Le texte à entendre

Comme un ange au milieu de ce bordel

Phrase extraite de « La nuit juste avant les forêts » – Bernard-Marie Koltès, 1977

Bernard-Marie Koltès (1948-1989)  photographié par Elsa Ruiz (date n.c.). Image parue dans Artpress – nov.2009. A droite : couverture du dernier texte de B.M.K.. Le livre contient aussi Tabataba, pièce présentée à Annecy en mars 2010 dans une mise en scène de Moïse Touré

Bernard-Marie Koltès (1948-1989) photographié par Elsa Ruiz (date n.c.). Image parue dans Artpress – nov.2009. A droite : couverture du dernier texte de B.M.K.. Le livre contient aussi Tabataba, pièce présentée à Annecy en mars 2010 dans une mise en scène de Moïse Touré

Annecy, mars 2010

Personnages : Charlotte et Guillaume Ducamp, Harmonie Samba originaire de Kinshasa installée à Annecy et Billy Chicago métis antillais vivant à Paris.
Action ! Quand Harmonie appela Guillaume et lui annonça la venue de Billy pour le week-end, il lui dit qu’il allait voir avec Charlotte une mise en scène de Tabataba la pièce de Koltés et lui demanda si dans ce cas ils voudraient se joindre à eux. Le temps de téléphoner à Billy qui était encore à Paris, Harmonie rappela pour dire que c’était d’accord. Ils allaient être deux Noirs et deux Blancs pour écouter du Koltés, Guillaume songea que Billy et Harmonie seraient peut-être les deux seuls Noirs dans la salle. Lorsqu’il y a un Noir à Annecy on le remarque tout de suite.

Qu’est-ce qu’un pays sinon l’idée qu’on s’en fait ?

Isaac Julien. Image du tournage de « Fantôme Créole Series » (vidéo, 2005). Scène de rue à Ouagadougou (Burkina Faso.

Isaac Julien. Image du tournage de « Fantôme Créole Series » (vidéo, 2005). Scène de rue à Ouagadougou (Burkina Faso.

La pièce de Koltès était présentée dans l’espace 300 du théâtre de Bonlieu. Lycéens et profs formaient l’essentiel du public. Ambiance sage de collège. Billy s’assît avec Guillaume, Harmonie et Charlotte juste derrière eux, c’était commode pour se parler.
Le dépliant distribué à l’entrée annonçait en exergue « jeune public ». Billy leva les yeux de son papier pour jeter vers Guillaume un regard étonné.
« Je suis comme toi, j’ai toujours pensé que Koltès avait écrit pour des adultes. Pas pour des adolescents, encore moins des enfants. Ses textes sont sulfureux, ce n’est pas de la guimauve.»
Sur la scène un grand gaillard d’une trentaine d’années bricolait sous sa moto. Dans le fond, du linge séchait sur un fil. On entendait vaguement des bruits de la rue et le son grésillant d’une radio. Pas de chant du coq, l’action se passait durant la nuit.
Harmonie et Charlotte riaient. Il sembla à Guillaume qu’il n’avait pas ri depuis longtemps.
On ne tarda pas à se demander pourquoi la pièce ne commençait pas.
GUILLAUME. « Tu connais le metteur en scène ? »
BILLY.  « Je sais qu’il a déjà monté plusieurs pièces de Koltès, notamment en Afrique. . Lui-même est d’origine ivoirienne mais il a grandi en France, il travaille à Grenoble.»
GUILLAUME. « Sans doute ce qui explique sa relation particulière avec le théâtre d’Annecy. Crois-tu s’il n’est pas plus africain que toi qu’il soit à travers les textes de Koltès en quête de ses propres racines ? »
BILLY. « Je ne sais pas, je le connais comme on connaît les gens dont on parle en réalité on ne sait rien. »
« Les acteurs viennent du Burkina Faso », leur dit Charlotte en se penchant vers eux.
« Je redoute le pire », fit remarquer Harmonie.
« Pourquoi ? »
« Cette mise en scène d’une cour de maison dans un quartier, ce linge qui pend, ces bassines par terre…, je suis fatiguée à l’avance de cette représentation de l’Afrique. Comment un Africain peut-il nous peindre sous les mêmes traits que le ferait un Blanc ? »
« C’est un cliché qui permet aux gens de situer la pièce », répondit Charlotte avec son bon sens coutumier.
« Tu parles comme ça parce que tu vis en France, tu as déjà oublié comment c’était là-bas, petite sœur ! » renchérît Billy. »
Devant lui quelqu’un demanda à son voisin quel était le titre de la pièce. Un qui n’avait pas révisé sa leçon avant de venir en classe.
Guillaume songeait à la remarque d’Harmonie. Dans son esprit aussi d’autres images de Ouagadougou défilaient. Elles n’avaient pas grand-chose à voir avec celles de Moïse Touré. Il les empruntait à un artiste noir vivant à Londres cette fois, pas à Paris ou à Grenoble, un artiste avec qui il aurait aimé s’entretenir. Il se souvenait également de ses propres voyages à Ouaga, une ville qu’il avait vue grandir, s’étendre et le soir venu disparaître dans le brouillard des gaz d’échappement qui enveloppaient les silhouettes des motocyclistes et faisaient tousser les passants. Comment pourrait-il effacer ces images qui lui appartenaient ?

