Les bras en l’air !

Mise à jour : 30 mars 2013

Par Nicolas Piollet
Lire les Aventures de Nicolas Piollet depuis le début : Gare aux loups !
PORTRAIT DE NICO. Dans le même article.

Ce jour-là un fort vent d’art soufflait sur la ville

Joan Miró « Le Lézard aux Plumes d’or » (1967) – lithographie à la Galerie Patrick Cramer / Cramer Contemporary, rue du Vieux-Billard dans le quartier des Bains à Genève. Exposition de lithographies de Juan Miró du 18 mars au 13 avril 2010

Juan Miró « Le Lézard aux Plumes d’or » (1967) – lithographie à la Galerie Patrick Cramer / Cramer Contemporary, rue du Vieux-Billard dans le quartier des Bains à Genève. Exposition de lithographies de Juan Miró du 18 mars au 13 avril 2010

Avec ma copine on regardait de tous les côtés sans y croire. Les marchands de chaussures, de vêtements, les bijouteries, les banques avaient disparu pour laisser la place à des galeries d’art et des librairies. On était pas loin non plus du MAMCO un décor à  la Patrice Chéreau pour une pièce de Koltès, la cour d’une usine désaffectée où il serait génial de monter « Combat de nègres et de chiens » parce que c’est toujours une histoire occultée celle des Noirs dans notre société. Je levais la tête pour lire les noms des rues, elles ne s’appelaient pas Monsieur machin, Général trucmuche ou Docteur Chose, encore moins avenue de Chambéry, de Genève ou route de Thônes comme sur une vieille carte routière mais rue du Stand, rue de l’Arquebuse, de la Synagogue, des Savoises, du Vieux Billard, des Vieux Grenadiers, il y avait aussi le cimetière des Rois, la rue de la Muse, la place du Cirque et pour finir la fameuse rue des Bains. Un trésor d’histoires était caché derrière tous ces noms.

Nous n’étions pas les seuls Savoyards qui étaient venus visiter Genève-les-Bains comme en témoignait la rencontre avec cette amie de ma copine

Nous n’étions pas les seuls Savoyards venus à Genève à l’occasion de la Nuit des Bains. On croisait sur le trottoir des gens que l’on reconnaissait dont on se disait « Tiens je l’ai déjà vue celle-là… » - Photo Vert & Plume, mars 2010

Ma copine qui tenait toujours entre les mains son plan du quartier et la liste des galeries a croisé une de ses amies annéciennes qui était avec son mari, ils avaient fui Annecy comme nous pour trouver refuge à Genève. L’amie de ma copine qui avait elle-aussi un plan le faisait tourner pour mettre les rues sur le papier dans le même sens que celui de ses pas, les hommes ne font pas ça c’est un geste féminin que j’aime bien observer. Son mari m’a serré la main, il avait un regard de myope qui lui donnait un air de poète comme s’il naviguait sur une autre planète, son œil droit paraissait éteint et soudain j’ai réalisé qu’il me faisait songer à Jorge Luis Borgès avec ce drôle de regard aveugle qui ne percevait plus que ce qui était à l’intérieur de lui-même. Pendant un court instant nous étions devenus complices bien qu’à mon avis il y avait peu de chances que je le revois, nous nous sommes raconté ce que nous avions déjà vu depuis que nous étions là et le bonheur que c’était de trouver autant de galeries d’art contemporain sur un aussi petit périmètre. Et comme il était pour finir difficile d’écarter complètement le domaine de la politique nous avons dit du mal de ceux qui la conduisaient et nous avons ri.

Tout le monde à poil, les bras en l’air !

Spencer Tunick, photographie. Exposition « Naked Truth » à la galerie Bafa Foto du 18 mars au 15 mai, Genève

Spencer Tunick, photographie. Exposition « Naked Truth » à la galerie Bafa Foto du 18 mars au 15 mai, Genève (Photo Vert & Plume, mars 2010)

C’était terrible !

