Les années jazz

CONTEXTE
Durant les années 60, Guillaume Ducamp et deux de ses camarades de collège, Patrice et Mathieu d’Entredeulaque passent leurs étés sur le territoire de Ramatuelle (Var), entre le village, la plage de Pampelonne et le port de Saint-Tropez. Au mois de juillet ils vont à Juan-les-Pins où se tient chaque année le plus célèbre festival de jazz du moment.

Le corps libéré

« Jazz Magazine » couverture, juin 1965 (Collection Vert et Plume)

« Jazz Magazine » couverture, juin 1965 (Collection Vert et Plume)

Les amateurs de jazz sont partagés entre les tenants d’une musique traditionnelle (ils lisent « Jazz Hot » et ceux qui prônent, à l’instar de Guillaume, l’abandon d’un courant devenu trop commercial au profit d’un nouveau jazz revendicatif et dérangeant dont John Coltrane est la figure de proue. Ceux-là sont abonnés à « Jazz Mag' »


Tout ce que Guillaume connaissait des Noirs à l’âge de l’adolescence était lié à sa passion du blues et du jazz. Dans son esprit d’Européen, les conditions de la déportation des Africains vers l’Amérique étaient sublimées par la beauté des rythmes et des chants qui étaient nés de cette union forcée, souvent brutale, avec les habitants du sud des Etats-Unis.  L’idée que le jazz, et beaucoup d’autres mouvements artistiques, n’auraient jamais vu le jour sans que des bouleversements importants soient survenus dans la société qui les avait fécondés, n’était de toutes les façons pas facile à digérer.

Le corps dénudé

Fernand Fonssagrives « Nu sur le sable », 1949. Photographie de sa femme Lisa, mannequin célèbre (1911-1992) née en Suède et installée aux Etats-Unis à partir de 1939. Après son divorce elle épousa Irving Penn (Sourcing image : internet)

Fernand Fonssagrives « Nu sur le sable », 1949. Photographie de sa femme Lisa, mannequin célèbre (1911-1992) née en Suède et installée aux États-Unis à partir de 1939. Après son divorce elle épousa Irving Penn (Sourcing image : internet)

Elle s’appelle Kristina, vient de Suède. Naturellement elle a les cheveux blonds, longs, une peau de pêche, pour tout vêtement un bikini et surtout, elle marche avec des sabots. Chaque jour, Guillaume, Patrice et Mathieu guettent son arrivée sur la plage.

Guillaume passait tous les étés dans le midi de la France. A ceux qui lui demandaient son âge il disait qu’il avait 16 ans mais le jour de son anniversaire arrivait à grands pas. Durant le mois de juillet il séjournait à Ramatuelle avec Patrice et Mathieu, les fils du comte d’Entredeulaque qui était un ami de longue date de la famille Ducamp. Il possédait un beach-club prisé par la jet-set.
Les trois garçons avaient pris l’habitude de passer leurs soirées sur le port de Saint-Tropez où le jeu consistait à se promener en se faisant remarquer par ceux qui étaient installés aux terrasses des cafés. Ils jouaient volontiers aux dandys, habillés de manière voyante, un brin provocateurs. Guillaume le plus grand et le plus costaud des trois portait des vêtements de sport aux couleurs voyantes que son père lui rapportait des États-Unis. Le matin il faisait des démonstrations de ski nautique le long de la plage pour attirer les amateurs, Mathieu conduisait le hors-bord de son père. Parmi les baigneurs au milieu desquels des filles entièrement nues étaient allongées dans le sable au soleil, beaucoup appartenaient au milieu du spectacle.

Le corps mis en scène

Images tirées de magazines de mode masculine (Sourcing : « L’Officiel Hommes », dates n.c. – archives Vert et Plume)

Images tirées de magazines de mode masculine (Sourcing : « L’Officiel Hommes », dates n.c. – archives Vert et Plume)

Les trois amis portent à tour de rôle des tenues empruntées à des copains travaillant dans la mode. Ils mesurent leur degré de séduction sur le visage des filles et des garçons qu’ils croisent.

