Le touriste et le journaliste

« J’ai vu la province pendant quelques mois, et j’écris un livre ; Mais je n’ose parler de Paris que j’habite depuis vingt ans. Le connaître est l’étude toute la vie, et il faut une tête bien forte pour ne pas se laisser cacher le fond des choses par la mode qui en ce pays dispose plus que jamais de toutes les vérités (…) A Paris, on est assailli d’idées toutes faites sur tout ; on dirait que l’on veut, bon gré mal gré, nous éviter la peine de penser, et ne nous laisser que le plaisir de bien dire ! ».
Stendhal Mémoires d’un touriste, 1838 (éditions F. Maspero, 1981)

La tarte à la crème des débats politiques

Anonyme "Athènes Graffiti", juin 2012. Sourcing image : quartier compris entre le musée archéologique et le haut de la rue Benaki (photo Vert et Plume 06/12)

Athènes Graffiti

Comment ne pas songer à ce que les journalistes rapportent à propos de la Grèce lorsqu’on arrive à Athènes ?
La situation économique et sociale des pays du sud de l’Europe en général est devenue une tarte à la crème que les Français se jettent volontiers à la figure pour appuyer leur critique de la politique économique conduite par leur gouvernement. Chacun s’accroche à des idées censées incarner la République, comme des naufragés à une bouée.

Ils refusent de se tourner vers l’avenir qu’ils dessinent toujours en noir.

Ils se prétendent laïcs mais élaborent des scénarios catastrophes dans la grande tradition judéo-chrétienne : fuite du paradis terrestre, déluge, Sodome et Gomorrhe, etc. Les Grecs sont perdus, les Français sont les prochains sur la liste !

La vérité ne sort pas de la bouche des statistiques

Gardes en tenue traditionnelle devant le Parlement, Athènes (juin 2012. Photo Vert et Plume, 06/12

Bientôt en Playmobil.

Les journalistes ont-ils oublié les conseils de Stendhal, qui incitait le voyageur à s’attarder dans un pays avant de prétendre le décrire ; ne pas s’en remettre aux idées toutes faites, guidées par l’esprit de mode. Un trait qui caractérise l’esprit parisien ?

Entendre des journalistes disserter, à propos de la baisse du pouvoir d’achat des Grecs, me fait sourire. Que savent-ils des revenus de la population dans un pays où les habitants n’ont pas coutume de se confier à leur administration fiscale, pas plus qu’aux étrangers, dès lors qu’il s’agit d’argent.

Par instinct, je me méfie des statistiques macro-économiques dès lors qu’elles se rapportent aux pays du pourtour méditerranée ou ceux installés plus au sud sous le Sahara.

Un pays sans cadastre où surfaces habitables et revenus des locations sont beaucoup mieux dissimulés qu’en France. Où bon nombre de personnes exercent plusieurs activités dont certaines ne sont pas déclarées. Où le nombre de Grecs installés à l’étranger depuis plusieurs générations (en Amérique, en Afrique…), qui continuent d’investir dans leur pays d’origine, est égal à la moitié de la population actuelle de la Grèce.

Un pays complexe qui ne peut être confondu avec le reste de l’Europe, encore moins avec la France.

Le vent de la nouveauté pour dissiper l’ennui

Anonyme "Athènes Graffiti", juin 2012. Sourcing image : quartier compris entre le musée archéologique et le haut de la rue Benaki (photo Vert et Plume 06/12)

Athènes Graffiti [2.]

Sans doute le fossé s’est-il creusé entre l’univers qui englobe les journalistes et celui où sont installés les gens ordinaires, ceux qui ne font l’actualité que sous la forme de statistiques : on ne connait pas leur visage mais on sait combien d’entre eux appartiennent à telle catégorie sociale, combien de fois par mois ou par semaine ils font l’amour, ce qu’ils dépensent pour leur alimentation, etc.

J’en veux pour preuve l’anecdote racontée par une journaliste de France Culture à l’acteur trilingue, d’origine portugaise, qu’elle interrogeaitt : se déplaçant « en « région » disait-elle pour parler de la France hors-les-murs de la capitale, elle avait été frappée de n’entendre que des gens qui parlaient français autour d’elle ! Mais comment ? On ne parle que le français ici ! Comme ils sont ploucs ! Vivement Paris, le métro, les voyageurs venus des quatre coins du monde, qui se bousculent, s’interpellent en des langues auxquelles je ne comprends rien mais qu’importe… elles chantent à mes oreilles comme le vent de la nouveauté !

Le journaliste s’installe dans le buzz, le dîner avec ses amis et ce qu’il [elle] va pouvoir raconter, l’article qu’il va devoir écrire pour retenir l’attention des lecteurs…

Comment paraître à la mode ? Souci primordial du journaliste d’hier et d’aujourd’hui. Est-ce à dire qu’au fond rien ne change à Paris où les médias sont concentrés ?.

Moins les nouvelles de Grèce sont bonnes, plus les Français souffrent

Anonyme "Athènes Graffiti", juin 2012. Sourcing image : quartier compris entre le musée archéologique et le haut de la rue Benaki (photo Vert et Plume 06/12)

Athènes Graffiti [3.]

Sans doute plaît-il aux Français de caricaturer la situation des Grecs, ce qui leur permet de projeter sur ces derniers leur angoisse personnelle. Une manière de se plaindre qu’ils ont mal avant même d’avoir été touchés.

Le sort des Grecs ne touchent les Français que dans la mesure où ils redoutent de leur ressembler.

L’été venu les mêmes, métamorphosés en touristes, se réjouissent des prix bas qu’ils observent partout en Grèce par comparaison avec ceux qui sont pratiqués en France.