On a quitté les amis annéciens de ma copine qui est entrée dans une nouvelle galerie. Je l’ai suivie attiré par la vue des photos de cet artiste dont je n’arrivais plus à me remémorer le nom que tout le monde connaît parce qu’il photographie des centaines de personnes à poil dans des endroits incongrus sur un glacier par exemple. Je me suis planté devant cette photo. D’abord je voyais des gens dans des tiroirs comme des cercueils fabriqués à la hâte après une catastrophe, ensuite j’ai pensé à des prisonniers des gens dont on allait se débarrasser, c’est seulement après que j’ai commencé à les regarder de plus près que j’ai fait attention aux poils de leur pubis, à toutes ces queues qui pendaient à ces nichons à ces bras levés les poils sous les aisselles ces plis sur le ventre ces poitrines ces jambes ces fesses ces pieds et je me suis demandé pourquoi ils avaient accepté de poser ainsi en sachant qu’on pourrait les reconnaître « Tiens regarde c’est Michel Jacques Andrée Renée Emilie pas jolie Cécile Paul oh ! Paul, il a l’air malin les bras en l’air à implorer le ciel ! » Au final c’était à des cadavres que je pensais c’était plus fort que moi, la vision de tous ces corps nus me rappelait les photographies prises par des soldats américains qui avaient découvert les camps de concentration délibérément construits par des Allemands pour exterminer les Juifs, j’avais besoin de redire tous ces mots dans ma tête – concentration – Allemands –  extermination – Juifs – parce que je n’ai jamais pu oublier ce que j’ai appris moi qui n’ai rien connu.

J’ai quand même voulu prendre une photo de la photo avant de sortir et je l’ai ratée, il ne pouvait pas en aller autrement.

On n’a pas demandé à la jeune femme qui nous avait accueillis ce que signifiait le titre de l’expo « La vérité toute nue » en anglais comme d’habitude « Naked Truth ». On ne sait pas pourquoi à Genève, à Annemasse à la Villa du Parc ou même à Annecy (ce n’est pas peu dire) les noms des expos sont désormais en anglais alors que dans tous ces endroits les habitants sont à 90% francophones. Serait-ce que l’art contemporain n’intéresse que les 10% restant qui ne parleraient que l’anglais ? Ou la marque du snobisme irrémédiablement attaché aux milieux artistiques et intellos. Je pensais à la chanson de Boris Vian : « Je suis snob… ».

L’heure des vernissages approchait, les rues étaient plus animées

Ted Benoît « La Peau du Léopard » (Editions Albin Michel, 1985) – Vignette "Je m’installe sur ma terrasse pour contempler le lever", du jour, détail (bibliothèque Vert et Plume)

Ted Benoît « La Peau du Léopard » (Editions Albin Michel, 1985) – Vignette "Je m’installe sur ma terrasse pour contempler le lever du jour", détail (Bibliothèque Vert et Plume)

Les vernissages commencent après l’heure habituelle de fermeture.
La circulation des voitures s’étaitt beaucoup ralentie celle des piétons aussi de sorte que l’on pouvait occuper le trottoir avec son verre de champagne à la main et même aller sur le macadam sans courir le risque d’être renversé par un Français déprimé. Ici on roule suisse..

Romain Hugault, affiche de l’exposition à la Galerie-Librairie StoneBundle, Genève (document internet). Artiste français passionné d’aviation. Dessinateur d’affiches dans le style ciné des années 50, il a sorti sa 1ère B.D. en 2005 « Le Premier Envol » des images lumineuses, aérées comme le ciel où il aime piloter lui-même depuis l’âge de 17 ans

Romain Hugault, affiche de l’exposition à la Galerie-Librairie StoneBundle, Genève (document internet)

Ceux des piétons qui n’étaient au courant de rien passaient à côté de nous en regardant du coin de l’œil, ils se faufilaient parmi la foule des invités quiétaient en terrain conquis n’entendaient pas céder la place. Pour une fois que la monotonie quotidienne était rompue on se préparait à aller jusqu’au bout, c’est très drôle de voir les gens pressés de rentrer chez eux aller dîner aller se coucher aller regarder leur émission à la télé.
On papotait de tout et de rien avec les amis, on s’était tous donné rendez-vous on n’était pas là par hasard on se bousculait un peu nous aussi on avait envie d’être remarqués de rencontrer des inconnus qui deviendraient peut-être des amis.
– « Tiens regarde qui est là ! Ugo comment vas-tu ? Victoire n’est pas avec toi ? » – « Oh pardon ! Je vous ai marché sur le pied ! Ce n’est rien, vous n’aviez pas de talons. » (rires) – « J’en étais où ? » – « Sacha n’est pas venu ? Je voulais lui parler, dommage. »

Romain Hugault à la Galerie-Librairie StoneBundle, Genève. L’artiste exploite l’inépuisable filon des Pin-Ups à accrocher au rétroviseur intérieur de son camion Paris-Lyon-Médierranée. (Photo Vert & Plume, mars 2010)

Romain Hugault à la Galerie-Librairie StoneBundle, Genève (Photo Vert & Plume, mars 2010)

Romain Hugault que présentait la librairie était l’été précédent à Annecy chez BD-Fugue mais nous étions partis en Corse à moto on n’allait pas rester juste pour le voir on était content de le retrouver ici.
Il n’était pas mentionné dans le programme d’histoire de l’art de ma copine qui ne le connaissait ni des lèvres ni des dents. Elle a feuilleté tous les albums sur les étagères et m’a demandé d’en acheter deux pour son frère qui est fan de BD en plus c’était son anniversaire.

