Le pays natal

Jean-Baptiste Wilkinson s’était rendu en Martinique entre 1930 et 1935. Cette dernière année était celle du tricentenaire des Antilles françaises et de la Guyane. C’est en 1635 en effet que les premiers colons français avaient débarqué en Martinique à proximité de la future ville de St-Pierre.
Le récit de voyage de J.B. Wilkinson et ses dessins furent publiés dans l’hebdomadaire de l’époque L’ILLUSTRATION.
La Martinique n’était pas encore un département – elle le deviendra en 1946 sur proposition de son jeune député Aimé Césaire -. L’île était une colonie. Un mot que notre voyageur écrit entre guillemets. Il ne lui plait guète.
Il est venu par la mer. Une arrivée de nuit sous les Tropiques, « féérie de clartés bleues », écrit-il. Le parler créole des vendeuses de fruits qui s’approchent du bateau à bord de leurs barques achève de le séduire.

Au touriste, il est bon d’opposer le poète

J.B. Wilkinson « Cocotiers, cannelles, muscades, bananiers et manguiers », peinture (1912). Sourcing image : supplément illustré de L’ILLUSTRATION réalisé entre 1930 et 1935 (collection The Plumebook Café)

J.B. Wilkinson « Cocotiers, cannelles, muscades, bananiers et manguiers », peinture (années 1930). Sourcing image : supplément illustré de L’ILLUSTRATION réalisé entre 1930 et 1935 (collection The Plumebook Café)

« Ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la boussole / ceux qui n’ont jamais su dompter la vapeur ni l’électricité / ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel / mais ils savent en ses moindres recoins le pays de souffrance / ceux qui n’ont connu de voyages que de déracinements… »

Aimé Césaire « Retour au pays natal », 1947 [éditions Présence Africaine, p.44]

 

Le lendemain, notre Jean-Baptiste retrouve sur les marchés les jeunes femmes qui l’avaient séduit à son arrivée : « Comme elles sont coquettes et comme on les devine jolies avec leur teint de cannelle et leurs dents éclatantes ! »
Il commence à noter des phrases de créole sur une page de son carnet :
– Commen allé-ou, ma ché ?
– Bien, ma ché, é ou…
Jean-Baptiste remarque, en écoutant les gens de la rue parler créole, que « de vieux mots reviennent dans des phrases à l’allure ancienne » écrit-il, … … « Quelle émotion de retrouver la France si loin… C’est une France de jadis pleine de poésie, de bonnes manières et de belles traditions. »

« Dans ma mémoire sont des lagunes »

J.B. Wilkinson « Le marché aux fruits à Fort-de-France », peinture (1912). Sourcing image : supplément illustré de L’ILLUSTRATION réalisé entre 1930 et 1935 (collection The Plumebook Café)

J.B. Wilkinson « Le marché aux fruits à Fort-de-France », peinture (années 1930). Sourcing image : supplément illustré de L’ILLUSTRATION réalisé entre 1930 et 1935 (collection The Plumebook Café)

« Ma mémoire est entourée de sang. Ma mémoire a sa ceinture de cadavres ! / et mitraille de bartils de rhum génialement arrosant / nos révoltes ignobles pâmoisons d’yeux doux / d’avoir lampé la liberté féroce. »

Aimé Césaire « Retour au pays natal », 1947 [éditions Présence Africaine, p.35]

 

Le voyageur-journaliste qu’est Jean-Baptiste Wilkinson a pour mission de séduire les touristes français et les inciter à venir à la Martinique en vacances. Il note les noms des plats qu’on s’applique à lui faire goûter :
– un verre de lait de noix de coco verte, le matin à jeun
– salade de chou-palmiste au goût de noisette
– poires d’avocat à la vinaigrette
– une chayote ou crystophine au beurre
– mangues somme du miel
– bananes du jardin
Jean-Baptiste veut pourfendre les idées reçues : « L’indolence créole est un mythe… les femmes travaillent dur et sont très actives… Beaucoup de femmes sont jolies avec quelque chose de racé dans leur exotisme.

Mon pays est la lance de nuit de mes ancêtres

J.B. Wilkinson « L’anse du Lorrain, départ pour la pêche », peinture (1912). Sourcing image : supplément illustré de L’ILLUSTRATION réalisé entre 1930 et 1935 (collection The Plumebook Café)

J.B. Wilkinson « L’anse du Lorrain, départ pour la pêche », peinture (années 1930. Sourcing image : supplément illustré de L’ILLUSTRATION réalisé entre 1930 et 1935 (collection The Plumebook Café)

« … il n’est point vrai que l’œuvre de l’homme est finie / que nous n’avons rien à faire au monde / que nous parasitons le monde / qu’il suffit que nous mettions au pas du monde / mais l’œuvre de l’homme vient seulement de commencer
Aimé Césaire « Retour au pays natal », 1947 [éditions Présence Africaine, p.57]

 

Jean-Baptiste Wilkinson conseille à ses lecteurs de quitter la ville et de gagner l’intérieur de l’île. Prendre la route de « la Trasse » qui conduit à St-Pierre. « Elle suit un ancien sentier caraïbe au pied des mornes les plus abrupts et au-dessus de terribles précipices ».
Un émerveillement constant devant « l’écrasante beauté du décor » : tunnel de fougères arborescentes, vallées pareilles à des jardins botaniques de plantes rares, manguiers géants, papayers et cocotiers ».
Enfin, notre Jean-Baptiste emprunte l’autobus du Morne-Rouge pour aller sur la côte de l’Atlantique, contempler la mer furieuse et « les rochers noirs du Lorrain et de Macouba.
L’autobus est une énorme carrosserie de bois montée sur un petit châssis Ford ancien modèle. « Le véhicule saute comme un cabri sur chaque pierre ».
Le ressac est fort sur les plages de sable noir et la mer « blanche d’écume »… Pays des légendes, on y craint les sorciers, les envoûtements, les Zombis…

Mais le jour du départ arrive. À bord du bateau qui le ramène en France, Jean-Baptiste Wilkinson reste longtemps sur le pont « pour voir s’évanouir la masse altière du Mont Pelé et son panache roux de fumée. »
Il ne cache pas son émotion en terminant son article : « Même de loin en mer, on reçoit des cendres, écrit-il, et les yeux se mouillent comme de larmes. »

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