Anonyme "Athènes Graffiti", juin 2012. Sourcing image : quartier compris entre le musée archéologique et le haut de la rue Benaki (photo Vert et Plume 06/12)

Athènes Graffiti [4.]

« Normal, les Grecs n’ont pas notre sécu, pas d’assurance-chômage, peu d’équipements collectifs, regardez il n’y a pas de trottoir ici, quand il y en a un il est défoncé… bla-bla-bla ».

Citoyen mécontent mais touriste satisfait. De retour chez lui, il décrira à ses amis les signes de pauvreté qu’il aura relevés pour corroborer le discours national : « la Grèce, les îles surtout, c’est bien pour les vacances, mais de là à y vivre toute l’année… vous imaginez l’hiver sur une île, même pas d’hôpital en cas d’urgence, la mer déchaînée, obligés de prendre l’avion, pas de cinéma, pas de télé en français, bla-bla-bla. »

Combien de journalistes sont allés en vacances dans les pays dont ils parlent ? A quoi bon, puisqu’il suffit d’interroger les dépêches des grandes agences de presse et passer une soirée sur le net pour connaître son sujet.

Anonyme "Athènes Graffiti", juin 2012. Sourcing image : quartier compris entre le musée archéologique et le haut de la rue Benaki (photo Vert et Plume 06/12)

Athènes Graffiti [5.]

Les journalistes des chaînes d’infos en continu sont des paroliers occupés à lire des dépêches sans formuler la moindre critique ni remarque sur leur contenu.

Le communiqué d’un groupe terroriste sera  répété cent fois durant une journée, comme s’il s’agissait d’une information susceptible de changer la vie quotidienne des Français. La parole d’un terroriste s’en trouve amplifiée à un point qui doit le surprendre lui-même et, à n’en pas douter, l’encourager à poursuivre sur la voie où il s’est engagé.

Ils ont vu la Grèce pendant quelques jours

Anonyme "Athènes Graffiti", juin 2012. Sourcing image : quartier compris entre le musée archéologique et le haut de la rue Benaki (photo Vert et Plume 06/12

Athènes Graffiti [6.]

Le touriste rentrera au pays avec sa moisson de photos inoubliables : statues d’éphèbes au sexe brisé par les barbares, théâtre antique, couchers du soleil depuis les moulins de Mykonos, ma femme allongée sur le sable, les enfants jouant dans l’eau, l’aînée participant à un concours de danse sur la plage, les Durand qui nous ont rejoints la seconde semaine du séjour, la famille grecque qui nous hébergeait, les motos qu’on avait louées, la basilique de Paros, le ferry pour rentrer sur Athènes, l’avion d’Air France qui est arrivé en retard, le chien qui aboyait de joie quand on est arrivés à la maison.

Aux millions de photographies de la Grèce prises par les Européens et les Américains s’ajoutent désormais celles des Chinois qui débarquent chaque jour des paquebots de croisière, aussi massifs que des barres achélèmes.

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Anonyme "Athènes Graffiti", juin 2012. Sourcing image : quartier compris entre le musée archéologique et le haut de la rue Benaki (photo Vert et Plume 06/12

Athènes Graffiti [7.]

Flash infos. Histoire de la Grèce moderne

1829. Création d’un Etat grec par la volonté des trois grandes puissances européennes que sont alors la Grande-Bretagne, la Russie et la France. Son territoire est limité au Péloponnèse, à l’Attique et un chapelt d’îles. Il est habité par 1/3 seulement de la population grecque disséminée en Asie Mineure. A la tête de cet Etat les grandes puissances placent un roi : Otto de Bavière.

1893. Le pays, qui s’est lancé dans une politique de grands travaux et des expéditions militaires incertaines, est en faillite.

1922. A la suite du Congrès de Sèvres (1920), Kemal Ataturk se lance dans la reconquête des territoires perdus après la défaite de 1918 et la liquidation de l’ezmpire Ottoman. Il inflige une cuisante défaite à l’armée grecque et récupère la Thrace. De grands massacres sont perpétrés en Asie Mineure. Un milliion de Grecs qui y étaient installés depuis la plus haute Antiquité sont contraints d’émigrer. Dans le même temps, 500 000 Turcs font le chemin inverse.

1936. La Grèce vit sous la dictature d’un général monarchiste.

1941. Capitulation de l’armée grecque face à l’invasion du pays par les troupes italiennes alliées aux Allemands.

1941-1944. Occupation très dure dont les Grecs se souviennent encore aujourd’hui. 8% de la population vont succomber à la famine et privations de toutes sortes, ainsi qu’aux représailles exercées par les troupes allemandes.

1949. Fin de la guerilla communiste, lâchée par Moscou. A Yalta, Churchill s’était réservé la Grèce qui rejoint aisi le camp occidental.

1963. Assassinat d’un député socialiste, qui inspirera à Costa Gravas le scénario as sont film « Z ».

21 04 67. Coup d’Etat militaire « La dictature des colonels ».

Signature du traité d’adhésion de la Grèce, Athènes (28 mai 1979). La présidence de l’Europe était assurée par la France de Valéry Giscard d’Estaing (au centre sur la photo). Sourcing image : « Le Monde » daté 17 nov. 2011 (archives Vert et Plume)

1973. Retour à un régime parlementaire.

28 05 79. Signature du Traité d’adhésion de la Grèce à l’Union Européenne. La boutade de Giscard : « On ne ferme pas la portes à Platon. »

1992. Signature du Traité de Maastricht.

2009. Les mensonges comptables de la Grèce scandalisent l’Europe.

2011-2012. Placement de la Grèce sous la tutelle conjointe de la Commission Européenne, du FMI et de la Commission Européenne.

Source : article du « Monde » cité au-dessus

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