Le blog de Romain Hugault : http://romain-hugault.blogspot.com/

Romain Hugault, Meeting aérien. « La Nuit des Bains » à la Galerie-Librairie StoneBundle, Genève. (Photo Vert & Plume, mars 2010)

Romain Hugault, Meeting aérien. « La Nuit des Bains » à la Galerie-Librairie StoneBundle, Genève. (Photo Vert & Plume, mars 2010)

On se disait qu’ils avaient volontairement renversé les barrières qui séparent d’ordinaire l’art du commercial, on était loin très loin du monde clos et silencieux des musées, les vernissages prenaient des airs de fête il y avait beaucoup de couples élégants et snobs des amateurs friqués de jeunes artistes en mal de reconnaissance et de revenu des galeristes à la recherche de chiffre l’esprit libre prêts à se lancer dans la promotion d »œuvres en provenance des nouveaux pays ceux qu’on voit rarement en France artistes russes africains chinois, on rencontrait mêm des artistes venus de la France voisine ce pays qui a peur qui s’inquiète et qui souffre. Les badauds les Français qui avaient fui  comme nous tentaient encore de se frayer un passage pour contempler de nouveaux tableaux écouter les petites phrases que prononçaient assez haut pour qu’on les entende des amateurs éclairés ou prétentieux, boire un verre et chiper un toast.
Cependant nous n’avions pas encore tout vu.

Comment peut-on encore être Sénégalais ?

Omar BA « Made in Switzerland » à la galerie Guy Bärtschi à Genève (Project Room) du 18 mars au 14 mai 2010. Cet artiste sénégalais né en 1977, installé à Genève depuis 2003, veut analyser les stéréotypes de la relation séculaire entre l’Europe et l’Afrique

Omar BA « Made in Switzerland » à la galerie Guy Bärtschi à Genève (Project Room) du 18 mars au 14 mai 2010 (Photos Vert & Plume, mars 2010)

MISE EN SCÈNE D’UNE QUESTION
Je demeurais quelquefois une heure dans une compagnie sans qu’on m’eût regardé, et qu’on m’eût mis en occasion d’ouvrir la bouche; mais, si quelqu’un par hasard apprenait à la compagnie que j’étais un artiste sénégalais, j’entendais aussitôt autour de moi un bourdonnement: « Ah! ah! monsieur est un artiste sénégalais ? C’est une chose bien extraordinaire! Comment peut-on être artiste sénégalais et travailler en Suisse ? »
D’après « Les Lettres Persanes » (Montesquieu, lettre 30 – 1721)

Omar BA « Made in Switzerland » à la galerie Guy Bärtschi à Genève (Project Room) Suite.1 : confrontation des mondes, naturel et industriel, animal et humain, traditionnel et moderne. (Photo Vert et Plume, mars 2010)

Omar BA « Made in Switzerland » à la galerie Guy Bärtschi à Genève (Project Room). Photos Vert et Plume, mars 2010)

LA RÉPONSE DU MARCHAND D’ART
Le communiqué de presse de la galerie explique qu’Omar BA a rejeté l’abstraction enseignée dans son pays d’origine et préféré suivre la tradition figurative européenne. Omar BA mêle imagerie et mythologie africaines avec la symbolique européenne pour atteindre l’universalité, en d’autres termes pour se positionner sur le marché international de l’art.
Omar BA réussira-t-il pour autant à soulever l’imagination et l’enthousiasme des amateurs d’art comme l’avaient fait les anciens artistes du continent en exerçant une vraie fascination sur les intellectuels et artistes européens au début des années 1900 ?

