Le regard intérieur

Mise à jour : 3 avril 2013

La photographie ci-dessous, prise en Belgique par un artiste anonyme dans les années 20, m’a rappelé que j’en possédais une similaire de mon père posant avec ses amis, une quinzaine d’années plus tard, quelque part dans le Haut-Jura où ils habitaient. Allongés eux-aussi, mais sur des rochers.

Anonyme, sur une plage de Belgique (années 1920). Sourcing image : catalogue de l’exposition « Dérision & Raison » au musée de la photographie de Charleroi (Belgique, 1997). Bibliothèque Vert et Plume

Les uns et les autres feignaient d’être photographiés à leur insu. Faisaient semblant d’être morts. Facile quand on a vingt ans.

Je calculais que mon père n’en avait que dix-huit

Les inconnus de la plage en Belgique avaient adopté une pose géométrique. Mes jeunes Jurassiens sont au contraire soudés les uns aux autres. Cette différence suffit à elle seule à les rendre intéressants.

J’examine leurs visages, leurs vêtements, je fais attention à des détails que je n’aurais sans doute pas remarqués s’ils avaient eu les yeux ouverts et  et m’avaient vu qui les scrutais de la sorte.

Anonyme "Sur la Dôle", versant français (Prémanon / Haut-Jura, 26 juillet 1936). Image Vert et Plume (Tous droits réservés - reproduction interdite sans autorisation)

J’ai cet avantage sur mon père de l’avoir connu adulte. Il n’a que 18 ans sur cette photo, l’âge que je devais avoir le jour où je la lui ai dérobée. Je cherche à deviner sa personnalité à cet âge, lui qui n’avait pas pour habitude de se confier. Ce n’était pas dans l’air du temps ni dans les gènes des Haut-Jurassiens.

Il devait avoir une idée de la manière dont, une fois marié, il élèverait ses enfants, quels métiers il voudrait les voir exercer à leur tour. Peut-être parlaient-ils entre eux de ces sujets lorsqu’ils évoquaient l’année scolaire qui venait de s’achever et tentaient d’imaginer leur avenir.

Une attente qui nous oblige. « Devenir quelqu’un », disait-on alors. Être à la hauteur.

Je trouve mon père séduisant et comprends pourquoi ma mère s’est éprise de lui  à la fin des années 30. Il semble à son aise. Les mains dans les poches. Confiant, une marque de fabrique. Une fierté en somme, dont je ne me suis jamais départi. Celle d’être vivant et digne de ce don qu’il m’a fait.

0 commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

*
*