Cette machine est dégueulasse…

Phrase extraite de « Tabataba » – dernière réplique de Maïmouna à son frère

Isaac Julien. Image du tournage de « Fantôme Créole Series » (vidéo, 2005). Scène de rue à Ouagadougou (Burkina Faso.

Isaac Julien. Image du tournage de « Fantôme Créole Series » (vidéo, 2005). Scène de rue à Ouagadougou (Burkina Faso.

Isaac Julien est né en 1960 à Londres où il a fait ses études et où il vit. Son travail  artistique utilise cinéma, photographie et musique sur un mode très professionnel. Isaac Julien connaît bien tous les courants intellectuels noirs dont on ne soupçonne même pas l’existence tant l’éducation française ordinaire nous tient à l’écart des modes de pensée minoritaires. La faute à cet esprit universaliste qui ressemble fort à une machine à broyer les identités au profit d’une soi-disant  citoyenneté au service de qui, de quoi ? Le temps où l’Etat s’exprimait à la place des individus, les Blancs à la place des Noirs, l’Europe à la place du reste du monde, les hétéros à la place des gays et ainsi de suite est révolu, au moins dans certaines parties du monde où il fait meilleur de vivre que dans d’autres.

Comme Bernard-Marie Koltès, Isaac Julien est un artiste gay. Ce trait important de sa personnalité contribue à la singularité de son regard et le met en décalage par rapport à sa propre communauté de sorte qu’il est plus à même d’en analyser les traits.

… Je vais la frotter avec toi

Phrase extraite de « Tabataba » – dernière réplique de Maïmouna à son frère

Isaac Julien, tournage de « Fantôme Créole » -Ouagadougou, 2005. Un garçon à vélo dans la cour d’un cinéma décorée avec des affiches de films qui construisent l’univers imaginaire d’un cinéma noir. C’est à Ouaga qu’a lieu tous les 2 ans le Festival Panafricain du Cinéma et de la Télévision (FESPACO)

Isaac Julien, tournage de « Fantôme Créole » -Ouagadougou, 2005. Un garçon à vélo dans la cour d’un cinéma décorée avec des affiches de films qui construisent l’univers imaginaire d’un cinéma noir. C’est à Ouaga qu’a lieu tous les 2 ans le Festival Panafricain du Cinéma et de la Télévision (FESPACO)

Dans l’esprit de Guillaume ce soir-là, enfermé à l’intérieur de ce minuscule théâtre d’Annecy, les images empruntées à Isaac Julien s’associaient à la parole de Bernard-Marie Koltès pour réclamer une conception de la modernité plus respectueuse du passé, du regard de l’autre, des territoires et des traditions. Il y a une expression prisée par les hommes politiques et qu’il déteste : « Le monde change, nous devons changer avec lui » , comme si tout ce qui avait précédé avait été dépourvu de sens.

La mise en scène de Moïse Touré s’éternisait dans cette reconstitution de la cour intérieure d’une maison africaine à Ouagadougou. Un musicien assis devant le linge qui séchait depuis des siècles interprétait une musique traditionnelle.
Une jeune femme habillée comme une fille de la campagne avec son tablier noué sur les hanches entra à son tour sur la scène et commença à laver des chemises dans une bassine en plastique posée par terre. Elle était pliée en deux à l’africaine, le buste à l’horizontale les jambes droites les bras tendus qui trempaient le linge le frottaient et l’essoraient, elle ne prononçait pas un mot et tout le monde la regardait qui lavait. A l’autre extrémité de la scène le jeune homme était toujours couché sous sa moto, il ne parlait pas non plus et tout le monde le regardait qui bricolait. Il n’y avait rien de naturel là-dedans. L’atmosphère devenait pesante au point que chacun se demandait dans la salle ce qu’il faisait là.

