Le parfum de la terre mouillée

Accrochés au mur, les tableaux s’ennuient

Pino Pascali « Africa », 1965-1968. De gauche à droite et de haut en bas : 1. technique mixte sur papier. 2. pastel gars et collage sur papier. 3. crayon, collage et technique mixte sur papier. 4. crayon, collage et technique mixte sur papier. Sourcing images : catalogue de l’exposition « Africa » à la galerie Durand-Dessert, 2001 (bibliothèque Vert et Plume, mai 2001)

Les mythes d’Ulysse et de Tarzan convoqués par l’artiste pour chanter les plaisirs du voyage et de la vie dans la nature.



C’EST PARTI.  Paris, nuit. Pas très tard, mais il fait froid. Peu de gens dans les rues. Je marche d’un pas vif dans la direction du Centre Pompidou. Illuminé. J’aperçois le grand escalier latéral qui ressemble à un tapis déployé contre la façade pour me conduire vers le monde des arts. Plus près du ciel que de la terre. Un espace clos où je vais m’enfermer le temps de me changer les idées.

Le cube blanc où les tableaux s’ennuient. On se promène à l’intérieur sans faire de bruit. Avec une autre personne, on parle à voix basse en rapprochant la bouche de son oreille qu’on voudrait mordiller. En étant seul, on observe les autres visiteurs à la dérobée. Comme ils regardent eux aussi les tableaux on ne voit que leur dos, leurs fesses que l’on classe mentalement de plates à bandantes.

Les garçons sont allés chasser, les filles rigolent

Côte est de l’Afrique. Celle des Arabes et des Anglais. Les Français sont à l’ouest. Tôt le matin les hommes se sont préparés pour la chasse et sont partis très excités. Les femmes sont restées dans les cases pour surveiller les enfants, qu’ils ne basculent pas en dormant ou en jouant dans le feu qui couve nuit et jour. Ici aussi il fait frais dès que le soleil est couché.

Cherry Kearton « Vénus noire au miroir », 1910. Jeunes filles Massaï en Ouganda, dans la région des monts Rwenzori. Sourcing image : L’ILLUSTRATION n° daté 16 avril 1910 (collection Vert et Plume)

Avant la guerre de 1914-1918, l’Africain noir passe pour un « sauvage » surtout s’il a encore le corps nu.
L’incorporation de soldats noirs dans l’armée française et leur ardeur au combat va modifier ce regard. On retrouvera ces mêmes soldats parmi les troupes qui occuperont la Ruhr, ce que les nazis appelleront « la honte noire de la France ».

Lire : La culture du mal

Les conversations des personnes que je fréquentais dans ma vie professionnelle m’irritaient lorsqu’elles ignoraient la réalité des rapports humains dans les sociétés qui ne sont pas industrialisées. Incompréhension plus dramatique encore des modes de fonctionnement à l’intérieur des groupes sociaux éloignés des leurs, pour lesquels ils ne manifestaient aucun intérêt. Leur indifférence puis leur étonnement et pour finir leurs « émerveillements » m’exaspéraient tout autant que l’attitude de ces anciens voyageurs donnant un miroir à une jeune fille, qui n’en avait jamais vu, dans l’intention d’observer ses réactions et de la photographier au lieu d’attendre qu’elle le découvre elle-même lorsqu’un Blanc l’aurait utilisé devant elle.

J.M.G. Le Clézio parlant de l’Afrique

Walker Evans « African Negro Art Portfolio », 1935. Sourcing image: exposition “Intense Proximité”, Palais de Tokyo (printemps-été 2012). Photo Vert et Plume, mai 2012

« L’Africain », éd. Mercure de France (2004).
Lire aussi « Onitsha », éd. Gallimard (1993) dans lequel Le Clézio enfant, alias Fintan Allen, embarque avec sa mère et son frère pour le Nigeria où le père est médecin militaire.