Mathieu était autorisé à emprunter la DS de ses parents pour se rendre à Juan-les-Pins où ils assistaient au festival international de jazz. Guillaume avait obtenu une carte de presse. Il pouvait se déplacer librement dans l’enceinte du festival, passer dans les coulisses quand il en avait envie, photographier les musiciens. Un soir Guillaume a suivi John Coltrane derrière la scène qu’il avait quittée entre deux improvisations. Il s’était retrouvé aux côtés de l’homme qui incarnait à ses yeux la quintessence de l’artiste. Sa musique était comme un cri déchirant, une incantation qui déconcertait nombre de spectateurs et enchantait Guillaume que le conformisme de la société agaçait.
Lorsqu’à Ramatuelle il écoutait les disques de Coltrane, Guillaume éteignait les lumières de la chambre qu’il partageait avec Mathieu, il augmentait le volume du son autant que le haut-parleur du vieux tourne-disques pouvait le supporter. Il s’allongeait sur son lit et fermait les yeux. La musique du saxophone s’emparait de son esprit et le faisait planer. Il ne sentait plus son corps.

Le corps authentique

Jean-Pierre Leloir, photo en noir et blanc parue dans « Jazz Magazine », numéro spécial Antibes, septembre 1965 ( Collection Vert et Plume)

Jean-Pierre Leloir, photo en noir et blanc parue dans « Jazz Magazine », numéro spécial Antibes, septembre 1965 ( Collection Vert et Plume)

« My Favourite Things » de John Coltrane date de 1963.

Ce soir-là à Juan-les-Pins dans la pinède Gould, John Coltrane durant le break était debout face à la mer, un pied posé sur un muret qui le séparait de la plage. Coltrane était grand et costaud, d’apparence frustre. Vêtu d’un costume gris assez large, de gros souliers noirs aux pieds, des chaussures faites pour marcher dans la campagne. Il paraissait bourru. On eût dit un paysan. Il s’était approché timidement de lui, craignant de le déranger, lui avait tendu la pochette de My Favourite Things que Mathieu lui avait passée.
« Can you sign it for me ? » avait-il bredouillé. Son anglais n’était pas terrible.
Coltrane s’était exécuté sans prononcer un seul mot et la lui l’avait rendue. Il avait à peine interrompu sa méditation.
Guillaume était resté là sans bouger. Il avait laissé tomber ses bras le long du corps et le disque avait failli glisser hors de la pochette. Il était à la fois subjugué et stupide, comme un gamin devant cet homme habité par la passion de la musique. Lui qui ne savait même pas ce qu’il allait faire comprenait d’un coup que l’art pouvait à lui seul conduire une vie. Mais en même temps qu’il le comprenait il se disait qu’il n’était pas préparé à cela.

Le corps dansant

De gauche à droite : 1. / calque d’un dessin paru dans le magazine « Jazz Hot » (vers 1961). 2. / reproduction du dessin par Guillaume sur la porte de sa chambre à Ramatuelle. 3. / détail d’une photographie d’Africains parue dans le journal « Le Monde » en juillet 2010. Sourcing images : archives Vert et Plume

De gauche à droite : 1. / calque d’un dessin paru dans le magazine « Jazz Hot » (vers 1961). 2. / reproduction du dessin par Guillaume sur la porte de sa chambre à Ramatuelle. 3. / détail d’une photographie parue dans le journal « Le Monde » en juillet 2010. (Sourcing images : archives Vert et Plume)

Dans la maison de Ramatuelle, Guillaume a reproduit sur une porte en l’agrandissant le dessin d’un adolescent noir dégingandé que Mathieu a décalqué dans « Jazz-Hot ».

RETOUR A JUAN-LES-PINS. Dans la pinède où chantaient les cigales, beaucoup de spectateurs avaient boudé le retour de Coltrane sur scène. Guillaume n’arrivait pas à comprendre leurs réticences. Les sons alternativement aigus et rauques qui s’échappaient du saxophone de John Coltrane résonnaient à ses oreilles comme un chant de révolte à l’encontre du monde des adultes dans lequel il ne voulait pas se laisser enfermer.
A propos de l’image ci-dessus, lire aussi:  La différence

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