Le premier départ

On ne part qu’une fois

Ce n’est pas la première fois qu’il part en voyage, ou qu’il monte en bateau, et pourtant au moment où son paquebot se détache du quai il se produit comme une sorte de défloration.IM

M. Cerf "Georges Clémenceau à bord de la Regina-Elena" (4è trim. 1910). Sourcing image : L'ILLUSTRATION, n° daté 25 01 1911 (collection Vert et Plume)

« Ce qui facilita la tâche de Christophe Colomb, c’est que l’Amérique était là immobile au milieu de la mer, attendant que quelqu’un se donnât la peine de la heurter au passage. »
G.  Clemenceau, notes de voyage en Amérique du sud (1911)

« Le paquebot lentement s’arrachait, je vis le bras d’eau se former puis grandir entre le bastingage et le quai. Minute d’une plénitude déchirante qu’il est impossible de retrouver une fois perdue cette virginité du premier départ. On y prend la mesure des choses, la distance qui vous en sépare, de sorte que l’on parvient pour une fois, se resssentant intensément debout devant les choses, à prendre sa propre mesure. » Michel Leiris « L’âge d’homme », récit autobiographique (1939)

1927. Sur les conseils de sa femme, Leiris, qui est désemparé, quitte l’Europe pour Le Caire où il va retrouver le poète George Limbour qui enseigne le français.

La mémoire du voyageur

André Barbe, dessin (1998). Collage sur la couverture d'un carnet de voyage (archives Vert et Plume, 1998)

Il en allait souvent ainsi au moment de partir. ..
Le sentiment coupable de pouvoir voyager à travers le monde grâce à
mon travail, laissant derrière lui ma femme et mes enfants. Comme si j’étais redevenu célibataire.

Dès que le rugissement des moteurs de l’avion annonçait le décollage, que j’étais plaqué contre le dossier de mon siège et que l’appareil s’arrachait au sol, j’éprouvais une telle émotion que j’oubliais tout le reste pour ne plus penser qu’au pays où j’allais retrouver des amis, rencontrer d’autres personnes qui « pourraient, comme l’écrivait Clemenceau, être d’un bon enseignement. » Non pas qu’il me fallait voyager pour être heureux, en proie à cette sorte de bougeotte qui est un remède à la mélancolie, non pas du tout. Je savais au contraire que je pourrais ne plus voyager et continuer d’être heureux comme avant. Je n’oublierais rien de ce que j’avais connu, mes aventures continueraient de nourrir mon imagination.

Infos écrivains & sources

André-François  Barbe.  Dessinateur et illustrateur français né à Nîmes en 1936. Trés connu au début des années 80 avec des dessins publiés dans Pilote et l’Echo des Savanes.

Une photo de Clemenceau sur un texte de Leiris. Parce que personne n’était là pour photographier Leiris et que l’image de Clemenceau appuyé contre le bastingage restitue à merveille le voyage sur un paquebot, le moyen de transport privilégié des grands voyageurs jusqu’au lendemain e la seconde guerre mondiale. Un lieu de convivialité, à l’opposé de l’anonymat des avions, qui a été décrit par de nombreux auteurs, comme Simenon dans ses « romans d’Afrique ».

Georges Clemenceau. 1841-1929. Journaliste et homme politique français, plusieurs fois ministre, briseur de grèves et Père de la Victoire en 1918. Grand ami de Monet.

Georges Limbour. 1900-1970. Poète français. Aussi grand voyageur et grand sportif. Ami de Leiris.

Michel Leiris. 1901-1990. Ethnologue et écrivain français, très lié avec les artistes de son temps. ’Ses deux livres les plus connus :L’Afrique Fantôme et L’âge d’homme (tous deux disponibles en Poche)..

Lectures de Leiris. P.U.F. 2004.

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