Une civilisation plus étrangère que le monde arabe

Phrase extraite d’une lettre de BMK envoyée de New-York à ses parents durant l’été 1968

Dennis Hopper et Peter Fonda sur leur Harley-Davidson dans le film culte de l’époque « Easy Rider » (1968) réalisé par Dennis Hopper

Dennis Hopper et Peter Fonda sur leur Harley-Davidson dans le film culte de l’époque « Easy Rider » (1968) réalisé par Dennis Hopper

C’était un choix délibéré de Koltès de mettre cette Harley entre les mains de Petit Abou, renvoyant ainsi à l’Amérique autant qu’à l’Afrique. Quand Koltès mettait des Noirs en scène, les deux continents se superposaient. La Harley symbolise la liberté mais aussi la prise de risques, à la fin d’Easy Rider le film de Denis Hopper l’un des deux héros est salement abattu d’un coup de fusil tiré depuis une voiture qui le dépasse sur une route de campagne. Parce que tout dans sa dégaine est vécu par les ploucs du coin comme une provocation insupportable.

DANS LA SALLE DU THÉÂTRE. Sauf de connaître la pièce ou de l’avoir lue avant de venir, personne n’était encore censé savoir si le mécanicien sous la moto était le frère ou le mari de la jeune femme qui lavait et étendait son linge, ni qui était le musicien, le père d’un des deux protagonistes, un ami, un voisin ? Seul le dépliant distribué à l’entrée pouvait apporter une réponse à ceux qui avait pris la précaution de le lire.
L’homme sous la Harley se nommait Petit Abou. La femme n’était pas sa femme mais sa sœur, elle se prénommait Maïmouna. Il n’y avait ni père ni mère, pas vraiment de famille.
Petit Abou abandonna enfin sa moto pour aller s’asseoir en avant de la scène. Il sortit un papier de sa poche et lut des lettres adressées par Koltès à sa mère :
« Ma petite maman… »
L’élocution de l’acteur n’était pas claire mais comme il avait un micro devant la bouche on parvenait à comprendre ce qu’il disait.

Dès qu’il commence à faire nuit

Phrase extraite de Tabataba : « Dès qu’il commence à faire nuit, je n’aime plus mes copains. »

Remy Gastanbide, from « Ashamed of living / Honteux de vivre » (1992-1993). Ext. de « Contemporary photographers and black identity » (Editions Phaidon, 2004)

Rémy Gastambide, from « Ashamed of living / Honteux de vivre » (1992-1993). Ext. de « Contemporary photographers and black identity » (Editions Phaidon, 2004)

Rémy Gastambide est un « enfant poussière de la vie ». Ainsi les Vietnamiens appellent-ils les enfants nés pendant la guerre de libération d’une mère vietnamienne et d’un père soldat noir-américain. Adopté par une famille de Reims, il a étudié à Paris et à Londres, aujourd’hui âgé d’une quarantaine d’années il vit et travaille en région parisienne. Il est retourné en 1991 au Vietnam, à la rencontre de ceux qui sont restés là-bas et vivent difficilement dans la honte d’une identité incertaine et fragile.

A PROPOS DE « TABATABA ». Koltès avait été invité avec 14 autres jeunes auteurs à écrire pour le programme du festival d’Avignon de 1986 une pièce courte sur un thème imposé : OSER AIMER.
Sans prévenir personne il termina sa  pièce qu’il baptisa « Tabataba », représentation d’un Koltès adolescent réincarné par la magie du théâtre dans le corps noir de Petit Abou avec la grande sœur qu’il n’a pas eue dans la vraie vie.