EXTRAITS.  « … l’impudeur magnifique des corps »  /  « des locataires indésirables, destinés à s’en aller, des colons, en somme… »  /  « la guerre est permanente, guerre de la pauvreté, guerre des nantis »  /  « les vengeances, les réglements de comptes entre villages. »  /  « la sorcellerie »  /  « les amulettes cachées, des signes destinés à porter malheur »  /  « les nuits sont violentes, brûlantes, sexuées »  /  « la nuit, une sorte de revanche du monde animal »  /  « le mélange des genres, des peuples, des langues »  /

L’écrivain parle de ces gens pleins d’une banalité qui nous rend proches, qui nous intègre à une ville, à un quartier, à une communauté. De la médiocrité de la société coloniale.

« c’est une région (la région du Delta) où la guerre est permanente… »  /  « ce sentiment d’avoir dépassé la mesure d’une vie. »

Je songeais en lisant à ce vieil annécien qui avait monté les cloisons de son grenier avec le « bois de caisse » dont parle Le Clézio, en l’occurrence les caisses qui avaient contenu du matériel livré par les Américains au titre de « l’aide à la France » après la Libération. Dommage que les Français aient gommé cela de leur mémoire.

L’art mort / l’art vivant

« vécu leur vie amoureuse »

Charlotte répète souvent que le temps de la vie amoureuse est trop court.

« La route de latérite carrossable. »

Femmes / amour

Hommes / sexe

« il ne parlait pas, il n’en racontait rien »

« la colonisation européenne en fin de compte a très peu touché l’intérieur des pays »

« un pays aux horizons lointains »

« L’Afrique à la fois sauvage et très humaine est leur nuit de noces. »

« les humains sortent du lieu et de l’instant où ils sont conçus. »

« pour lui… le charme de l’Afrique a cessé d’exister »

page 88, la mort du jeune Ibo mordu par un chien qui avait la rage : « Il est lucide, il sait qu’il va mourir ». Sa bouche est bâillonnée par une muselière en bois.

« le parfum de la terre mouillée… ». Ces mots-là sont les plus forts pour exprimer mon attachement « poétique » à l’Afrique.

Africa !

Africa, ce mot que les musiciens de jazz prenaient pour titre de leurs compositions et albums dans les années 60-70. L’Afrique incarnait le rêve de rédemption des descendants d’esclaves américains. Espérance et frustration.

Anton Kannemeyer (alias Joe Dog) « Sorry if you speak English » 2008. Sourcing image: Biennale de Lyon, automne-hiver 2011, côté MAC (photo Vert et Plume, nov.2011)

Traduction des paroles : « Dis ! Si tu parles ANGLAIS, c’est qu’on ne doit plus être loin de la CIVILISATION ! »

Les langues africaines, comme le Swahili (Est Afrique), le Wolof (Sénégal) ou le Bambara (Mali) sont très rarement parlées par les Blancs, considérant que ça n’en vaut pas la peine.
La mondialisation, qui est la forme moderne – et sans doute la plus perverse – de l’impérialisme, dans la mesure où elle privilégie les forts par rapport aux faibles, n’incite pas les Blancs à se remettre en cause.

L’AVENTURE AFRICAINE vécue par le journaliste polonais Kapuścinśki (au temps de la Pologne communiste). Des articles rassemblés sous le titre « Ebène ». Un livre publié il y a une dizaine d’années qui aide encore aujourd’hui à comprendre l’histoire contemporaine de l’Afrique et les mécanismes du pouvoir que la plupart des Français ignorent. Le mérite de Kapuścinśki est d’avoir popularisé son aventure sur un continent oublié. Il parle par exemple de la différence de perception entre Afrique et Occident à propos du temps. L’Africain, écrit-il, pense que le temps est le résultat de notre action. Il disparaît quand nous n’entreprenons rien ou abandonnons. Le temps est dépendant de l’homme.
Sur la page de garde du livre, j’ai noté les principaux thèmes développés :

Noir / Blanc ( p.32, 46.). Un thème impossible à éviter dans un livre sur l’Afrique, il n’y a rien à faire c’est toujours la couleur de la peau que l’on remarque en premier. « Oh ! un Blanc ! » – « Regarde, un Noir ! ». Sans ces catégories gravées dans notre cerveau, il faudrait nous palper, nous renifler, nous scruter pendant un bon moment, à la manière des singes, avant de nous accepter d’une autre couleur. Nous comprenons que c’est notre image qui est devant nous mais déformée, décolorée au point que nous nous demandons si cet autre est vraiment [comme] nous.  –  La mobilité (p. 26)  –  Le temps (p. 23)  –  L’indépendance (p. 57)   –  L’indifférence (p. 161)  –  La vengeance (p. 172)  –  La chaleur (p. 266)  – L’incapacité à s’autocritiquer (p. 230)

Un résumé des sujets qui occupent les esprits en Afrique et alimentent les conversations.

