Le miroir et ses reflets

Faut-il chercher à comprendre les artistes ?

Gérard Gasiorowski (1930-1986) « Vue de l’exposition de Villeneuve d’Ascq », 1988. Sourcing image : catakogue de l’exposition au Cnetre Pompidou,

« La seule règle héroïque être seul, seul, seul. Lorsque tu passeras une journée sans présupposer ni impliquer dans aucun de tes gestes ni de tes pensées la présence d’autrui, tu pourras te dire héroïque. »

Cesare Pavese (« le métier de vivre ») lu par Gérard Gasiorowski à un visiteur.

Dans la salle n°4, tout de suite après celle qui était réservé au mouvement Flexus, JE était en conférence. Installé sur une chaise, elle-même posée sur une petite estrade, histoire qu’on le distingue parmi les chaises de jardin disposées au hasard où s’asseyaient un moment les visiteurs du musée qui voulaient se reposer en l’écoutant puis repartaient.
Beaucoup de vieilles dames, déjà déconcertées par le spectacle de l’art contemporain auquel elles ne comprenaient pas grand chose (« Ce n’est pas de l’art, c’est un vide-grenier ! » avait décrété l’une d’entre elles en regardant l’installation de Gasiorowski.

Une occasion de regarder la vérité en face

Gregory Forstner « Pour Richard », 2002 (huile sur toile). Sourcing image : catalogue de l’exposition au MAMAC de Nice, 2007 (bibliothèque Vert et Plume, sept.2009)

Portrait « génétique » de l’artiste autrichien Richard Gerstl (1883-1908) par le franco-allemand Gregory Forstner, dans le sens où ce dernier se prévaut d’une filiation si intime avec Gerstl qu’il  s’identifie à lui au point  qu’il s’agit peut-être là de son propre autoportrait révélé par celui du modèle disparu.
Artiste tourmenté, Gerstl s’était représenté éclatant d’un énorme rire forcé quelques jours avant de se suicider en se pendant face au miroir qui lui avait servi à se peindre lui-même. Il avait 25 ans.

La visite d’un musée est devenue plus fatigante qu’une promenade en montagne à cause de la foule, de la chaleur et des gardiens qui vous épient. La plupart du temps, il n’y a pas d’endroit pour s’asseoir, se coucher, s’allonger sur le ventre, la tête calée dans le creux des mains comme une horloge molle de Dali sur une béquille. Contempler dans cette position les œuvres accrochées aux murs restera encore longtemps du domaine du rêve. Et observer par la même occasion les pieds, les jambes et les fesses des visiteurs(euses) mais pas plus haut que la taille pour ne pas se tordre le cou.

Le prix à payer pour la liberté

James Ensor « Ensor au chapeau fleuri » (Ostende, 1883). Huile sur toile. Sourcing image : « James Ensor et Paul West », éditions Flohic, 1991 (bibliothèque Vert et Plume, mars 1992)

« JE considérerais l’Art comme la réalité ultime. Et la vie comme une quelconque fiction. »
Oscar Wilde (cité dans le catalogue de l’exposition G. Forstner au MAMAC de Nice, 2007)

James Ensor a 22 ans quand il réalise ce portrait de lui.

« J’ai inventé un personnage de fiction, disait JE, dans lequel je peux mêler au point de les confondre des morceaux de ma vie avec les débris d’autres personnes que j’ai connues. »
En guettant les réactions de son auditoire, JE vit que plusieurs personnes se levaient pour reprendre leur visite du musée. Il en restait tout de même suffisamment pour qu’il décide de continuer à parler.

Je vous dérange ?

Egon Schiele « Autoportrait aux mains sur la poitrine », 1910 (fusain, gouache et aquarelle sur papier). Sourcing image : « Egon Schiele – Œuvre complet », éditions Gallimard, 2001 (bibliothèque Vert et Plume, mars 2006) COMMENT

Voilà un homme qui s’est mis en scène avec une impudeur arrogante . Il était travaillé autant par le sexe que par la peinture et le dessin.

« Au lieu de chercher à comprendre ce qu’un artiste a voulu dire, l’amateur préfère les œuvres qui le confortent dans ses idées ou appuient le regard qu’il porte d’ordinaire sur les choses. C’est pourquoi JE n’ai pas envie de représenter des personnages qui serviraient à étayer les jugements que d’autres portent sur moi sans me consulter. »
Toujours pas de réaction dans l’auditoire. De nouveaux visiteurs s’étaient assis pour l’écouter. Quelques-uns peu nombreux étaient là depuis le début. JE leur jeta un regard d’empathie.

Voulez-vous que je vous dise…

Marc Chagall « Autoportrait », 1917 (plume et lavis d’encre de Chine). Sourcing image : catalogue de l’exposition « La Ruche », Evian-Palais Lumière, 2009 (bibliothèque Vert et Plume

JE trouvais à l’artiste des airs de cartomancienne.

