Le sens des réalités

DÉF. Réalité. n.f. XIVè s. 1°. Caractère de ce qui est réel, de ce qui ne constitue pas seulement un mot, une idée, de ce qui constitue une « chose ». La réalité des choses opposée aux idées, aux conceptions de l’esprit [matérialité opposée à apparence]. 2°. Ce qui est réel, actuel, donné à l’esprit et constitue une « chose », un être défini, permanent et autonome, ou l’ensemble de ces « choses ».

Le cœur de la culture française

Anne Vallayer « Les attributs de la peinture, de la littérature et de l’architecture », 1770. Sourcing image : « Connaissance des Arts », années 1980 (archives Vert et Plume)

La culture a-t-elle besoin d’une nationalité ?

Il entendait à la radio surtout mais aussi à la télé, lisait la même chose dans la presse, que le niveau culturel des Français s’abaissait, que la culture française s’exportait mal à l’étranger, que Paris était devenue la capitale de l’ennui. On n’y faisait pas assez de bruit dans les rues en comparaison avec une ville comme Berlin, écrivait une fois un journaliste du Monde. Ah, le bruit ! Si vous ne faites pas de bruit, vous n’existez pas.

Un peu comme une personne dont le cœur ne battrait plus. Un médecin appelé d’urgence se penche et colle son oreille sur la poitrine de cet homme, car c’en est un, qui ne fait plus de bruit. On ignore encore sa nationalité. On attend la réponse de Google. Le médecin relève la tête vers tous ceux qui se sont attroupés, en majorité des journalistes. Et d’un ton solennel : « Il est mort. ». Pas de point d’exclamation qui brouillerait l’enregistrement. Rien que ces 3 mots qui vont aussitôt faire le tour des médias. Certains journalistes se sont éclipsés aussitôt. En quête de réactions à chaud des Français de la rue. Un journaliste n’exprime pas d’opinion personnelle, il donne la parole au peuple. Au journal de 20 heures on diffuse les images d’une jeune femme, de couleur, c’est parfait. Dans la pénombre d’une église. « Je crois, explique-t-elle à voix basse, que tout ça doit nous faire réfléchir. D’abord il y a eu l’annonce de la fin du monde, ensuite on apprend que Berlin l’a emporté sur Paris dans l’esprit d’un journaliste du Monde. Un journal qui était une institution. Et maintenant cet homme, on a appris par la radio qu’il était une figure de la culture française, dont le cœur a cessé de battre. C’est terrible… »

Le journaliste, tapi comme un gros chat aux aguets

Nichols « Self-portrait dans la brousse », 1998. Sourcing image : National Geographic « Self-portrait in the wild » (ancienne collection de Vert et Plume)

Le photographe règle son appareil sur « l’heure du tigre ». A la tombée du jour, quand les félins viennent boire avant la chasse.

Le samedi matin il se lève tard. De sa main gauche il tâtonne dans l’obscurité pour tourner le bouton de sa radio réglée en permanence sur France Culture. La radio intelligente sans pub. Clic ! C’est l’heure du « Secret des sources ». Les journalistes réunis dans le studio parlent du Mali. Normal, on ne parle que de ça. Pour le moment. L’un d’eux, vite rejoint par d’autres voix approbatrices, s’étonne que personne dans ce pays ne mette en ligne des photographies de la guerre sur les réseaux sociaux. « Les séreaux quoi, les Ziroquois ? » – « Qu’est-ce qui t’arrive ? » s’inquiète sa copine que le bruit de la discussion a réveillée. – « C’est de leur faute. On dirait qu’ils ne connaissent rien à l’Afrique ! » De fait les participants s’attardent sur l’absence de photographies de la guerre. Comment parler ou ne pas parler d’un conflit si on ne peut pas montrer des lambeaux de chair suspendus à la branche d’un arbre ? De plus, les connections internet sont très difficiles dans le désert, voire impossibles. Ah bon ? Les envoyés spéciaux d’une chaîne d’info ont planté leur caméra dans un carrefour et filment les camions de l’armée malienne, de l’armée française, on ne voit pas clairement les plaques d’immatriculation, qui tournent à droite. Les images sont diffusées en boucle. Si l’on est un peu distrait on se dit que la France a envoyé des centaines de camions.

Un journaliste suggère qu’il faudrait interviewer des représentants des groupes islamistes armés. Le risque est grand d’être pris en otage. Il faudrait réussir à les approcher sans faire de bruit. En rampant à la manière d’un gros chat guettant de jeunes oiseaux. Tôt le matin, quand ils viennent boire les gouttelettes de pluie qui perlent à la surface de l’herbe. « T’es dingue ! Avec toutes armes venant de Libye, même les oiseaux sont armés jusqu’au bec ! »

Speak White !

