Le repos du guerrier

Mise à jour : 15 04 2012

Le guerrier est attaché à ses guerres hors desquelles il est perdu

Paul-Joseph Jamin « Brenn et sa part du butin », 1893. Huile sur toile. Sourcing image : Aleksa Celebonovic « Peinture kitsch ou réalisme bourgeois – l’art pompier dans le monde » («éditions Seghers, 1974). Bibliothèque Vert

« Dans ce grand liquide mouvant qu’est sa vie, [le guerrier] a ses ports, ses balises,, ses chenaux rigoureux, et on ne jette pas l’ancre en pleine eau. »
Christiane Rochefort « Le repose du guerrier », 1958. Extraits tirés de : « Anthologie historique des lectures érotiques », Jean-Jacques Pauvert – Éditions Stock-Spengler (1995). Bibliothèque Vert et Plume.

En installant leurs personnages dans une époque ancienne, les peintres du 19è s’étaient octroyés des libertés qui échappaient aux foudres de la censure. Il n’en fut pas de même avec le livre de Christiane Rochefort « Le Repos du guerrier » qui fit scandale lors de sa parution en 1958, l’année du retour au pouvoir du général de Gaulle en France. Difficile d’imaginer aujourd’hui la chape qui pesait alors sur la sexualité lorsqu’elle était envisagée sous un autre angle que celui de la procréation.

De sa liberté il fait un jouet

RÉCIT. Billy Chicago, qui arrivait de Paris par l’avion, et son ami Guillaume s’étaient donnés rendez-vous rue Chauve à Genève dans le quartier du Bout du Monde. Une impasse où trônait la masse d’un vieux bâtiment construit au milieu du 19è siècle. Hormis la police et les initiés dont Billy faisait partie, personne ne pouvait soupçonner la vraie nature de ce qui avait été autrefois un établissement de bains réputé.

Bains publics "Affiche des tarifs", Bourg-les-Valence (Drôme, vers 1900). Sourcing image : archives Vert et Plume

A la guerre comme à la guerre !
(expression populaire).

Sur la façade décrépie, on pouvait encore lire cette inscription en lettres marron sur fond blanc : BAINS – BLANCHISSERIE MODERNE.
– Alors, demanda Billy, tu veux vraiment tenter l’expérience ?
– Oh, ça va ! Je ne suis pas aussi coincé que tu le crois », répondit Guillaume en rougissant. Il venait de fêter ses 18 ans et en avait assez que tout le monde raille son innocence.

Jacques Martin "L'Odyssée d'Alix", éditions Casterman (1987). Bibliothèque Vert et Plume

« Boy-scout, ange gardien, saint-bernard, Armée du Salut, Bobonne, Nounou, chien d’aveugle, nurse…, s’appelait mon personnage. Le voici l’agneau si doux…, j’attendrai le jour et la nuit, j’irai au bout du monde…. Quelle folie m’avait prise ? »
Christiane Rochefort (ouvrage cité)

La lumière d’une lanterne brillait au-dessus de la porte de ce qui était à présent un lupanar.  Guillaume n’en revenait pas que ce genre d’établissement puisse exister. Il avait cru naïvement que ce gendre d’établissement avait disparu depuis longtemps. Bien qu’il essaya^t de ne rien laisser paraître, il sentit son pouls s’accélérer. Billy appuya sur le bouton d’un interphone. Une voix leur répondit de pousser la porte qui se referma automatiquement derrière eux. Le temps d’être épié par une caméra vidéo, les battants d’une seconde porte s’écartèrent pour les laisser passer. Une femme d’âge mûr les accueillit et leur montra la direction des vestiaires. Des jeunes gens se pressaient en tous sens portant de la nourriture et des rafraîchissements à des hôtes invisibles. Ils étaient vêtus de tuniques courtes, rouge vif,  serrées à la taille par une large ceinture en cuir ornée de motifs en métal doré. Guillaume songea qu’ils ressemblaient à des apprentis gladiateurs. L’un d’entre eux les introduisit dans un salon de déshabillage (il employa cette expression pompeuse) dont les murs étaient tapissés de miroirs. !aussitôt Billy ôta sa veste et la déposa sur un fauteuil, lui disant sans le regarder qu’il devait en faire autant.
– Maintenant, il est trop tard pour reculer.
Guillaume ne prit pas la peine de répondre et commença à se déshabiller.

