Le trouble du désir

Des rêves étranges nourris par un désir inassouvi

Pierre et Gilles "Eric" (1986). Sourcing image : "P & G, the complete works - L'œuvre complet, 1976-1996. Éditions Taschen, 1997 (bibliothèque Vert et Plume)

A l’inverse des autres garçons, il n’était pas troublé par le regard des filles qui tournaient autour de lui, mais n’en parlait à personne
et faisait semblant du contraire.

Les visiteurs de l’exposition Gérôme au Musée d’Orsay, à qui la charge sexuelle ambigüe du « Charmeur de serpent » n’avait pas échappé, ne s’attardaient guère devant ce tableau qui sentait le souffre. Comment fallait-il interpréter cette peinture d’un jeune garçon nu dont un mystérieux serpent étreignait la poitrine et dressait la tête à l’extrémité du bras levé de l’adolescent ?

Jean-Léon Gérôme "Le charmeur de serpent", huile sur toile (1880). Sourcing image : "Gérôme" de Hélène Laffont-Couturier, éditions Herscher (1998). Bibliothèque Vert et Plume

Son esprit vagabondait jusqu’en Orient où, disait-on, les princes étaient sensibles à la jeunesse et à la beauté des garçons.

Etait-ce une allégorie du péché originel et dans ce cas pourquoi le garçon avec ses deux petites fesses qui ressemblaient à des pommes avait-il pris la place de Ève ? Dans les catalogues des musées qui avaient exposé ce tableau, les commentateurs parlaient en termes à peine voilés de connotation érotique. Les Français évoquaient le « corps-à-corps voluptueux du serpent avec son jeune dompteur » regrettant une vue de face de la scène qui aurait permis d’élucider certains mystères. Les Américains employaient les mots « sexual prowess », « self-image », « homo-erotic » et « seniority ». Ils décrivaient le symbole phallique du serpent dressé au bout du bras du garçon qui avait l’air de défier les adultes assis devant lui.
Tous ces mots et ces évocations avaient de quoi faire frémir les personnes venues admirer les scènes historiques de Gérôme, ses combats de gladiateurs qui illustraient autrefois les manuels scolaires, ses mises en scène pathétiques de chrétiens condamnés à être dévorés par les lions, le spectacle ahurissant des délégations des nouvelles colonies françaises du sud-est asiatique se prosternant à genoux devant l’empereur Napoléon III et sa femme.

Les images qu’il découpait dans les livres connaissaient son secret

Jean-Léon Gérôme "Le charmeur de serpent", détail des deux principaux plans du tableau (1880). Sourcing image : catalogue de l'exposition "Noble dreams, Orientalism in America 1870-1939" Clark Art Institute, Williamstown (Etats-Unis) - été 2000 (bibliothèque Vert et Plume)

Il était assoiffé d’un amour qu’il recevrait d’un seigneur auquel il appartiendrait.

Le sexe pourtant était omniprésent dans le travail de Gérôme qui avait peint et sculpté d’innombrables femmes nues, indolentes et soumises. Vendues comme esclaves à des maîtres installés en Orient ou en Inde devant lesquels elles tombaient aussitôt en pâmoison. De quoi faire sursauter d’indignation les femmes d’aujourd’hui qui pourtant regardaient ces scènes sans paraître choquées, comme si l’art et surtout la peinture autorisait tous les excès ou pire encore n’opérait sur rien.
Seuls les commentateurs américains de certains catalogues, pour en revenir à eux, avaient dénoncé la vision « colonialiste » que Gérôme et les Français avait de l’Orient. Ils expliquaient que la peinture des Orientalistes s’appuyait sur une tradition picturale et culturelle, et que son succès commercial avait été rendu possible par l’expansion coloniale en Afrique du nord.
Au musée d’Orsay, les visiteurs paraissaient s’accommoder d’une vision du monde qui donnait à voir beaucoup de femmes nues pour les hommes, d’hommes musclés et vaillants pour les femmes, et parvenait peut-être à rallumer le feu éteint de leur patriotisme.

Certains se moquaient de lui, disaient qu’il ne comprenait rien au sexe

Wilhelm von Gloeden (1856-1931) "Portrait d'un garçon", date non connue. Sourcing image : "Taormina, Wilhelm von Gloeden" avec une préface de Roland Barthes et une postface de Jack Woody, éditions Twelvetrees Press - California (1990). Bibliothèque Vert et Plume

Il saluait les hommes assis devant lui qui étaient tombés sous le charme de son beau visage.

Il se pouvait aussi qu’à l’instar du vieillard qui contemplait la beauté parfaite du garçon peint par Gérôme les visiteurs du musée  se soient dits que le charmeur de serpent symbolisait davantage la jeunesse que le péché, l’innocence du désir plutôt que la perversité, l’impudeur plutôt que le conformisme. Il se pouvait qu’ils aient alors éprouvé une grande nostalgie en songeant à leur jeunesse disparue, aux  compromis passés avec leurs désirs, à leurs faiblesses, leur crainte du qu’en dira-t-on, tous ces renoncements   qui trahissaient l’approche inéluctable de leur disparition.
Assez pour se détourner du tableau.

D’autres au contraire le trouvaient séduisant

Joel-Peter Witkin "Von Gloeden in Asien, New-York City", 1984. Sourcing image : Emmanuel Cooper "Male Bodies - A photographic history of the nude", éditions Prestel 2004 (bibliothèque Vert et Plume, 2005)

Les yeux avides du prince parcouraient son corps nu qu’il offrait tout entier à sa convoitise.

