L’enfance de l’art

Le maître est un enfant

Fabien Mérelle, dessin de ses mains d’adulte tracé autour de l’empreinte à la peinture bleue de ses mains d’enfant. Exposition REWIND 01, été 2010 - Maison de La vache qui rit, Lons-le-Saunier. (Photo Vert et Plume)

Fabien Mérelle, dessin de ses mains d’adulte tracé autour de l’empreinte à la peinture bleue de ses mains d’enfant. Exposition REWIND 01, été 2010 - Maison de La vache qui rit, Lons-le-Saunier. (Photo et montage Vert et Plume)

FLASH ARTISTE. A lire à la fin de cet article (cliquer dessous sur « Lire la suite »)

RÉCIT. Il voulut se réapproprier les lambeaux de sa propre enfance en écrivant des textes courts à partir de ce qu’il considérait être des souvenirs authentiques. Autrement dit il écrirait comme s’il était encore cet enfant qu’il n’était plus à propos d’évènements et d’expériences dont il se souvenait parfaitement excluant toute histoire ou anecdote qui lui aurait été rapportée par un membre de sa famille ou l’un de ses copains d’enfance (de toute manière il n’en avait pas, n’entretenait en tous cas pas de relation avec eux, du genre association des anciens élèves, quelque chose qui ne lui viendrait jamais à l’esprit).
A ce jour il a écrit un peu plus de 60 histoires de sa vie d’enfant qu’il a rassemblées sous le titre « Au commencement on essaie d’imaginer ce que sera la vie. »

La machine à remonter le temps

Fabien Mérelle, « E.T. » (2007). Dessin d’enfant rehaussé à l’encre noire. Exposition REWIND 01, été 2010 - Maison de La vache qui rit, Lons-le-Saunier (Photo Vert et Plume)

Fabien Mérelle, « E.T. » (2007). Dessin d’enfant rehaussé à l’encre noire. Exposition REWIND 01, été 2010 - Maison de La vache qui rit, Lons-le-Saunier (Photo et montage Vert et Plume)

Ce n’était pas un exercice facile. Ses souvenirs d’enfant n’étaient pas toujours enfantins. Il en a écrit certains en sachant pertinemment qu’il ne les donnerait jamais à lire. Autre chose le frappa. Sa mémoire des faits commençait avec l’école. Avant ce temps structuré il n’y avait rien de sûr ni d’ordonné. Il se souvenait par exemple d’une baignade dans un torrent au cours de laquelle l’un de ses frères avait failli être emporté par le courant, sans qu’il fût capable de dire lequel d’entre eux (à ce moment-là ils étaient quatre le cinquième n’était pas encore né ou il était un tout petit bébé), ni d’affirmer que ce souvenir était absolument fondé. Il se rappelait de promenades dans une voiturette pour enfant d’un modèle probablement inspiré par un créateur américain qu’il pourrait encore aujourd’hui dessiner (les roues étaient carrossées) dans laquelle ses frères et lui étaient assis face à face et qu’une jeune femme poussait. Etait-ce sa mère ? Il n’avait aucun souvenir de sa mère quand il était tout petit, ni de son père dont il ne se souvenait pas qu’il l’eût jamais tenu dans ses bras ni embrassé. Les autres enfants se souviennent-ils des gestes de tendresse que leur ont prodigué leurs parents ? Quand il voit des photos de lui avant l’âge de 5 ans il n’a aucun mal à se reconnaître c’est bien lui mais c’est tout, à quoi pensait-il à ce moment-là il n’en sait rien.

Si tous les enfants du monde…

Fabien Mérelle, sans titre (2007). Dessin d’enfant rehaussé d’encre noire. Exposition REWIND 01, été 2010 - Maison de La vache qui rit, Lons-le-Saunier. (Photo Vert et Plume)

Fabien Mérelle, sans titre (2007). Dessin d’enfant rehaussé d’encre noire. Exposition REWIND 01, été 2010 - Maison de La vache qui rit, Lons-le-Saunier. (Photo et montage Vert et Plume)

Les photos qu’il a conservées de son enfance sont en noir et blanc, d’un tout petit format. A l’origine elles étaient entourées d’une large marge blanche sur les 4 côtés dont le bord extérieur était dentelé.  Quand il eut atteint l’âge de l’adolescence il les découpa pour ne conserver que les images proprement dites qu’il mêla à d’autres photos de personnages et de décors empruntés à l’enfance de garçons de son âge ou plus jeunes qu’il ne connaissait pas mais auxquels il s’identifiait volontiers, vivant dans un autre pays avec une autre couleur de peau d’une autre condition sociale que la sienne. Un fil invisible les reliait à lui qui était de l’ordre de l’imaginaire parfois du fantasme. Lui-même était un adolescent rêveur, tiraillé par le sexe. Il disait qu’il faisait des collages. Il y mettait une pointe d’humour pour plaire au reste de la famille et pouvoir les montrer à ses amis.
Il les a conservés dans cette forme jusqu’à présent.

A l’attaque !

