Le poète et ses amis peintres

Le texte enluminé

Les mots du poète sont des pierres précieuses que les traits et les couleurs de l’artiste sertissent pour en rehausser l’éclat.

René Char « Le Carreau », manuscrit autographe peint à la gouache et à l’aquarelle par Victor Brauner. Signé par l’auteur et dédicacé par le peintre à sa femme (mai 1950). Image tirée de « Victor Brauner », Centre Pompidou (janv.1996)

Victor Brauner « Le Carreau », manuscrit autographe de René Char peint à la gouache et à l’aquarelle. Signé par l’auteur et dédicacé par le peintre à sa femme (mai 1950). Image tirée de « Victor Brauner », Centre Pompidou (janv.1996)

Les poètes ont travaillé en amitié avec les artistes et particulièrement les peintres parce que leurs mots ne sont pas destinés à créer un univers romanesque comme le font les écrivains mais à éclairer le nôtre, à soulever nos âmes et nous élever jusqu’au ciel, ce que nous ne serions jamais capables de faire sans eux. Les poètes seuls ont cette force, ils sont si peu nombreux qu’ils devraient être assis au Panthéon du monde et nous inspirer des concepts qui nous donneraient la force d’envisager l’avenir avec sérénité.

Victor Brauner. A gauche : gouache sur carton toilé (on imagine que Brauner avait l’intention de ranger dans ce dossier des lettres et des poèmes de René Char). A droite : enluminure à la gouache et encre de Chine sur papier d’un poème autographe de René Char (1950). Images tirées de « Victor Brauner », Centre Pompidou (janv.1996)

Victor Brauner. A gauche : gouache sur carton toilé (on imagine que Brauner avait l’intention de ranger dans ce dossier des lettres et des poèmes de René Char). A droite : enluminure à la gouache et encre de Chine sur papier d’un poème autographe de René Char (1950). Images tirées de « Victor Brauner », Centre Pompidou (janv.1996)

Le premier, Victor Brauner, voyait dans la poésie de René Char le  miroir de ses propres recherches plastiques et picturales. Il attribuait aux mots du poète une force magique et Char était touché de voir comment sa poésie entrait en résonance avec l’univers de son ami.
Brauner avait créé un double enfantin, le petit Victor, qui déambule dans son œuvre. Le monde animal y est aussi très présent, une sorte de lien avec l’Afrique.
Lire à ce propos : Le chant des libertés
Victor Brauner a enluminé à la gouache ou à l’aquarelle de nombreux poèmes de René Char.

Dans le sud, en Provence, sous le soleil

René Char « Six patiences pour Juan Miró », manuscrit autographe illustré à l’encre de Chine et à la gouache par l’artiste. Signé par les deux (1948). Image tirée de « René Char », BNF (mai 2007)

Joan Miró & René Char « Six patiences pour Juan Miró », manuscrit autographe de René Char illustré à l’encre de Chine et à la gouache par Juan Miró ». Signé par les deux artistes (1948). Image tirée de « René Char », BNF (mai 2007)

Avec Miró le travail est très différent, on dirait que l’écriture de l’artiste joue avec celle du poète ou mieux l’accompagne comme les dessins qu’un lecteur amoureux ferait en lisant, tandis que le dessin de Brauner encadrait le poème, le glorifiait. Miró est naturellement moderne, ses couleurs sont éclatantes, on est complètement sorti de l’époque surréaliste.

Sur les traces du poète disparu

René Char 1907-1988)  photographié par Jacques Irisson (vers 1947). Image tirée du catalogue « René Char », BNF (mai 2007). Editions BNF-Gallimard).

René Char (1907-1988) photographié par Jacques Irisson (vers 1947). Image tirée du catalogue « René Char », BNF (mai 2007). Editions BNF-Gallimard

En 2001, nos amis Charlotte et Guillaume Ducamp étaient allés à l’Isle-sur-la-Sorgue d’où René Char (1907-1988) était originaire. Ce fut un choc, surtout pour Guillaume qui est toqué de poésie. Le cœur de la ville était dans un piteux état. Ils aperçurent un livre de René Char dans la vitrine d’une Maison de la Presse c’était tout. Les traces du poète semblaient avoir disparu. Ce qui frappait le plus était le grand nombre d’antiquaires et de brocanteurs.
Parfois une personne était capable d’indiquer à Guillaume une direction. Quand il demandait des renseignements sur la maison natale de René Char ils avaient l’air de tomber des nues.
« Mme Char est à Saint-Antoine, elle ne veut pas qu’on entretienne le souvenir de son mari. », avait dit une personne qui travaillait au musée Donadei de Campredon. En entendant cela Guillaume avait pensé à des règlements de compte de village.
On leur indiqua enfin le « château Char », plus modestement une maison bourgeoise qui était de l’autre côté de la Sorgue. Etait-ce réellement la maison natale de Char « Les Névons », Charlotte et Guillaume n’en surent rien. Plusieurs propriétaires paraissaient l’habiter, le jardin ressemblait à un terrain vague. Il y avait des H.L.M. à proximité. Guillaume et Charlotte avaient l’impression qu’on leur racontait n’importe quoi.
Les marraines du poète étaient propriétaires de l’ancien hôtel de Palerme. Vendu vers 1950 à une famille qui l’occupait alors. Une vieille dame brocantait dans une remise de la cour, des cochonneries récupérées dans les placards des chambres.