RETOUR A L’INTÉRIEUR DU THÉÂTRE. Sur scène, Petit Abou dans son rôle improvisé de conteur acheva la lecture des lettres de Koltès à sa mère. Maïmouna s’adressa enfin à lui en disant des trucs dans leur langue à eux que personne dans le public ne connaissait, une manière encore de « faure entendre l’Afrique qui ne fit qu’ajouter à l’incompréhension générale. Et quand Maïmouna parlait en français beaucoup de spectateurs avaient du mal à percevoir clairement ce qu’elle disait. Ils devaient inventer des mots dans leur tête pour compléter les morceaux de phrases  tronquées qui parvenaient jusqu’à leurs oreilles mais ils n’étaient pas certains d’avoir choisi les mêmes que Koltès en écrivant sa pièce. Il y eut comme un début de cacophonie. Nombreux étaient ceux dans le public qui avaient décroché, d’autres se demandaient encore où le metteur en scène voulait en venir. L’agacement et l’ennui étaient perceptibles.
Quand tout fut fini, de maigres applaudissements montèrent du premier rang et les spectateurs quittèrent la salle en silence.

Guillaume était dépité. « Je ne sais toujours pas comment on peut jouer ce texte, autrement que de la manière qu’on vient de voir. J’ai lu^ù! que France Culture avait enregistré la première représentation de Tabataba à Avignon en présence de Koltès. J’aimerais m’en procurer une copie.»
Harmonie, Charlotte et Billy se levèrent à leur tour. Charlotte proposa d’aller dîner.
Au restaurant, Billy pour réveiller la conversation attaqua sur le thème de l’homosexualité de Koltès : « Il était attiré sexuellement par les Noirs. Il n’a jamais été séduit par une femme. Il ne connaissait rien au désir hétéro qu’il imaginait être du même ordre que son attirance personnelle pour les hommes. »
HARMONIE.  « Dommage que tu ne l’aies pas connu, tu aurais eu tes chances. »
BILLY.  « Je n’étais pas son genre, il avait un faible pour les loubards, les dealers. Moi c’est tout le contraire j’aime les Blancs qui ont beaucoup d’argent et on partage » (il rit)
GUILLAUME. « Dès l’adolescence Koltès a été contraint de se cacher pour assouvir sa sexualité. D’emblée il s’est retrouvé du côté des parias, ceux à qui on casse la gueule parce qu’ils sont arabes, parce qu’ils sont nègres, parce qu’ils sont bâtards ou qu’ils sont pédés. D’un autre côté la nécessité de vivre son homosexualité l’a affranchi des barrières de classe, d’éducation, de revenu, qui retiennent habituellement les hétéros à l’intérieur du camp social où ils ont été élevés. Baiser, comme il dit, en cachette de ses amis avec un garçon dans une petite ville de province sans se soucier de savoir qui il est hormis qu’il a une belle gueule avait forcément le goût de l’aventure et du risque, un goût qu’il conservera toute sa vie. »
CHARLOTTE. « Je ne savais pas tout ça. »
BILLY. « C’était la réalité de Koltès, c’est la musique que j’entends en écoutant ses textes. Bien sûr tu peux couper le son comme Moïse Touré l’a fait ce soir et mettre ta musique perso à la place, c’est le choix de chaque metteur en scène. »

De nouvelles cartes pour comprendre

Deborah Willis « Slave ship », 1992. Ext. de « Contemporary photographers and black identity » - Editions Phaidon, 2004

Deborah Willis « Slave ship », 1992. Ext. de « Contemporary photographers and black identity » - Editions Phaidon, 2004

BILLY. « A Paris, j’ai acheté la biographie de Koltès par Brigitte Salino. Certains témoignages donnent l’impression qu’il a cherché à s’immoler sur l’autel de l’homosexualité en offrant son corps aux Noirs pour racheter les crimes commis par ses frères Blancs. Comme avec Genêt il y a avec lui du Saint Koltès. Ce faisant il a aussi pris son pied ! »
HARMONIE. « Billy, je t’en prie ! »
FRANCOIS REGNAULT. (ami de Koltès) ) « Il avait un côté fleur bleue au grand sens du terme. Il donnait l’impression d’avoir une pudeur de jeune fille, et d’être comme une princesse fascinée dès qu’un Noir portait son attention sur lui. C’était quelqu’un qui devait se constituer volontiers comme objet des autres. »
(cité dans le le livre de Brigitte Salino – Ed. Stock, 2009)
Guillaume n’a pas confié à Billy qu’il avait lui aussi acheté la biographie de Koltès qu’il était en train de lire. Billy ne se serait pas exprimé aussi librement s’il l’avait su. A l’inverse d’un Hervé Guibert, Koltès ne s’appuyait jamais sur son homosexualité pour écrire. Pourtant sa voix transparait à travers les propos tenus par les personnages qu’il inventait au point que Guillaume ne pouvait pas s’empêcher de songer que la sexualité de Koltès avait pesé sur sa vision du monde. Ce fameux « déracinement propre à l’homosexuel » dont Bernard-Marie Komtès avait l’intuition sans parvenir « à le situer », disait-il.
(entretien magazine, 1983)