La figure d’un jeune garçon à travers lequel Witkin, cette fois, rend hommage aux photographies de von Gloeden n’est ni plus ni moins qu’une image sainte (couronne de fleurs et halo de lumière au-dessus de la tête, en guise d’auréole).  Sainte jeunesse priez pour nous, éloignez de nous la décrépitude du corps, de l’intelligence et du désir.
En même temps qu’elle symbolise la fragilité et la vulnérabilité de cette jeunesse. Elle-même si consciente de ses limites qu’elle en use à peine ou avec maladresse, qu’elle laisse très souvent passer cet âge de la vie. Abandonnée comme un fruit mûr sur la branche d’un arbre, la jeunesse flétrit et tombe par terre où elle finit de se décomposer. Combien n’ont tiré aucun parti de ce temps-là, combien ont réellement joui de leur corps, combien ont rayonné ?
Le vieux seigneur de Gérôme se pose toutes ces questions. Son regard, empreint de nostalgie davantage que de concupiscence, parle pour lui.
Quant au jeune dompteur de serpent, ni ses jambes fines, ni le galbe de ses fesses, ni le modelé de son bras gauche tendu, ni ses beaux cheveux noirs ne permettent de dire ce qu’il avait réellement en tête ce jour-là, ainsi que le regrettaient les commentateurs français du tableau.
Gérôme aurait-il voulu illustrer un rêve qu’il avait fait au cours de l’une de ses nombreuses visites au Caire où il lui avait été donné d’éprouver des désirs, comme Flaubert l’avait raconté avant lui, qu’il avait réprimés auparavant et lui avaient fait regretter de n’avoir pas su non plus profiter pleinement de sa jeunesse ?

A propos des artistes

Jean-Léon Gérôme. Lire les précédents articles.
LES DÉCORS : Gérômel se servaitt de photographies pour construire ses décors qu’il installait ensuite dans des lieux qui n’étaient pas nécessairement ceux où ils se trouvaient à l’origine. Il construisait ses décors un peu comme un metteur en scène de théâtre. En arrière-plan du « Charmeur de serpent« , la reproduction d’un décor dupliqué de Topkapi (image originale ci-dessous) fait songer à un paysage sur lequel se détache le groupe des hommes assis, peints de brun, de rouge et de noir.

Abdullah frères (Turquie, actifs entre 1856 et 1899) "Intérieur du palais de Topkapi", vers 1865 (épreuve sur papier albuminé). Sourcing image : catalogue de l'exposition "Gérôme" au musée d'Orsay, Paris - automne 2010 (bibliothèque Vert et Plume)

Les historiens insistent sur le soin que Gérôme apportait à la reproduction des costumes dont il se faisait envoyer des modèles qu’il disposait ensuite dans son atelier.

Jean-Léon Gérôme "Le charmeur de serpent", détail (1880). Sourcing image : lire au-dessus

Wilhelm von Gloeden. Mort en 1931, il était né en 1856 près de Wismar (Allemagne, sur la mer Baltique) , dans une famille noble et fortunée. Autour de la vingtaine il était allé vivre en Italie pour des raisons de santé, à la recherche d’un climat plus doux. Installé à Taormine sur la côte est de la Sicile, voyageant souvent à Naples où était son cousin Wilhelm von Plüschow. Plus de la moitié des photographies de Gloeden furent détruites ou endommagées par les fascistes puis sous la pression de l’Église catholique jusque dans les années 60. Il ne subsiste que quelques centaines de photographies intactes sur les 3000 négatifs sur plaque de verre d’origine.

Wilhelm von Gloeden (1856-1931) "Portraits", date non connue. Sourcing image : "Taormina, Wilhelm von Gloeden" avec une préface de Roland Barthes et une postface de Jack Woody, éditions Twelvetrees Press - California (1990). Bibliothèque Vert et Plume

Pierre et Gilles. Pierre Commoy, né en 1950 à La Roche-sur-Yon et Gilles Blanchard né au Havre en 1953. A l’inverse de Gérôme qui se nourrissait de la photographie pour peindre, les deux artistes ont recours à la peinture pour retoucher et embellir leurs photographies. Leur inspiration et les décors qu’ils utilisaient n’étaient pas si éloignés des Orientalistes. Avec l’âge, leur art s’est enfermé dans une représentation convenue des poncifs de la culture gay.

Pierre et Gilles "autoportraits" (vers 1979-80). Sourcing image : lire au-dessus

Joel-Peter Witkin. Né en 1939 à New-York. Cet ancien photographe de la marine américaine est aujourd’hui installé au Nouveau-Mexique. Il s’est fait connaître vers 1980 avec des photos irréelles et macabres de personnes difformes, à la sexualité ambigüe posant dans des décors de théâtre absolument sinistres. Il est sous l’influence de Rubens et Goya mais aussi de von Gloeden, ce dernier étant lui-même sous l’influence des Orientalistes,

d’où l’enchaînement des images choisies pour illustrer le récit de cet article.
UN ROMAN A INSPIRE LES SOUS-TITRES DES IMAGES. Annie Messina « Le myrte et la rose », 1982. Editions Viviane Hamy, 1992 – pour la traduction française (bibliothèque Vert et Plume, déc.1992)

2 commentaires

  1. ricky

    les 2 photomatons de Pierre et Gilles datent de 79-80

  2. Plumebook Café

    Merci pour l’info répercutée dans la légende correspondante.

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