Le temps qu’il fait

« Bonjour !
« Bonjour !
« Il fait beau aujourd’hui.
« Ils l’avaient dit à la radio.
« Ah oui, moi je regarde sur internet.
« Pourquoi ?
« Ils donnent le temps qu’il va faire chez nous, pas dans le reste de la France. C’est précis.

Albert Steiner « Les écors de l’hiver dans une haute vallée des Alpes », 1931. Sourcing image : L’ILLUSTRATION daté 21 fév. 1931 (Collection Vert et Plume)

« Vous avez vu comme il a neigé.
« Oui, il n’en était pas tombé autant depuis des années.
« C’est beau.
« Vous trouvez ?

« Oui, quand tout est blanc c’est beau.
« Moi je trouve ça mortel.
« C’est curieux de la part de quelqu’un qui est né ici ?
« Justement, j’en ai marre de la neige.
« Ne soyiez pas si ronchon, la pluie viendra bientôt, qui fera tout disparaître.
« Alors, vivement la pluie !.

Albert Steiner « Les écors de l’hiver dans une haute vallée des Alpes », 1931. Sourcing image : L’ILLUSTRATION daté 21 fév. 1931 (Collection Vert et Plume)

Il s’en retourna lentement chez lui. Difficile de marcher dans une neige aussi profonde. Ses pieds chaussés de bottes fourrées s’enfonçaient au point qu’il devait à chaque pas faire un effort pour les en extraire,  Mais cela ne l’empêchait pas de continuer à s’interroger. Depuis qu’il était levé, il se demandait ce qu’il adviendrait le jour où la connaissance des mythes, des légendes et des expériences du passé aurait complètement disparu de la mémoire des gens ? Lorsque l’idée même d’une culture ancienne aurait été effacée des esprits.

Sur quoi s’appuiera-t-on pour soutenir une conversation ? Quels mots emploiera-t-on ? Le français sera-t-il encore une langue vivante ou une « langue morte » comme on disait autrefois du grec et du latin ?

Et pour dire quoi ? Que le lave-vaisselle avait besoin d’être changé, qu’Apple, la marque à la pomme, avait lancé un nouveau téléphone ou une nouvelle tablette sur le marché ? Que le chômage était le problème majeur de notre société ? Qu’il faisait beau dans un quart sud-est du pays et que le reste du territoire était sous un ciel gris et pluvieux ? Que la neige était tombée sur Paris, que les moyens pour nettoyer les voies d’accès à la capitale étaient insuffisants ? Pourra-t-on encore parler d’art et de littérature ?

Albert Steiner « Les écors de l’hiver dans une haute vallée des Alpes », 1931. Sourcing image : L’ILLUSTRATION daté 21 fév. 1931 (Collection Vert et Plume)

Cette neige ne le rendait pas optimiste ! Il était persuadé que la majorité de ses concitoyens étaient indifférents au danger qu’il entrevoyait. Certains devaient même être satisfaits de la vacuité grandissante de la parole, du discours en général. Les arts et la littérature avaient toujours été le fait d’une minorité. Des personnes comme lui, vivant confortablement ou des intellectuels ! Alors que tout concourait désormais vers l’universel, le partage démocratique, la répartition  égalitaire des connaissances et des richesses de manière à n’en favoriser aucun au détriment d’un autre. A l’inverse de la démarche artistique qui s’apparente  à de l’égoïsme. Il convenait à présent de paraître pauvre, puisque nous étions endettés jusqu’au cou, d’avoir des problèmes de santé et un emploi précaire. Dans ces conditions au moins, on était incapable de penser à l’avenir.

Flash info artiste

Albert Steiner.  1877-1965. Photographe suisse.

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