Le lendemain en prenant son petit-déjeuner avec Charlotte, Guillaume lui reparle de la pièce de Koltès et de la mise en scène. Il a relu le texte avant de s’endormir. Il a terminé le livre de Brigitte Salino qu’il a beaucoup aimé. Il n’est pas du tout d’accord avec ce qu’ils ont vu la veille au théâtre de Bonlieu.
GUILLAUME. « Moïse Touré a voulu faire croire que Tabataba c’était la vie mais c’est faux, ce n’est pas la vie.  C’est tout le contraire, c’est une métaphore de la jeunesse de Koltès. »

Un ange en Afrique, sous le soleil

Dans trois villages de la région de Jos au Nigéria (au nord est d’Abuja la capitale politique au centre du pays) plusieurs centaines de musulmans armés ont massacré durant la nuit les habitants en majorité des chrétiens, faisant plus de 200 morts, hommes, femmes et enfants dont les corps ont été ensevelis dans une fosse commune (Ext. « Le Monde », mars 2010)

Dans trois villages de la région de Jos au Nigéria (au nord est d’Abuja la capitale politique au centre du pays) plusieurs centaines de musulmans armés ont massacré durant la nuit les habitants en majorité des chrétiens, faisant plus de 200 morts, hommes, femmes et enfants dont les corps ont été ensevelis dans une fosse commune (Ext. « Le Monde », mars 2010)

En secret, Koltès  avait expérimenté le sexe sous la pluie et la lumière triste des quais de gare. En 1979, il fit la découverte de l’Afrique dans la chaleur et le chaos du Nigeria, un pays qui ne ressemble à aucun autre, où la violence comme la corruption sont endémiques. Dès son arrivée à l’aéroport de Lagos, Koltès reçut l’Afrique en pleine figure.  Il voyagea durant 5 jours sur des camions de chantier pour rejoindre ses amis qui étaient profs du côté de Port Harcourt là où coule encore le pétrole nigérian, le fric, l’alcool la drogue, la poudre, les fusils, les filles, les hommes, tout. Il aimait ce qu’il voyait en voyageant à travers le pays, il était comme un explorateur, prenait des notes, écrivait. Il était en proie à des émotions intenses. La nuit chez ses amis il refaisait le monde comme toujours lorsqu’on est en Afrique. Ses rêves étaient habités par une contradiction permanente entre l’indignation que le quotidien lui inspirait et le désir jaillissant à la vue de ces hommes noirs dont les corps captaient son regard.
Il y avait les beaux Noirs et les sales gueules de Blancs. Il y avait les ouvriers et les patrons, les travailleurs et les exploiteurs, les généraux, les policiers et le peuple qui ourdissait la révolte, songeait au crime, il y avait les fameux « compounds » sortes de lotissements retranchés où sont enfermés la nuit les familles de coopérants ou cadres européens, essentiellement pour des raisons de sécurité. Mais symboles aussi de l’apartheid de fait dans lequel vivent Blancs et Noirs dans de nombreux pays africains et ailleurs, là où les rapports entre les personnes se sont à ce point  détériorés qu’on se demande à chaque instant quand l’autre va vous sauter dessus.

Dix ans plus tard seulement, à la façon de l’ange de Wim Wenders (Les Ailes du Désir) qui avait renoncé à son immortalité pour vivre « avec l’homme, la femme, la vie, tout le bordel… » (Tabataba), Bernard-Marie Koltès a renoncé au fouillis, il ne savait toujours pas comment il pourrait le dire, pour trouver enfin l‘amour, camarade, et puis toujours le soleil, le soleil, le soleil, le soleil.
(adaptation d’après la fin de La Nuit)

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Bernard-Marie Koltès

Bernard-Marie Koltès

BMK-R-Zucco

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