Les bottines de K.

Des réminiscences capables de transformer notre perception

K. avançait à quatre pattes comme un chien dans cette canalisation d’égout crade et puante où il s’était réfugié à l’abri des tirs de mortier qui avaient détruit la maison où il se cachait. Comment avait-il pu en arriver là, lui qui était reçu en grande pompe à Paris il y avait peu de temps. Il entendait encore la musique des fanfares militaires, il voyait défiler les soldats en uniforme, scintiller sous le soleil les casques des gardes républicains, briller les galons dorés des casquettes de ses généraux.  C’était à cause de ces Français hypocrites, alliés aux rebelles qui avaient juré sa perte. Il était épuisé, il avait faim, il avait soif, il faisait là-dedans une chaleur à crever. La mort, K. n’y pensait pas à l’instant où la lumière du jour l’éblouit, des mains l’attrapèrent par les épaules, tirèrent sans pitié sur ses cheveux, l’extirpèrent.

"La bottine de Mouammar Kadhafi" (1942-2011). A la tête de l'État libyen de 1969 à 2011. Sourcing image : "Le Monde", 23-24 oct.2011 (archives Vert et Plume)

Cette fois K. était foutu. Les types qui l’avaient trouvé s’étaient déchaînés en le reconnaissant. K. était blessé à la tempe et au flanc. On lui crachait au visage, on le rouait de coups. Un tordu tenta de lui introduire un objet dans le trou du cul. Même cela il s’en foutait maintenant. Tout ce qu’il voulait c’était crever, crever en martyr, en héros, en guide bafoué, en fils de Dieu. Ils hurlaient, de plus en plus nombreux autour de lui. Chacun voulait le frapper au moins une fois pour le raconter plus tard à ses enfants, dire qu’il était là, qu’il avait vengé ses frères et ses sieurs. Sans doute un chef était-il intervenu quand tous les hommes en furie s’écartèrent.

Les soldats révolutionnaires libyens exhibant les objets saisis sur Mouammar Kadhafi, l'ancien chef d'État en oct.2011. Sourcing images : "Le Monde", 23-24 oct.2011 (archives Vert et Plume)

On tira sur ses vêtemnts tachés de sang pour le fouiller. Dans une poche : un pistolet Browning en or à l’effigie du héros de la lutte anticoloniale. Une formule magique sur un papier roulé dans du scotch. C’était elle qui l’avait protégé jusqu’à ce jour maudit où la magie avait cessé d’opérer. Dans une autre poche : un  revolver à barillet 357 magnum.  Un téléphone. On lui avait arraché ses bottines. Un gars avait réussi à en emporter une sans être vu. Un autre brandissait la seconde, comme un trophée, sous le nez des reporters étrangers qui lui demandèrent de la poser par terre pour la photographier. Une bottine noire à talon qui brillait. Quelqu’un l’avait nettoyée.

Pour devenir la véritable matière de nos émotions

Joel-Peter Witkin « Shoe, hat and eggs », 1996. Mise en scène photographique. Sourcing image: “Joel Peter Witkin” par Eugenia Parrig, editions Phaidon (2001 et 2007)

Le chapeau est le symbole du chef, les oeufs sont la représentation de la tribu. La bottine, celle de la tribu à l’intérieur du monde.
(Pour cette mise en scène, Witkin s’est inspiré des dessins de l’artiste afro-américain Bill Traylor, 1854-1949)

Lorsqu’en tournant les pages du « Monde » je vis la bottine  de K. photographiée comme un objet encadré dans un musée, il me sembla que je la connaissais déjà. S’ébaucha d’une manière saccadée dans ma mémoire un souvenir confus. La bottine à laquelle je pensais était posée dans le sens inverse, elle était plus pointue, son talon plus haut. Pourtant c’était bien elle, celle de Joël-Peter Witkin, que je voyais en regardant la photo publié par « Le Monde ».

Était-ce K. qui l’avait dérobée, comme il avait dérobé les richesses de son pays, ou plus vraisemblablement le photographe qui avait sans le faire exprès cadré et éclairé la bottine de K. comme Witkin l’avait fait quinze ans plus tôt dans son studio ?

K. était mort. Des journalistes s’interrogeaient sur les circonstances exactes de ce décès mais ils étaient les seuls à s’en préoccuper. Aussi cessa-t-on d’en parler. Par prudence, l’endroit de sa sépulture fut tenu secret.

Flash info artistes

Bill Traylor. 1854-1949. Esclave dans une plantation du sud des Etats-Unis jusqu’à la guerre de Sécession, il y demeura longtemps après avoir été affranchi. Complètement autodidacte, symbole de l’art brut, ce n’est qu’en 1935, à l’âge de 82 ans, qu’il commença à dessiner. On peut retrouver les images du chapeau et des bottines sur à l’adresse suivante (en anglais) : http://www.petulloartcollection.org/the_collection/about_the_artists/artist.cfm?a_id=56

Joël-Peter Witkin. Né à New-York en 1939. Il a commencé sa carrière d’artiste en étant sculpteur, avant de travailler comme photographe pour l’armée américaine. Installé à Albuquerque (Nouveau-Mexique) il y a étudié la photographie à partir de 1975. C’est vers 1980 qu’il est devenu célèbre pour ses mises en scène photographiques souvent bâties autour d’expériences physiques, s’inspirant de sujets vivants, comme cet homme qui se suspendait à des cordes attachées à ses muscles pectoraux (le rituel des indiens Mandan), mais aussi des grands peintres classiques Rubens et Goya.
Lire : Le trouble du désir

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