Omar BA « Made in Switzerland » à la galerie Guy Bärtschi à Genève (Project Room) - Suite.2 : chacun réagit aux contradictions du monde qui sont nombreuses avec sa sensibilité et sa mémoire personnelles

Omar BA « Made in Switzerland » à la galerie Guy Bärtschi à Genève (Project Room). Photos Vert et Plume, mars 2010)

CATALOGUE. La galerie Guy Bärtschi devait  éditer un catalogue de l’exposition
Se renseigner : http://www.bartschi.ch/

ET NOUS.  Je dois dire qu’avec ma copine on étaient excités de voir un artiste d’origine africaine dans une galerie genevoise, ça nous plaisait. Dans ma tête je me disais « Ouah ! Je ne comprends pas tout ce qu’il fait mais j’aimerais le connaître parler avec lui savoir qui il est au juste ? » Je n’avais pas du tout envie de porter un jugement sur lui ni de tenir des grandes théories. Moi je suis comme ça, je déteste parler de quelqu’un que je ne connais pas. Ma copine était comme moi, je sentais qu’elle attirée par un artiste différent, inconnu. On a demandé à le rencontrer mais il n’était pas encore arrivé. J’ai ri. Je pensais à l’Afrique à la difficulté d’y  rencontrer quelquun qu’on ne connaît pas encore. On ne sait jamais s’il est là ou en Europe, s’il voyage comme disent les gens. On ne sait même pas où il habite exactement. Essayer de rencontrer quelqu’un est une aventure ou plutôt, soyons modeste, un jeu de piste. Avec les dessins d’Omar BA c’était un peu pareil, j’avais du mal à rassembler les morceaux du puzzle pour parvenir jusqu’à lui mais je m’en fichais, l’essentiel était de savoir qu’il existait en Suisse un artiste sénégalais.

Fin des aventures de Nicolas Piollet à Genève-les-Bains dans : Jusqu’au bout de la nuit

Flash infos artistes

Omar BA.  Artiste sénégalais né en 1977, installé à Genève depuis 2003. Il veut analyser les stéréotypes de la relation séculaire entre l’Europe et l’Afrique. La confrontation des mondes, naturel et industriel, animal et humain, traditionnel et moderne.

Ted Benoît. Né en 1947. Dessinateur français de B.D. dans l’esprit de la ligne claire. Un univers entre polar et glamour campé dans l’Amérique des années 60. Belles filles et belles bagnoles avec un héros sorti d’un roman Dashiel Hammett.

Romain Hugault. Artiste français né en 1979. Passionné d’aviation. Dessinateur d’affiches dans le style ciné des années 50, il a sorti sa 1ère B.D. en 2005 « Le Premier Envol » des images lumineuses, aérées comme le ciel où il aime piloter lui-même depuis l’âge de 17 ans  L’artiste exploite l’inépuisable filon des Pin-Ups à accrocher au rétroviseur de son camion Paris-Lyon-Méditerranée. Si vous n’avez pas encore de camion, courez en acheter un !

Joan Miró. 1893-1983. Peintre espagnol originaire de Barcelone. A longtemps vécu enFrance. Pour le découvrir visiter la Fondation Maeght à St Paul de Vence.

Spencer Tunick. Photographe américain né en 1967. Devenu célèbre en réalisant des mises en scène de volontaires des deux sexes, de plus en plus nombreux, posant entièrement nus dans les sites les plus divers en intérieur comme en extérieur.


2 commentaires

  1. Clemjou

    Merci pour cet article! Omar Ba vient de présenter une nouvelle série de toiles à la galerie Anne de Villepoix (Paris). si vous souhaitez vous en faire une idée (pour ma partje les trouve fabuleuses), vous pouvez vous rendre sur http://www.organik-case.com/ merci encore!

  2. Plumebook Café

    A ma question :

    Je n’ai pas compris quel lien existait entre cette galerie et la page Organik-Case ? J’ai lu la page mais ne suis pas d’accord de qualifier Omar Ba d’artiste sénégalais . Ce n’est pas ce qui le caractérise. Je ne l’ai jamais rencontré mais lui-même ne souhaite pas, dans les interviews accordées en Suisse, mettre cette origine en avant. Il est aujourd’hui un artiste européen d’origine sénégalaise.

    Vous m’avez répondu par email :

    « Je ne suis pas historienne de l’art, ni proche d’Omar Ba, ni même réellement au fait de la portée exacte qu’il veut donner à ses oeuvres mais le fait est que je trouve ses dernières peintures éminemment africaines. Mon avis vaut ce qu’il vaut! Et je pense l’avoir suffisamment étayé dans mon article.
    Mais le titre est certes réducteur, je vous l’accorde (merci de le souligner par ailleurs), mais si le titre suffisait à un article il ne serait pas besoin de rédiger celui-ci, vous en conviendrez!
    Organik-Case est un tout nouveau site mêlant photographies/articles sur des expositions qui ont marqué. »

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