Le premier geste

Mise à jour : 27 07 2013

New-York, 1975

Arthur Tress »Teenage runners », New-York,(1975). Sourcing image: “Arthur Tress / Monographie”, editions Stemmle (1995). Bibliothèque Vert et Plume, 2003

RÉCIT. Jack observait la main de Luc qui retirait lentement, en veillant à ne pas toucher sa cuisse, le pansement que le matin même l’infirmière du collège avait posé après qu’il se fût fait écorché avec un morceau de verre. Luc avait décrété que la plaie devait être refermée maintenant. « Peut-être… », avait murmuré Jack. L’air de rien.

Maintenant, il contemplait la surface de sa peau qu’aucun poil n’assombrissait encore, Il aimait regarder ainsi son propre corps. A quoi Luc jouait-il ? Pourquoi ne posait-il pas franchement la paume de sa main sur sa cuisse et ne la caressait-il pas en disant par exemple que sa peau était douce, ou en lui demandant s’il aimait qu’on le caresse ? Pourquoi les garçons étaient-ils aussi coincés entre eux ? Lui-même se taisait lâchement au lieu de faire un geste pour encourager son camarade. Il redoutait par avance qu’une initiative de sa part eût un effet désastreux.

Ils se taisaient tous les deux, hypnotisés par la scène dont ils étaient les acteurs. Quand la plaie, qui était en effet refermée, apparut, Luc suspendit son geste comme s’il attendait que Jack lui dise maintenant ce qu’il devait faire. Jack demeurait silencieux, impuissant. Craignant de rompre le charme. Il ferma les yeux, une manière de donner carte blanche à Luc dont il attendait qu’il glissât un doigt sous le pli froissé de son short.

Leur intimité atteignit son point culminant sans qu’il ne se passât quoi que ce fût. Luc se leva soudain. « Ils sont tous dans le vestiaire, viens vite, courons ! » s’exclama-t-il.

Jack se mit debout à son tour. Le pansement pendait sur le haut de sa cuisse. Il l’arracha et s’élança derrière Luc.

Vingt ans après

Gerhard Richter « Elizabeth I. », 1966. Impression offset 70x60 cm. Sourcing image : « Richter en France » - catalogue de l’exposition de Grenoble, éditions Actes Sud (2009). Bibliothèque Vert et Plume

Jack n’avait pas revu Luc après leurs études secondaires. Ils avaient suivi des cursus universitaires différents. Un jour Jack reçut un appel téléphonique de Luc. Il fut surpris. Luc n’avait jamais donné de ses nouvelles, répondu à aucune de ses lettres. Il disait qu’il était de passage à New-York.

Ils se retrouvèrent pour dîner dans un restaurant proche de Central Park. Il y avait beaucoup de touristes. A aucun moment durant la soirée, Jack ne dit qu’il était marié. Il avait décidé de faire passer Elizabeth, qui l’accompagnait, pour l’une de ses collaboratrices.

Luc ne parut pas surpris. Il attendait au bar. Seul. Il n’avait pas beaucoup changé. L’allure sportive, cheveux bruns, chemise blanche à manches longues, le col déboutonné. Un pantalon d’été près du corps. Il ressemblait à un mannequin.

Elizabeth, qui rencontrait Luc pour la première fois, chuchota en sortant à l’oreille de Jack : « Avoue que vous ne partagiez pas seulement la même chambre ! ». Jack, se penchant vers elle : « Malheureusement, il ne s’est absolument rien passé. »

Flash infos artistes

Gerhard Richter. Artiste allemande né à Dresde en 1932. Lire : Joies de la découverte
Arthur Tress. Né en 1940 à Brooklyn (New-York City). Commence à photographier en 1956. Lire aussi : L’esprit juvénile

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