Quelques travailleurs noirs du port regardaient partir leurs camarades…

Pino Pascali « Africa. n°79 », 1965-1968. Peinture sur photographie. Sourcing images : catalogue de l’exposition « Africa » à la galerie Durand-Dessert, 2001 (bibliothèque Vert et Plume, mai 2001)

… L’un d’eux vêtu d’un complet bleu marine croisé « à trois étages », coiffé d’une casquette à carreaux et chaussé vernis noir et daim blanc, est d’une grande élégance.
Michel Leiris, 19 mai 1931 (jour du départ de Bordeaux des membres de l’expédition Dakar-Djibouti).

Un thème intéressant, qui soulève les passions et incite les hommes politiques à des propos outranciers : celui de l’ambivalence coloniale.

Les rapports difficiles voire tumultueux entre la France et ses anciennes colonies.

Les deux termes de l’ambivalence :

1. Le besoin d’Afrique

Magnifiquement incarné par Bernard-Marie Koltés. Son voyage d’initiation se déroula à l’intérieur du Nigeria. Stanislas Nordey, metteur en scène de théâtre, raconte, à propos de Koltés et sa pièce Tabataba : « dans les quartiers, avec ce besoin d’Afrique si présent en lui, ça a un effet miroir immédiat. »

2. Le désir de France

La mère-patrie. Une plus grande France. Les cités créoles de la côte sénégalaise, une histoire singulière et persistante. L’Afrique a été le soubassement de la refondation nationale. (Jean-Pierre Dozon « Frères et sujets »).

Au moment où je bouquine « L’Afrique Noire en auto-stop » de Jacques Chegaray, paru en 1951, je me souviens de ce Français très âgé qui vivait encore à Dakar au début des années 80. Le dernier représentant d’une époque que je n’ai connue qu’à travers les photographies. Celle de Tintin auquel il ressemblait. Il portait un de ces shorts longs en toile kaki. Il y a beaucoup de choses à raconter sur les sensations du kaki, le kaki et l’homme blanc. On ne voit jamais un Noir en pantalon kaki à moins qu’il n’ait été enrôlé par des Blancs. Le kaki chez les Blancs sud-africains, etc.

Le vieux colon de Dakar serrait son short avec une ceinture bien au-dessus des hanches, affinant ainsi sa taille. Il avait une chemisette blanche à manches courtes qu’il rentrait dans son short comme un garçon de roman scout. Des chaussettes blanches couvraient ses jambes jusqu’aux genoux. Des chaussures basses en cuir. Il se déplaçait à pied et j’avais tout le temps de l’observer. Il ne lui manquait que le célèbre casque colonial dont on a du mal à imaginer que tous les Blancs le portaient avant 1945.

Flash infos artistes

Effe B. « La main de Dieu », collage (1972). Collection Vert et Plume

Walker Evans. Lire : Un de Staël sous le bras

Anton Kannemeyer, alias Joe Dog. Artiste dessinateur sud-africain né en 1967. Auteur célèbre de bandes dessinées décapantes publiées en Francedans l’album « Bitter Komix ». Lire : Noir Tumulte

Cherry Kearton. Photographe animalier anglais, réputé avant la 1ère guerre mondiale. Voyageait en Afrique pour prendre des photos mais aussi pour « chasser les grands fauves », disait-on à cette époque.

Pino Pascali. Artiste italien. Aller dans RECHERCHE, nombreuses reproductions d’œuvres  dans le blog.

Monts Ruwenzori. Le nom est prononcé Rwenzori dans les langue locales. Petite chaîne de montagnes sur la frontière entre Ouganda et République du Congo-Kinshasa.. Point culminant : le Pic Marguerite (autrefois appelé Mont Stanley par les Européens) – altitude : 5109 mètres. Une des rares montagnes

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