Joan Miró « Poèmes », 1948 (encre de Chine, gouache, aquarelle, crayons de couleur, pastel gras et cire à cacheter). Dédicace de l’auteur et du peintre à Yvonne Zervos l’amie de René Char. Image tirée de « René Char », BNF (mai 2007)

Juan Miró, illustration de « Poèmes » de René Char (1948). Encre de Chine, gouache, aquarelle, crayons de couleur, pastel gras et cire à cacheter. Dédicace de l’auteur et du peintre à Yvonne Zervos l’amie de René Char. Image tirée de « René Char », BNF (mai 2007

5 années plus tard. Le dernier étage de l’hôtel Donadei de Campredon a été aménagé pour abriter une reconstitution du bureau de René Char à laquelle on a donné le nom de « Maison de René Char ». En 2007, une exposition y a été organisée sur le thème des « Paysages Premiers ».

A la mort de son père, Guillaume avait choisi  un poème de René Char que sa fille avait lu à sa place :
« Nous ne sommes tués que par la vie. La mort est l’hôte. Elle délivre la maison de son enclos et la pousse à l’orée du bois. 
Soleil jouvenceau je te vois ; mais là où tu n’es plus. »
« Le Nu perdu » – livret « Contre une maison sèche » (Coll. Poésie, Poche Gallimard)

Pourquoi l’art ? Pourquoi des artistes ?

Gravure de Valerio Spada (vers 1645), tirée de "Le Ballet des singes et des autruches" présenté par Philippe Beaussant - Editions Gallimard 2010 (source : bibliothèque Vert et Plume)

Valerio Spada « Le Ballet des singes et des autruches », gravure (vers 1645). Sourcing image : « Le Ballet des singes et des autruches », présenté par Philippe Beaussant (éditions Gallimard, 2010). Bibliothèque Vert et Plume

République des autruches et politique de la ville.

La conservation en l’état des bâtiments anciens à l’intérieur d’un périmètre réservé tandis qu’à l’extérieur règne le chaos architectural et la cacophonie sociale illustre le déséquilibre psychologique dans lequel nous sommes installés.

Que l’on pérennise cette juxtaposition du beau et du laid, de l’ordre et du désordre, de l’intelligence et de la bêtise, de la civilisation et de la violence comme si tout se valait et qu’on pouvait passer sans danger de l’un à l’autre selon les heures du jour et de la nuit est tellement absurde que nul ne devrait s’étonner des dérèglements quotidiens qui nous sont rapportés par les médias.

Une des raisons pour lesquelles le travail conjoint du poète et de l’artiste nous paraît exemplaire. Il  oppose l’harmonie au désordre, le partage à la violence, la créativité à l’idéologie. Et tout est dit.

L’Isle-su-la-Sorgue a remisé René Char au dernier étage d’un musée dont les portes sont soigneusement fermées à clé lorsque le soir venu les fonctionnaires qui en assurent la garde rentrent chez eux pour regarder la télévision ou s’attardent à la terrasse d’un café pour savourer un pastis. Ils n’ont rien à craindre le poète ne risque pas de s’échapper. La ville peut continuer d’étendre ses tentacules de petites maisons individuelles le long des nouvelles artères qu’égayent les enseignes de supermarchés, les touristes peuvent venir en été roter leur steak-frites sur le bord des canaux endormis, la nuit seule est incertaine, on dit qu’elle appartient aux fantômes.


PORTRAITS DES ARTISTES

par ordre alphabétique

Victor Brauner est né en Roumanie en 1903, mort en 1966 à Paris où il s’était installé 36 ans plus tôt, Il a été proche de Brancusi, Giacometti et Tanguy.
Victor Brauner fit la connaissance de René Char avant la guerre, l’un et l’autre appartenant alors au groupe surréaliste.  Pendant l’occupation, Brauner se réfugia dans les Alpes de Haute-Provence où était aussi René Char engagé dans la résistance à l’occupation de la France par l’armée allemande.
L’amitié Char-Brauner alla en grandissant et s’intensifia encore à partir de 1948 lorsque Brauner quitta les surréalistes.

Juan Miró. A partir de 1948 René Char et Juan Miró vont vraiment apprendre à se connaître. C’est l’année de la 1ère exposition des peintures et cramiques de Miró en France. Elle se tient à la galerie Maeght à Paris.
Miró avait, dit-on, une admiration complète et silencieuse pour Char. Ils travaillèrent fréquemment ensemble de 1948 à 1976. cd. Dans son travail sur les textes de Char, Miró a alterné faces coloriées et faces sombres, comme illustré dans cet article.

Valerio Spada.  Le ballet des singes et des autruches était un des intermèdes dansés entre les actes du premier opéra joué en France le 14 décembre 1645, à l’initiative de Mazarin, devant le jeune Louis XIV alors âgé de 7 ans. L’enfant assista au spectacle à plusieurs reprises.
Le nom de l’opéra était la « Finta Pazza » (= la folle supposée).

3 commentaires

  1. Ping : I libri senza nome | La dimora del tempo sospeso

  2. Ping : I libri senza nome | La dimora del tempo sospeso

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

*
*