Anton Kannemeyer (alias Joe Dog) « B for Black », date inconnue (années 80). Sourcing image : archives Vert et Plume

L’opposition entre les races est toujours latente.


Il relisait Fernand Braudel, écrivant dans Identité de la France, que l’opposition entre les races est toujours latente. Le genre de propos banni par le politiquement correct. Faire comme si, surtout à gauche, tous les citoyens d’un même pays étaient égaux. L’opposition entre les races resurgit en cas de crise économique ou politique. « En étant tout simplement différent, écrivait Braudel, l’autre ne semble pas reconnaître notre propre identité. » Mais pourquoi n’est-il pas comme nous ?

Il y a aussi l’idée que l’autre est inférieur. Le « Speak White ! » était autrefois proféré par les Canadiens anglophones à l’adresse des francophones qui ne comprenaient rien à l’anglais. Traduisible par « Parle comme les Blancs ! », sous-entendu « T’es qu’un Nègre ». Double insulte.

Un reportage diffusé sur la chaîne Arte est consacré au tourisme dans certains pays d’Afrique noire. Il commence par le Kenya où un groupe de guerriers-pasteurs Massaï a décidé d’ouvrir un lodge à l’attention des touristes. Leur couleur de peau, rose disaient-ils et non pas blanche, leur avait fait songer, quand ils les ont aperçus pour la première fois, à des êtres sans peau. Des écorchés.

Le reportage se poursuit dans le nord-est de la Namibie. Des villageois noirs, très pauvres, servent d’attraction pour les occupants d’un lodge installé à proximité. La responsable, qui s’exprime en anglais, explique à l’interprète que les villageois ne doivent plus vendre les produits de leur artisanat ou d’autres babioles aux touristes qui viennent pour les photographier. Ils doivent se comporter comme ils le feraient si les Blancs n’étaient pas là. Jouer aux bons petits sauvages.

Justement voilà un groupe de touristes. « Nous avons apporté des stylos pur les enfants. Pour qu’ils dessinent. Vous croyez qu’on peut les leur donner ? » demande une femme à l’animatrice.

Le sens des réalités

Glenn Baxter « Le sens dses réalités », vers 1998. Sourcing : « Le Monde » (archives Vert et Plume)

SOUDAINEMENT JE RÉALISAI QUE JIM AVAIT DÉJÀ PERDU LE SENS DES RÉALITÉS;

Avoir le sens des réalités signifie que l’on s’est frotté aux problèmes quotidiens auxquels ses compatriotes sont confrontés. A l’inverse des intellectuels qui ont « la tête dans les nuages », celui qui a le sens des réalités a « les pieds sur terre ». Il est persuadé de savoir de quoi la vie est faite.

Pas un instant il ne songe que sa connaissance du réel est proportionnelle à son expérience. Il ne lui vient pas à l’esprit qu’une autre personne puisse avoir une expérience très différente de la sienne et tout aussi intéressante.

C’est le plus souvent aux puissants et aux riches que l’on reproche d’avoir perdus le sens des réalités. Parce qu’ils sont minoritaires.

La loi du plus grand nombre devrait dicter ce qu’est la réalité : un truc qui ne bougerait pas, ne changerait jamais, serait comme on l’a appris à l’école quand on était petit ou entendu sortir de la bouche de ses arrière-grands-parents.

Trop simple ! La vraie réponse ? Avoir tout à la fois les pieds sur terre et la tête dans les nuages – « Ouais, mais ça c’est pas tout le monde qui peut le faire. – « Bon, Jim, maintenant tu la fermes et tu conduis cette foutue diligence jusqu’à Mexico City ! »

Flash infos artistes

Glenn Baxter.  Né en 1944. Dessinateur et humoriste anglais. A publié de nombreux dessins dans Le Monde, en plus de ses livres d’humour décalé, tous traduits en français.

Anton Kannemeyer (alias Joe Dog). Né en 1967. Dessinateur et caricaturiste sud-africain. Membre fondateur des Bitter Komix.

Nichols. Photographe animalier travaillant pour la revue américaine de la National Geographic Society dont le siège est à Washington.

Anne Vallayer. 1744-1818. Artiste peintre du 18è siècle français. Considérée comme une enfant prodige dès son plus jeune âge, elle fut admise à l’âge de 26 ans à l’Académie royale de peinture et de sculpture. Elle excellait dans la représentation de natures mortes, particulièrement les bouquets de fleurs. Elle était moins à l’aise avec les portraits. Recherchée des collectionneurs et respectée par les autres artistes, bénéficiant des faveurs de la Cour, elle tomba en disgrâce avec la Révolution. Femme artiste dans un monde d’hommes. On ne connaît malheureusement pas ce qu’elle en avait pensé.

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