Le rêve du bonheur

« Tout est fiction sous l’apparence de la vérité. » Kenzaburô Oé* (entretien avec Philippe Forest, 2009)
* écrivain japonais contemporain, né en 1935.
L’histoire des hommes n’est-elle pas aussi une fiction dont chaque génération écrit un nouveau chapitre, sorte de roman « fleuve ». Celui de « l’éternité », titre d’une œuvre fameuse écrite par l’américain Philip José Farmer.

S’apitoyer sur son sort, une tradition française

Gisèle Freund « Usine abandonnée », nord de l’Angleterre (1935). Sourcing image : catalogue de l’exposition « G. Freund, l’œil frontière », Fondation P.Bergé-YSL – Paris, 2011 (bibliothèque Vert et Plume)

En dépit de l’altitude et du peu d’intérêt qu’ils portent à la politique, les bruits de la campagne électorale pour la désignation d’un nouveau roi-président des Français sont parvenus jusqu’aux habitants des montagnes.

Cela les distrait des réunions de quartier avec monsieur le maire pour discuter du nettoyage des trottoirs, du stationnement des voitures, du bruit que les adolescents font la nuit en buvant, de la construction d’un centre de congrès souterrain, de la circulation des vélos, l’édification de nouveaux immeubles et autres sujets passionnants.

Le discours de campagne présidentielle est bien rôdé. Il s’agit de masquer l’absence de concertation et de créativité derrière le mot CRISE écrit en lettres capitales et agité comme un épouvantail sur l’écran où les candidats s’exposentet s’époumonent comme des acteurs sur une scène de théâtre..

DÉFINITION. Crise. N.f. Par analogie avec le sens médical originel, une crise est une phase grave dans l’évolution des choses, des évènements, des idées.

Anciens contre Modernes

Gisèle Freund « Rue à Newcstle on Tyne », 1935. Épreuve argentique en N&B. Sourcing image : catalogue de l’exposition « G. Freund, l’œil frontière », Fondation P.Bergé-YSL – Paris, 2011 (bibliothèque Vert et Plume)

Une CRISE correspond au temps plus ou moins long qui est nécessaire pour passer d’une étape à une autre dans l’évolution.

Elle sert de couverture au sempiternel combat des Modernes contre les Anciens. Les caricaturistes parlent du conflit entre des élites et un peuple, comme si les élites étaient nécessairement progressistes et le peuple conservateur. Erreur.

Les Modernes ont intégré le principe d’une nouvelle donne dans les échanges économiques qui solde l’ère des empires coloniaux. Leur ont succèdé des empires régionaux autonomes et fiers de leurs succès.

Les Modernes comptent sur leur intelligence, leurs entreprises dernière génération, leurs facultés d’adaptation, leurs innovations technologiques et scientifiques pour relever le défi.

Au contraire des Anciens qui redoutent le changement. Sont attachés à l’ancienne forme de la société, qualifiée à tort de « civilisation », dont ils voudraient pérenniser le schéma. Ils dénoncent le démantèlement des services publics dont le fonctionnement n’est plus rentable, ils dissimulent sous des comportements xénophobes et volontiers racistes leur peur de se confronter à des étrangers dont ils ne parlent pas la langue ni ne connaissent les usages. Ils redoutent par-dessus tout la perte de leurs avantages-acquis, des subventions qu’ils reçoivent et la diminution de leurs pensions.

Car ils ne sont pas armés pour faire face au changement : ils sont souvent originaires d’un milieu social où l’ambition et la volonté de grimper ne sont pas des vertus premières. Ils n’ont pas un niveau de formation suffisant, n’ont pas pu accumuler de capital. Toutes ces faiblesses dont ils sont conscients les pousse au repli sur soi.

Entre les deux camps, la guerre sociale a fait place à la guerre politico-médiatique. Objectif des Modernes : choisir celui des leurs qui saura le mieux convaincre les Anciens qu’il les épargnera s’ils l’élisent.

Un règne de cinq années supplémentaires au terme duquel les Anciens auront disparu ou ne pèseront plus très lourd comme la société qu’ils défendent. A-t-on déjà vu un bourgeon refuser de s’ouvrir sous prétexte qu’il préférait l’hiver au printemps, et demeurer bourgeon plutôt que donner naissance à une nouvelle branche ou une feuille ?

L’idéalisation du bonheur

Pierre-Paul Prud’hon « Le rêve du bonheur », date exacte non mentionnée. Sourcing image : magazine « L’ILLUSTRATION » daté 11 06 1910 (collection Vert et Plume)

Certains montagnards ne parviennent toujours pas à comprendre pourquoi la réflexion est à ce point séparée de l’action dans les discours politiques dont ils attrapent des bribes sur les chaînes d’information nationales.

Les candidats font assaut de promesses qui ressemblent à celles qu’une mère formule pour ses enfants en échange de leur obéissance. Les rêves qu’ils entretiennent peuvent se résumer ainsi : avoir une enfance heureuse, une scolarité réussie, un travail assuré, une retraite garantie, une vieillesse prise en charge et un enterrement gratuit. Ceux qui n’auront pas réussi à obtenir de diplôme ni à décrocher un job percevront un revenu minimum en échange d’un travail d’intérêt général.

Le rêve du bonheur a besoin d’être planifié pour se réaliser. Il débouche inévitablement sur une dictature du même nom dont les chefs ont pour habitude, après leur installation aux postes de commande, de confisquer les avantages à leur profit : dictatures fascistes, national-socialistes et communistes, de triste mémoire. Modèles contemporains d’inspiration religieuse en place dans nombre de pays du Proche-Orient.

En réalité, parce que sa nature est différente d’une personne à l’autre, le bonheur n’est l’affaire ni de politique ni de religion.

Flash infos artistes

Gisèle Freund. Photographe d’origine allemande (née à Berlin en 1908), décédée en 2000 à Paris. Avait réalisé en 1935 un photo-reportage intitulé « A Frenchman visits the North and asks : Is this your England » publié en oct. 35 dans « Weekly Illustrated », une revue en noir et blanc. Cette Angleterre frappée par la crise est celle-là même qui résistera avec succès à l’Allemagne hitlérienne quand la France sera balayée.

De 1933 à 1940, elle a photographié à Paris les grands auteurs de son temps.

Pierre-Paul Prud’hon. 1758-1823. Peintre français. Il avait été un étudiant rebelle, souvent nostalgique de son pays natal (la Saöne-et-Loire), il avait tendance à s’apitoyer sur son sort. Il était méfiant à l’égard des Parisiens et des artistes à succès. Il redoutait de ne plus s’appartenir.

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