Le sentiment d’amour

CHRONIQUES D’UN ÉTÉ ORDINAIRE – 7.

Ils avaient l’âge d’être seuls au monde. Allongés, immobiles, sur le sable de la petite plage, que le soleil éclairait encore, attendant le départ du dernier baigneur. Un vieux monsieur, un habitué. Il avait nagé longtemps, était sorti de l’eau, avait retiré son grand maillot mouillé en se contorsionnant. Il disparaissait maintenant sur le sentier qui escaladait les rochers.

Le jeune homme se prénommait Soleil Couchant. La jeune fille, Croissant de Lune. Tous les deux descendants d’Indiens Peaux-Rouges engagés en 1917 dans l’armée américaine qui s’apprêtait à voler au secours des Français épuisés par trois longues années de guerre, déjà, contre les Allemands. Ces lointains ancêtres, dont ils entretenaient le souvenir, avaient choisi de rester en France où ils étaient devenus des objets de curiosité, réussissant de la sorte à obtenir leur naturalisation.

Pablo Picasso « Nu debout bras levés », début 1940. Carnet de croquis de Royan. Sourcing image : Yves-Alain Bois « Matisse et Picasso », éd. Flammarion (1999). Bibliothèque Vert et Plume, déc.1999

Croissant de Lune et Soleil Couchant étaient étendus sur le ventre à même le sable. Si proches de la mer assagie que l’extrémité des vagues réussissait à jouer avec leurs orteils. « Tu sens l’eau ? » – « Elle me chatouille. » – changeant brusquement de sujet « Tu as enlevé ton maillot ! » – « Lorsque le vieux monsieur a disparu. » – « Et si quelqu’un vient ? » – « Plus personne ne viendra. C’est l’heure des Indiens ! ». Croissant de Lune éclata de rire.

Soleil Couchant se tourna vers la mer. Il s’étira. Il vit son sexe recouvert de sable humide qui collait à la peau. « Tu viens te baigner ? » – « Je suis bien, c’est le meilleur moment. Vas-y seul ! ». Il avança dans la mer jusqu’à ce que l’eau atteigne la hauteur de son nombril. Il s’élança, traversa toute la largeur de la crique à la nage,  sans quitter la plage des yeux. Dans sa tête il calculait le temps qu’il mettrait pour rejoindre le bord s’il apercevait un inconnu sur le sentier.

Le jeune Indien Peau-Rouge  ressortit en courant comme un gosse, levant haut les jambes. S’approcha de Croissant de Lune, inclina son buste au-dessus de son dos et s’ébroua. « Tu es glacé ! » – « Pourquoi n’es-tu pas venue avec moi ? Tu sais que je n’aime pas me baigner seul. » – « Aucun poisson ne t’a mordu ? ». Il s’étendit à côté d’elle, passa un bras sur ses épaules, lui mordilla le cou. « Comme ça ? – « Arrête, tu me fais mal. » – « Comment fais-tu pour rester aussi longtemps allongée. J’ai besoin de bouger ! » – « Cours ! ». Il courut, nu, d’un bout à l’autre de la plage, son sexe qui cognait le haut de ses cuisses le faisait rire. Il comprit pourquoi les anciens le retenaint sous une ficelle nouée autour de la taille. Croissant de Lune s’était assise pour le regarder. Il la vit. Il cria. « Je t’aime ! » – « Tu es devenu fou ! » – « C’est la même chose ! s’agenouillant devant elle et la suppliant « Enferme-moi dans tes bras. » – « Tu es trop gourmand. »

Soleil Couchant surprit le sourire de Croissant de Lune. Il se sentit devenir aussi léger qu’un oiseau, capable de s’élever au-dessus des nuages. Un sentiment de bonheur soulevait son corps. Était-ce l’effet de l’amour qu’il ressentait pour la jeune fille, ou le résultat d’une harmonie tellement profonde avec la nature qu’il lui semblait avoir renoué avec un passé enfoui ?

Une autre idée qui répondait à ces questions vint à l’esprit du jeune Peau-Rouge. Cette légèreté soudaine, qui s’était emparé de lui était un signe adressé par ses ancêtres. Une manière de lui dire à quel point ils apprécieraient de le voir en compagnie de Croissant de Lune.

2 commentaires

  1. loisy

    tres tres beau texte

    syl

  2. Plumebook Café

    Je vous remercie de votre commentaire.
    Grâce à vous j’ai relu ce texte écrit il y a trois ans. Je suis incapable de me souvenir ce qui m’avait inspiré ce jour-là.
    Il y avait un seul mot à changer : … et Soleil Couchant « couchés » à même le sable. Désormais ils sont étendus.

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