fleurs Animées », 1847. Publication des Editions Vilo, 1981 (Bibliothèque Vert et Plume)

J.J. Grandville « Fleurs Animées », 1847. Publication des Editions Vilo, 1981 (Bibliothèque Vert et

Quand en Savoie à la fin du mois de mars la neige bat enfin en retraite, les primevères sont les premières fleurs qui poussent dans l’herbe rabougrie. Elles sont suivies par les violettes, les jonquilles, les premières tulipes et les pâquerettes.
Le Perce-neige s’adressant à la Primevère : « Mes forces sont épuisées à percer les dures neiges de l’hiver, mais ton parfum me ranime, Primevère; l’amour me fera revivre. »

J.J. Grandville « Fleurs Animées », 1847. Publication des Editions Vilo, 1981 (Bibliothèque Vert et Plume)

J.J. Grandville « Fleurs Animées », 1847. Publication des Editions Vilo, 1981 (Bibliothèque Vert et Plume)

Des faunes surgis de la forêt

Avant les années 60 lorsque la France était plus rurale que citadine, les gamins à la campagne se postaient le dimanche sur le bord des routes et tendaient le bras à l’approche d’une voiture un gros bouquet de jonquilles dans la main qu’ils avaient cueillies dans un champ et vendaient pour se faire un peu d’argent de poche.

Jan Saudeck, photographie colorée  à la main, ext. de "Vie, mort amour & autres bagatelles" (1991, Art Unlimited - Amsterdam). Source : bibliothèque Vert et Plume

Jan Saudeck, photographie colorée à la main, ext. de "Vie, mort amour & autres bagatelles" (1991, Art Unlimited - Amsterdam. Préface de Michel Tournier). Source : bibliothèque Vert et Plume

Le jaune lumineux des jonquilles éclaboussait leur silhouette de son éclat et les faisait ressembler à des faunes surgis de la forêt.

J.J. Grandville « Fleurs Animées », 1847. Publication des Editions Vilo, 1981 (Bibliothèque Vert et Plume)

J.J. Grandville « Fleurs Animées », 1847. Publication des Editions Vilo, 1981 (Bibliothèque Vert et Plume)

PORTRAITS DES ARTISTES
par ordre alphabétique

J.J. Grandville. Né Jean Ignace Isidore Gérard était à Nancy en 1803 dans une famille d’artistes et d’acteurs. Il avait débuté comme caricaturiste mais s’était rendu célèbre dès 1829 avec la parution d’un album de lithographies présentant des animaux habillés en êtres humains mis en scène dans une satire de la société parisienne. Grandville mourut à 44 ans à Paeis l’année de la parution des « Fleurs Animées » qui remporta un succès immédiat en France et aux Etats-Unis puis en Belgique et en Allemagne. La seconde édition de l’ouvrage en 1867 inclut des retouches par Louis-Joseph-Edouard Maubert qui était peintre d’histoire naturelle rattaché au Jardin des Plantes et qui paracheva le travail de Grandville.

Jan Saudek, né à Prague en 1935. Ses images nous parlent de la fuite du temps et de l’insignifiance des choses extérieures. Le thème de la fleur qui s’épanouit et laisse ensuite tomber ses pétales (que l’on retrouvera dans le prochain article de la même série du blog) revient avec prédilection dans son œuvre, le symbole du temps destructeur.
Les décors de Saudek, montés dans une cave aux murs décrépis, sont paradoxalement surchargés de dentelles, de couronnes de fleurs, de dorures, de paravents peints qui semblent avoir été empruntés à la peinture hollandaise du 16è siècle. Illustration de l’art de la « vanité », le sentiment que le déclin n’est jamais très éloigné de la gloire.

à suivre…

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