« Tous les hommes, poursuivit JE, ne se donnent pas la peine de se connaître ou si vous préférez de se poser des questions sur eux-mêmes. La plupart du temps le bon père de famille meurt avec une sale gueule de sale con qui n’a rien à dire, qui n’a plus adressé la parole à sa femme depuis qu’il est à la retraite, qui marmonne des trucs que personne ne comprend quand ses enfants viennent le voir le dimanche à la maison, qui râle quand la soeur de sa femme vient passer chez eux une semaine de vacances en été, »
Cette fois JE pensa qu’il était peut-être allé un peu loin. Il  continua sans chercher à regarder les visiteurs du musée qui étaient là.

… elle se fichait pas mal du qu’en dira-t-on

Otto Dix “Leonie” (lithographie couleurs, 1923). Sourcing image ; catalogue de l’exposition « Fauves & Expressionnistes / de Van Dongen à Otto Dix » au musée Marmottan, hiver 2009-2010 (bibliothèque Vert et Plume)

« Et comme ça, JE vous plais ? »

« J’ai emprunté, racontait JE, les traits de mon principal personnage à l’un de mes amis qui est mort alors qu’il avait entrepris une démarche un peu similaire à la mienne, sans l’avoir conduite à son terme.
Ainsi mon héros est-il déjà, au moment de naître, le personnage d’un autre. »

Marc Chagall « Autoportrait », 1914. Sourcing image : archives Vert et Plume

Est-ce que JE ne ressemble pas davantage à un penseur…ou un artiste

A une question posée par un monsieur qui lui parut être un professeur à la retraite, JE répondit : « A l’inverse du travail, l’art est rarement rémunérateur, ce qui explique pourquoi ce sont essentiellement des fils de bourgeois qui s’y intéressaient jusqu’à présent, moins obligés que d’autres de gagner les moyens de leur subsistance. Paradoxalement c’est en Afrique que les artistes avaient le plus de chances de consacrer leur vie à l’art et qu’on en comptait un très grand nombre. Le concept d’art y était plus large englobant de multiples champs de la vie quotidienne y compris, comme au Ghana, les rites funéraires abandonnés en Europe à des professionnels du mauvais goût que sont devenues les sociétés de pompes funèbres. L’art en Europe s’est progressivement retiré de tout au profit du strict intérêt économique. Au 19è siècle qui avait recouvert la France de monuments, le 21è s’annonce comme celui du grand vide urbain, les habitants ayant été enfermés dans des appartements superposés et scotchés à leur écran de communication avec un monde où le virtuel est devenu aussi important dans leurs esprits que le réel. Les partisans de l’art classique peuvent le regretter mais force est de reconnaître que le perfectionnement des techniques audio-visuelles a permis à des millions de personnes de créer des œuvres d’art (musiques, chansons, dessins, peintures, photographies, textes, vidéos, montages…) et de les diffuser gratuitement auprès de millions de personnes connectées au web, ce qu’aucun musée, aucune galerie, aucune fondation n’auraient été capables d’assurer. »
JE venait de marquer un point dans l’esprit du vieux professeur qui n’avait jusqu’à présent pas envisagé les choses sous cet angle et paraissait plutôt d’accord avec sa vision optimiste de la capacité du monde à créer de l’art.

Les braves gens se méfient des artistes

Gaston Chaissac « Dandy de muraille », 1948. Sourcing image : catalogue de l’exposition au musée de Grenoble, janv. 2010 (bibliothèque Vert et Plume)

JE se voyait volontiers en ermite vivant à la campagne

« Je suis le chef d’orchestre en queue de pie de mes créations, une baguette à la main. Je regarde, je ne joue d’aucun instrument. J’esquisse de grands gestes avec les bras, je fais sauter mes cheveux, les femmes adorent, je me retourne et m’incline, montrant mon cul à mes audaces. »
A
une autre question posée par un jeune visiteur cette fois, qui avait gardé en parlant un bras utour du cou de la femme qui l’accompagnait, JE s’apprêtait à répondre lorsqu’une sonnerie d’alarme retentit dans toutes les salles du musée, intimant aux visiteurs l’ordre d’évacuation immédiate..

Envie de briser le miroir

Jean-Michel Basquiat “Autoportrait”, 1986. Sourcing image: catalogue de l’exposition J.M.B. au musée d’art moderne de Lugano, éditions Skira (2005). Bibliothèque Vert et Plume,2005

On peut dire de certains artistes qu’ils sont aux prises avec eux-mêmes, comme s’ils ne sortaient jamais des zones de turbulence que pour se scratcher une bonne fois pour toutes. Personne d’autre n’a une telle capacité de résistance.

Les gardiens s’appliquaient à canaliser les gens vers la sortie sans se départir de leur calme. Alerte à la bombe ou simulation, personne ne savait. Mais ils avaient tous hâte maintenant de se retrouver à l’extérieur du musée.
JE qui était décidé à ne pas se départir de son calme sortit le dernier.

0 commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

*
*