Fabien Mérelle, « Assaut ». Dessin d’enfant rehaussé d’encre noire. Exposition REWIND 01, été 2010 - Maison de La vache qui rit, Lons-le-Saunier. (Photo Vert et Plume)

Fabien Mérelle, « Assaut ». Dessin d’enfant rehaussé d’encre noire. Exposition REWIND 01, été 2010 - Maison de La vache qui rit, Lons-le-Saunier. (Photo et montage Vert et Plume)

Récemment l’un de ses frères lui a fait remarquer qu’il était dommage à ses yeux d’avoir utilisé des photos anciennes qu’il aurait dû conserver dans leur état original. Lui était toujours d’un avis contraire, songeant que l’enfance était de toutes les manières un monde englouti sur lequel on ne pouvait pas revenir à moins d’être demeuré soi-même un enfant ce qui n’est pas possible, on essaie juste de se rapprocher de l’état d’enfance tel qu’on l’imagine, on peut être un archéologue de l’enfance et rédiger des comptes-rendus de ses recherches.
De son point de vue il était non seulement en droit de transformer ces photos mais il songeait même que c’était l’unique manière de les préserver de l’oubli. Il se souvenait de l’indifférence dans laquelle son propre père et son oncle s’étaient défaits de tout ce qui avait appartenu à leurs parents sans que lui-même n’eût émis la moindre protestation parce qu’il était alors très jeune et se fichait de ces choses. Il aurait réagi différemment s’il était tombé sur un carnet où son grand-père aurait noté ses impressions de soldat dans l’armée d’Orient durant la Grande Guerre. Il fallait sortir de l’ordinaire si l’on voulait retenir l’attention.

L’enfance des autres

Fabien Mérelle. Dessin d’enfant rehaussé d’encre noire. Exposition REWIND 01, été 2010 - Maison de La vache qui rit, Lons-le-Saunier. (Photo Vert et Plume)

Fabien Mérelle. Dessin d’enfant rehaussé d’encre noire. Exposition REWIND 01, été 2010 - Maison de La vache qui rit, Lons-le-Saunier. (Photo et montage Vert et Plume)

Ses collages peuvent être regardés par n’importe qui. Chacun est libre d’imaginer ce qui lui vient à l’esprit, s’approprier ne serait-ce qu’une bribe de son enfance est suffisant à ses yeux, qu’une part minuscule de lui-même demeure dans l’esprit d’un autre est exactement ce qu’il recherche. N’est-ce pas la fonction même de l’art ?
Dans les multiples tiroirs d’un ancien grainetier acheté à un brocanteur il a disposé des objets ayant appartenu à ses grands-parents dont le souvenir est attaché à celui de son enfance, de rares jouets qui étaient les siens, plusieurs ont été rachetés à un antiquaire parisien, des livres de récits pour adolescents dont certains ont été trouvés à San Francisco au cours d’un voyage initiatique, des carnets intimes et des livrets scolaires de ses parents, des jouets de ses propres enfants. Il a baptisé le meuble « Les tiroirs de l’enfance ».

La suite au prochain épisode

Fabien Mérelle. Dessin d’enfant rehaussé d’encre noire. Exposition REWIND 01, été 2010 - Maison de La vache qui rit, Lons-le-Saunier. (Photo Vert et Plume)

Fabien Mérelle. Dessin d’enfant rehaussé d’encre noire. Exposition REWIND 01, été 2010 - Maison de La vache qui rit, Lons-le-Saunier. (Photo et montage Vert et Plume)

FLASH ARTISTE. Lire aussi   Jusqu’au bout de la nuit

Fabien Mérelle (né en 1981) participait au vernissage de l’exposition REWIND à Lons-le-Saunier (Jura). Une expo pour tenter de démontrer la capacité de l’art à déjouer le cours du temps. Restituer le parfum et la saveur de l’enfance.  Exposition construite par un poète, un éternel enfant ou un professionnel de l’art ? Sans doute tout cela à la fois. Avec un livret rare qui se met au chevet de son lit pour le lire et le reprendre souvent.
VERNISSAGE. Ce jour-là l’artiste avait une belle casquette grise  qui permettait de l’identifier aussitôt parmi les autres participants au vernissage. Il était souriant, paraissait d’un abord facile. D’entrée de jeu il expliqua qu’il vit de son art, passe son temps à dessiner, ne travaille pas dans un musée pour payer ses factures d’électricité. Son père qui avait pieusement conservé ses dessins d’enfant les aurait ressortis à son intention quand, jeune diplômé des Beaux-Arts de Paris, ancien pensionnaire de la Casa Velázquez à Madrid, un critique lui aurait fait remarquer qu’en dépit de leur grande qualité ses dessins d’adulte souffraient d’un conformisme excessif. Les retrouvailles avec sa propre enfance lui inspirent une piste créatrice.
LE PLUS INTERNET. Grâce à une bouse d’échange, Fabien Mérelle aurait séjourné quatre mois en Chine où un maître local lui aurait enseigné « une vision intime et subtile de la réalité ». Plusieurs étés ensuite à travailler dans des centres de loisirs auraient aussi contribué à enrichir sa connaissance des autres. De ces expériences aurait jailli l’idée d’un retour à l’enfance.
LE LIVRET DE  l’EXPO. Laurent Fiévet,  à l’initiative de REWIND 01, écrit que Fabien Mérelle, en se réappropriant ses dessins d’enfant et en les retouchant, a fait le choix de caler méthodiquement ses pieds dans des pas plus anciens comme l’aurait fait un élève avec son maître.

Le monde du rêve

Winsor McCay « Little Nemo in Slumberland », 1910 (Editons Aldo Garzanti et Pierre Horay pour la trad.française, 1969. Source : bibliothèque Vert et Plume). C’est le plus souvent en tombant de son lit à l’issue d’un rêve que Little Nemo commence la journée.

Winsor McCay « Little Nemo in Slumberland », 1910 (Editons Aldo Garzanti et Pierre Horay pour la trad.française, 1969. Source : bibliothèque Vert et Plume

C’est le plus souvent en tombant de son lit à l’issue d’un rêve que Little Nemo commence la journée.

ACTUALITÉ  DE FABIEN MÉRELLE. A Genève au printemps 2010 (Lire : Jusqu’au bout de la nuit ) c’était l’image d’un jeune homme torse nu vêtu d’un traditionnel bas de pyjama, sorte de Little Nemo devenu grand, qui nous entraînait dans ses rêves.

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