L’échec est-il une fatalité ?

INTRO. Pamphile Mabiala Mantuba-Ngoma est docteur en ethnologie et professeur en sciences humaines à l’université de Kinshasa (capitale du Congo-RDC). Dans un article de l’ouvrage intitulé « Images, mémoires et savoirs – une histoire en partage » (éditions Karthala, 2009), il étudie les rapports de corrélation entre capitalisme et guerres dans son pays.
La lecture de son propos est encore plus piquant si – comme le sous titre du livre nous y invite – nous remplaçons, par dérision plus que par raison certes, les vocables « Congo » par « Europe », système « colonial » par « libéral », « guerre » par « crise », territoires par « marchés ». Bref, si l’on se plonge dans sa démonstration en se disant « cela pourrait se passer chez nous », au lieu de « encore une histoire d’Africains ».
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Carl de Keyzer « Albertville, chemin de fer », 2008. Sourcing image : livre et exposition « Congo (Belge), article paru dans le n° 16 de « view » magazine (déc-2009-juin 2010). Bibliothèque The Plumebook Café

Carl de Keyzer « Albertville, chemin de fer », 2008. Sourcing image : livre et exposition « Congo (Belge), article paru dans le n° 16 de « view » magazine (déc-2009-juin 2010). Bibliothèque The Plumebook Café


Le Congo est au départ le fruit d’une entente entre les grandes puissances européennes qui se sont partagé l’Afrique, lors de la conférence de Berlin en 1884-1885.
La nature a horreur du vide. Ainsi Napoléon 1er avait-il vendu la Louisiane aux Américains qui avaient à leur tour arraché le nord du Mexique à l’Espagne. Plus près de nous, la Chine s’est emparée du Tibet et la Russie de la Crimée.
Le développement du Congo a été rendu possible grâce à l’apport des capitaux étrangers. Lesquels ont pour vocation d’orienter leurs investissements en fonction de leurs intérêts à l’échelle internationale, voire planétaire.
Il revient à chaque pays de tirer au mieux son épingle du jeu. À condition, dira Mantuba-Ngoma, dans sa conclusion, d’en respecter les règles.
Elles sont dictées par « la culture capitaliste dans la gestion de l’État ». De quoi faire se dresser les cheveux sur la tête de nos gouvernants.

Carl de Keyzer « Kikwit, prison », 2007. Sourcing image : livre et exposition « Congo (Belge), article paru dans le n° 16 de « view » magazine (déc-2009-juin 2010). Bibliothèque The Plumebook Café

Carl de Keyzer « Kikwit, prison », 2007. Sourcing image : livre et exposition « Congo (Belge), article paru dans le n° 16 de « view » magazine (déc-2009-juin 2010). Bibliothèque The Plumebook Café

Quel État peut prétendre mener une politique s’il ne dispose pas d’une économie génératrice de cash ou d’une rente de cash (comme la Russie et les monarchies arabes avec leurs ressources du sous-sol) ? Dans tous les cas c’l’argent fonde la puissance politique. Une vérité illustrée par l’irrésistible montée en puissance de la Chine, et a contrario le recul des pays du sud de l’Europe dont le nôtre.
Mantuba-Ngoma montre comment les premiers dirigeants du Congo se sont mobilisés contre le régime capitaliste, lequel a répondu en soutenant financièrement les mouvements séparatistes susceptibles de préserver à terme leurs intérêts en affaiblissant le pouvoir central :
sécession katangaise (1960-63)
sécession du sud-Kasaï (1960-62)

Carl de Keyzer « Beni, mission catholique St-Gustave », 2008. Sourcing image : livre et exposition « Congo (Belge), article paru dans le n° 16 de « view » magazine (déc-2009-juin 2010). Bibliothèque The Plumebook Café

Carl de Keyzer « Beni, mission catholique St-Gustave », 2008. Sourcing image : livre et exposition « Congo (Belge), article paru dans le n° 16 de « view » magazine (déc-2009-juin 2010). Bibliothèque The Plumebook Café

Au lieu de développer son économie et d’asseoir son indépendance politique, le Congo est devenu de plus en plus dépendant des capitaux étrangers, non seulement européens et américains, mais aussi chinois.
Ses dirigeants se sont procuré l’argent dont ils avaient besoin en recourant aux vieilles recettes du népotisme à l’africaine. Ils ont signé de fabuleux contrats en échange de concessions d’exploitation incluant par exemple la construction de voies d’accès à travers le pays ne répondant pas nécessairement aux besoins des habitants qui en manquent cruellement.
À partir de la fin des années 90 et début 2000, on a vu surgir la convoitise des nouvelles puissances régionales qui ont à leur tour commencé à accaparer par la force une partie des immenses richesses du Congo (uranium, cobalt, diamant, or…), l’armée congolaise n’étant pas en mesure de sécuriser son propre territoire.
Le système D et la corruption se sont installés dans l’ensemble de la société congolaise pour pallier à la déchéance des pouvoirs, l’économique et le politique.
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Effe B. « Vendeuses au détail" , Kinshasa (12-2005). Sourcing image : collection The Plumebook Café

Effe B. « Vendeurs au détail » , Kinshasa (12-2005). Sourcing image : collection The Plumebook Café

Mantuba-Ngoma termine son exposé, en insistant sur la nécessité pour les dirigeants de ne plus tenir « un discours hybride – discours politique socialiste et discours économique de marché ». Il appelle de ses vœux « l’entrée dans un régime de productivité favorable à la croissance économique, au relèvement du niveau de vie de la population et aux investissements ». Et enfin : « C’est en devenant un pays géré par de bons élèves du système capitaliste que le Congo pourra s’assurer une paix durable et devenir un espace de développement ».
En refermant le livre, une question vient à l’esprit : le capitalisme est-il davantage enseigné dans les écoles françaises ?.

Flash info artiste

Carl de Keyzer. Né en 1958. Photographe et opérateur belge. Du Congo, il dit que « c’est la chambre au trésor des images. Le tout est d’y accéder ! » (magazine cité)

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