Il se croit le maître

Frantisek Kupka « Plans par couleur, grand nu », 1909. Huile sur toile. Sourcing image : magazine L’ŒIL, été 2000 (collection Vert et Plume)

« – Regardez-la : examinez ce spécimen parfait…-  Il me tira vers lui et voulu ouvrir mon chemisier… Il acheva de défaire mon corsage et me tourna vers l’impuissant, le sénile, le pédéraste, l’abruti et la grue. »
Christiane Rochefort (ouvrage cité)

– Laissez-nous faire ! entendirent-ils s’exclamer derrière eux.
Billy se retourna vers le garçon qui venait d’entrer..
– Je m’appelle Patrocle.
– Et moi c’est Priape le dieu de l’amour, dit un second qui était demeuré sur le pas de la porte et entra à son tour.
Ils étaient, expliquèrent-ils, des garçons de bain. Prenaient soin de leurs clients jusqu’à leur départ.
Comme Billy s’y attendait, Guillaume était gêné de se déshabiller devant eux dans ce salon inondé de lumière.
– Vous n’avez pas l’habitude, fit remarquer Patrocle. Votre ami est déjà prêt.
Billy éclata de rire.
Ils étaient affublés d’un pagne qui ne dissimulait pas grand-chose de leur anatomie. Cette tenue était exigée pour emprunter le Grand Escalier Obscur. En entendant ces mots, Guillaume cette fois ne pensa à rien. Il marchait comme un somnambule. Billy avait raison, il n’avait d’autre choix que de suivre le mouvement.

Et s’imagine créer sa vie quand il la subit

Bengt Lindström « Accouplement », date non précisée. Acrylique / papier / toile. Marouflage. Sourcing image : exposition « 20 ans, ma vie n’a été qu’une fumée… » - anniversaire de la galerie Guy Bärtschi, quartier des Bains à Genève (mai 2010 (photo Vert et Plume)

« Je payais pour tout le monde… Nous rentrâmes en silence… A la maison, il me prit dans ses bras et me fit l’amour sans rien dire. »
Christiane Rochefort (ouvrage cité)

Après quelques marches, Patrocle qui marchait devant se retourna et demanda à Guillaume :
– Par quel sexe êtes-vous le plus attiré ?
Il rougit pour la seconde fois de la soirée, ne sachant pas quoi répondre. Il ne voulait surtout pas paraître idiot en affichant des goûts qui étaient peut-être de ce côté-ci de la frontière, provisoirement passés de mode.
– Votre ami…, cette fois c’était la voix de Priape mais Guillaume le coupa tout de suite.
– Je connais ses préférences.
Les deux garçons éclatèrent de rire, mais Billy ne commit pas l’erreur de se joindre à eux. Guillaume, qui espérait que l’escalier ne finirait jamais, lui en sut gré. Il se demandait quel parti prendre. Après tout, il était là pour s’amuser. C’était juste une expérience qui n’avait rien à voir avec l’amour

« Au nom de l’Hamour tu peux bien faire ça, non ? Quand on incarne il faut incarner jusqu’au bout.
Christiane Rochefort (ouvrage cité – L’Hamour, avec un « H » dans le texte)

4 commentaires

  1. Jim

    Je me suis régalé à parcourir votre blog, découvert en cherchant des repros de Bengt Lindstrom que j’apprécie beaucoup (connaissant plusieurs de ses oeuvres par un amateur d’ailleurs haut-savoyard qui fut de ses amis) Merci de votre travail créatif, qui donne à voir des oeuvres intéressantes bien mises en valeur, j’y reviendrai, bien sûr !

  2. Plumebook Café

    Nous avons apprécié votre commentaire fort sympathique.
    N’hésitez pas à parler du blog à vos amis.
    A bientôt !

  3. Martine

    Très chouette et original! Votre plume a trouvé son book!

  4. Plumebook Café

    Vous savez jouer habilement avec le nom du blog qui n’a, de fait, pas été choisi au hasard.
    Votre compliment me va droit au cœur.
    Le blogueur en herbe que je suis apprécie les encouragements.

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